(le pays des chimères)

Ténèbres


Cela fait une éternité que je suis enfermé dans cette cellule pas plus grande qu'un mouchoir de poche. Elle est tellement exiguë que c'est à peine si j'arrive à bouger. Le pire, c'est l'humidité qui imprègne cet infâme cachot. Mon corps en est tout visqueux, et pour ne rien arranger, je n'ai aucun vêtement pour me couvrir.
Je ne sais pas du tout comment je suis arrivé là. J'ai beau essayer de m'en souvenir, mais il n'y a rien à faire. Mes pensées sont trop incohérentes, beaucoup trop confuses. Je me souviens quand même d'une chose. Tous mes camarades sont morts. De ça, j'en suis certain. C'était il y a longtemps, très longtemps. Parqués comme du bétail dans d'immenses sphères, sans même savoir comment nous y étions entrés, ni ce qu'on nous voulait, on nous a obligé à courir à perdre haleine dans un très long tunnel. Il fallait arriver le premier, sinon, il n'y avait aucun espoir de rester en vie. La tension qui nous broyait les tripes durant la course était presque palpable, une excitation telle qu'elle en saturait l'air. On pouvait quasiment en sentir l'odeur qui s'en dégageait. Le plus impressionnant, c'était le silence. Toute cette marée humaine luttant pour leur survie sans qu'on entende le moindre claquement de chaussures, et pourtant il y avait tellement de monde qu'on aurait dit que nous étions des millions. Personne ne se connaissait mais nous avions tous l'impression de faire partie de la même famille, du même sang. J'avais dans la tête un unique objectif : c'est moi qui serai le premier. Moi et moi seul. Je voulais vivre, je voulais gagner, de toute mon âme je voulais le faire. Un besoin impérieux comme jamais je n'en ai connu. C'était ça ou mourir. Dans cette compétition démentielle organisée par je ne sais quel esprit tordu, je ne courais pas, je volais, traversant le tunnel comme un bolide dans l'espace. J'ai dépassé tous les autres concurrents, grappillant à chaque foulée un peu plus de terrain. En voyant la ligne d'arrivée se rapprocher de plus en plus, sombre espoir éphémère dans un océan d'illusions, j'ai épuisé mes dernières forces à m'en faire mourir sur place.
Et j'ai gagné ! Oh oui, j'ai gagné cette foutue course !
Quand j'ai franchi la ligne, les autres ont eu dans leurs regards une supplique inarticulée et infiniment pitoyable. Ils savaient qu'ils n'en auraient plus pour très longtemps avant de disparaitre.
Il n'y a pas eu d'applaudissements ni de cérémonie en mon honneur pour fêter ma victoire. Ma seule récompense a été de me retrouver dans ce cachot humide, sans la moindre clarté, avec pour seule compagne une immense solitude.





Je ne sais pas qui sont les instigateurs de cette sinistre comédie. Jamais nous n'avons vu les tortionnaires immondes qui nous ont obligés à mener cette folie meurtrière. Je suis l'unique rescapé de toute cette hécatombe, mais je n'en retire aucune fierté, loin de là. Comment se réjouir de la mort de tous ces malheureux ? Ce serait trop abject si je faisais ça. Eux aussi ne demandaient qu'à vivre, eux aussi voulaient gagner la bataille. Chacun avait en lui cette détermination farouche. Rien que pour ça, je les respecte. Leurs souffrances et leurs cris raisonnent en moi en une multitude d'échos tragiques que je ne pourrai jamais oublier. Ils restent présents dans mon inexistence, me rappellent qu'ils furent, devinrent et disparurent bien au-delà de l'éternité.





Dans les ténèbres qui m'entourent, j'entends parfois des voix. C'est assez confus, mais je suis certain que derrière l'enceinte de ma prison des gens discutent entre eux et tendent l'oreille pour écouter ma présence en ce lieu de désolation. Ils vont même jusqu'à en caresser les murs, comme si j'étais une chose dont ils se délectaient à l'avance. Leurs mains se posent dessus et je perçois le doux frottement de leurs paumes les effleurer. Cette façon de faire me révolte mais surtout me fait peur. Je ne sais pas ce qu'ils me veulent, ni pourquoi ils m'ont enfermé ici.
Combien de temps vont-ils me laisser pourrir dans ce cachot infect ?





