Behind the garden, behind the wall,
under the tree




La nuit commençait à tomber et le vieil homme se dit que ce n'était pas trop tôt, après l'écrasante chaleur de cette journée interminable. Il avait coupé du bois tout l'après-midi pour l'hiver prochain, et quand on a atteint l'âge canonique de soixante seize ans, il y a des choses qu'il vaut mieux faire sans précipitations, en prenant son temps, entrecoupé de larges pauses assis sur un tronc d'arbre, en fumant une bonne cigarette. Il essaya de se rappeler le nombre de fois où il s'était laissé aller à la contemplation du paysage, le temps de reprendre des forces, en s'essuyant le front avec son grand mouchoir à carreaux, accessoire indispensable que tout homme de son âge possède au fond de sa poche. La transpiration lui collait à la peau comme un vêtement, son corps tout entier n'était plus qu'une grosse goutte d'eau au goût salé.

"Alors, combien de fois t'es-tu assis pour te rouler une de tes chères cigarettes ?" se demanda t-il en fermant sa porte à clé. "Cinq fois ? Dix fois ?". Impossible à dire, tout se mélangeait dans sa pauvre caboche, surtout depuis la mort de sa femme il y a six mois. Même les merveilleux moments passés ensemble pendant presque cinquante années n'étaient plus qu'une vague esquisse de souvenirs, une ébauche de pensées que son cerveau avait du mal à rassembler. Ils s'étaient beaucoup aimés, parfois détestés (surtout quand elle lui reprochait avec amertume d'empester la maison avec ses maudites clopes). Même si le temps avait changé leur amour passionné en une tendre affection l'un pour l'autre, ils éprouvaient toujours beaucoup de plaisir à s'asseoir sur un banc devant leur maison après le dîner, main dans la main, contemplant les étoiles, sans un mot, sans un soupir, savourant avec délices ces instants de bonheur partagé.
Sa chère épouse ! Ils auraient dû partir ensemble, continuer leur existence au-delà de la mort dans un lieu que Dieu seul connaît, et pour toute l'éternité. Au lieu de ça, elle l'avait laissé seul et désemparé, errant comme une âme en peine dans cette grande maison où plus jamais sa voix et ses rires ne viendraient le réconforter. Il remonta dans le passé, sans vraiment y parvenir. Quand le visage de sa bien-aimée se transforme en un souvenir évanescent qui s'évapore à force de vouloir se