La plupart du temps, je plonge dans un profond sommeil pour ne pas penser à mon triste sort. Mes rêves sont inexistants, je m'enfonce dans un abime de néant sans aucune consistance. A mon réveil, j'ai l'impression que quelqu'un est entré pour me nourrir pendant que je dormais, car jamais je n'éprouve la faim. Par où sont-ils passés ? Il n'y aucune porte ici ! Ils me donnent à manger par je ne sais quel inexplicable sortilège lorsque je suis perdu dans les profondeurs de mes nuits éternelles, car ici l'existence même du jour est une abstraction qui ne mérite pas ne serait-ce d'être seulement envisagée, une notion qui n'aurait jamais existé.
Au fil des jours, car il faut bien donner un nom à ce temps indéfini qui passe avec tant de lenteur, je me sens prendre de plus en plus de forces. L'horrible réalité m'est apparue subitement, dans toute son abominable sentence : les gens derrière le mur veulent me manger. C'est pour cela qu'ils me gavent durant mon sommeil. Le jour où j'ai découvert cette effrayante vérité, je n'ai eu qu'une envie, celle de hurler. Hurler comme un dément jusqu'à ce que mes gardiens viennent et me sortent de ce cachot pour qu'on en finisse une bonne fois pour toutes, hurler jusqu'à ce que mes poumons explosent et éclaboussent les murs de ma prison. Mais mon cri est mort dans ma gorge aussi vite que mes espérances, car rien n'a pu sortir de ma bouche. Dans un sursaut de rage inutile, j'ai donné des coups de pieds dans les parois, et encore une fois quelqu'un a caressé le mur de l'autre côté, avec sur les lèvres certainement un grand sourire, déjà réjouit à l'idée de ce qu'il me réservait.





J'ai essayé bien des fois de me souvenir de ma vie d'avant. Mais ma tête est si lourde que je n'arrive pas à rassembler le moindre souvenir. C'est comme si je n'ai jamais eu de passé, comme si aucune page du livre de ma vie n'a encore été écrite. Ils doivent me droguer pour briser ma volonté, ce n'est pas possible autrement. Je suis toujours dans un état comateux qui me donne l'impression de flotter. Et j'ai d'horribles hallucinations. Dans mes délires, je vois une corde qui sort de mon ventre. Cet abominable tentacule de chair sanguinolente est une vision horrible dont je ne peux me délivrer, un cauchemar éveillé qui se répète à l'infini. Il hante ma conscience et me glace de terreur.

Il me semble n'avoir jamais connu quoi que ce soit qui pourrait donner un quelconque sens à ma vie. Y a t-il quelque part des gens qui attendent mon retour avec impatience, désespérés de ma disparition ? Ont-ils seulement jamais existé ? Je ne sais pas, je ne sais plus. Il n'y a que cette course infernale dont je me souvienne, que cette course et rien d'autre. Les questions se bousculent dans ma tête, et je n'y trouve aucune réponse. Je suis condamné aux songes venimeux, aux rêves trompeurs et aux nuits immobiles, perdu entre chimères et réalité. Mon univers est sans substance, il n'est peuplé que de fantômes imprécis qui s'effondrent lentement, puis disparaissent et réapparaissent soudain, témoins impuissants de ma non-existence. Dans la moiteur de ma cellule, je m'abandonne dans une spirale infinie de détresse et d'affliction, sans espoir de redevenir celui que je n'ai jamais été. Je me réfugie dans ce que j'ignore, entre des mains inconnues qui me laissent imaginer les pires tourments.

Dans un autre de mes délires, j'entends parfois des bruits étranges. Ça ressemble à des bruits de canalisations qui viennent de partout à la fois. De temps en temps, on dirait le malaxage de je ne sais quelles horribles mixtures. Et il y a aussi ce bruit incessant de pompage. Il me fait penser à un gigantesque cœur qui bat. Mais ce ne doit être que le fruit de mon imagination, car je n'arrive plus à faire la différence entre rêves et réalité. Ces deux mondes m'étouffent dans un carcan d'angoisses, longues et inquiétantes déchirures de toutes mes espérances.





Je crois que le temps m'est compté maintenant. Je le sens jusqu'au plus profond de mon être. Je les vois déjà aiguiser leurs couteaux en se pourléchant les babines. Je finirai dans leurs assiettes en succulents morceaux découpés avec soin, mijotés longuement dans un bouillon de légumes, rôtis dans un four ou tournés sur une broche dans l'âtre d'une immense cheminée. Leur monstrueux festin se déroulera sous les chants et les rires, heureux et satisfaits d'avoir dans leurs bouches quelqu'un d'aussi délicieux. Ils ouvriront une excellente bouteille de vin et trinqueront à ma santé en se raillant de moi sans aucune complaisance. Peut-être danseront-ils après le repas, avec chacun dans leurs ventres un lambeau de mon existence. Dans ces bacchanales de l'enfer je danserai avec eux, piètre invité disséminé au grès de leurs choix tout au fond de leurs tripes.
Il n'y a aucun mot pour décrire ce que je ressens. Ils sont bien trop inutiles, ne feraient que détruire mon âme dans ce triste décor. Ce ne serait qu'une clameur sauvage sans aucun écho libérateur. Il me faut accepter mon sort dans toute sa cruelle ignominie.
J'étais, je suis, et bientôt ne serai plus.
Comme les autres concurrents, mais tronçonné en petites portions dégustées avec délice, dans un enivrement de concupiscence et de plaisirs proches d'une jouissance extrême.

Mais je ne dois pas penser à ça. Il me faut pénétrer dans un endroit magique connu de moi seul, là où mes rêves et mes désirs les plus fous côtoient un monde merveilleux de plénitude et de sérénité. Je dois me sublimer dans l'art de l'effacement, devenir un esprit insaisissable qui ne redoute aucune douleur, une ombre parmi les ombres, un corps transfiguré au-delà de la conscience entre les mains de ces êtres malfaisants. Jamais ils ne trouveront l'endroit où je me suis réfugié. Ce lieu magique leur est interdit car ils n'ont aucune grandeur d'âme pour en soupçonner l'existence. Ils pourront faire de moi ce qu'ils veulent, je ne ressentirai aucunes souffrances. S'ils croient me faire sombrer dans la folie en me faisant mariner dans mon trou, ils en seront pour leurs frais. Ma liberté est à ce prix, et il est grandement justifié.
Alors j'ouvre les portes de ma vie intérieure, de mon moi inconscient. Il m'accueille avec déférence, et l'air en est si doux que je me laisse envahir par une allégresse bienfaisante. Je suis le scintillement des cristaux de neige, la douce pluie d'un soir d'automne, le chant d'un oiseau dans le calme du matin, l'étoile qui brille dans la nuit. Je suis tout cela en même temps, et je ne vois plus rien de mon cachot, ni de cette corde qui sort de mon ventre. Je ne pense plus au sort qu'ils me réservent. Je suis dans un monde immatériel où les senteurs enivrantes de la félicité me font oublier toute l'horreur de ma situation.





Des bruits confus m'entourent de toute part. C'est la première fois qu'il y en a autant. Je sens que l'on s'affaire derrière les murs de ma cellule. Je suis secoué, balloté, emporté je ne sais où. On transporte ma prison.
Ma dernière heure est arrivée.
Puis, bien après, j'entends des gémissements et des cris. Un murmure que j'arrive à peine à percevoir prononce une phrase que je ne comprends pas :
- Poussez, allez-y, poussez, n'ayez pas peur, poussez très fort. Encore encore encore...
Je me sens soudain expulsé vers une sortie que je n'ai jamais deviné pendant mon enfermement. Ça y est, je suis enfin dehors. La lumière m'aveugle et me fait cligner des yeux. Terrorisé, je me mets soudain à brailler de toutes mes forces.
Quelqu'un coupe la corde qui sort de mon ventre et s'exclame :
- Mais quel joli bébé ! Une très jolie petite fille. Toutes nos félicitations Madame.
Quoi ??? Je suis un bébé ? Un bébé fille ?
Un homme me prend le plus délicatement possible dans le creux de ses bras. Il me regarde et me sourit, les yeux brillants d'un bonheur intense. Il me chuchote des phrases empruntes d'un amour démesuré.
- Bonjour mon trésor, je suis ton papa. Et voici ta maman dit-il en souriant aux anges. Regarde chérie cette petite graine comme elle est mignonne.
Et maman me regarde, avec sur ses lèvres le même sourire d'extase.
Maintenant je comprends tout. La course effrénée dans le tunnel, c'était à celui qui féconderait le premier le ventre de maman. Grâce à papa ! Mon papa rien qu'à moi ! Et moi qui croyais qu'ils voulaient me manger, alors que j'étais bien au chaud dans le ventre de maman. Tu parles d'un cachot !
- Elle est tellement mignonne qu'on a envie de la croquer dit mon nouveau papa.
Là, c'en est trop !
Je gonfle mes poumons et je braille de plus belle.
Et papa me dépose avec une infinie douceur dans les bras de maman. Elle me berce, me berce, me berce tendrement contre son cœur. Sa peau est aussi douce que de la soie. Sur son visage éclairé d'une exquise lumière, la joie rayonne de mille feux. Elle dépose un délicat baiser sur mon front. Elle est belle comme une perle d'eau sur la tige d'une fleur, un bouton de rose dans un jardin de poésie. Son sourire radieux m'apaise et me pénètre. Elle m'appelle mon ange, mon petit bout de cœur, mon bébé adoré... Je la regarde, émerveillée par tant d'affection. La première page du livre de ma vie est en train de s'écrire, et mes parents en ont calligraphié le premier mot en lettres d'or : "amour". J'aimerais que ces instants merveilleux restent figés dans le temps, gravés profondément dans ma mémoire.
Mais cela n'arrive malheureusement jamais.
Sauf... sauf si l'on sait garder au fond de soi une petite âme d'enfant.
Se laisser bercer par de doux souvenirs et n'en conserver que le meilleur.
Prendre conscience de sa propre existence, apprécier chaque instant de la vie, entre les rires et les pleurs. Il n'y a que la vie pour apprendre à nommer nos émotions.
Cueillir le temps qui passe et l'emprisonner dans ses mains de peur qu'il ne s'échappe.
Laisser le bonheur nous imprégner doucement.
S'asseoir sur le pas de sa porte et savourer sans hâte...

Auteur : mario vannoye
Le 27 février 2010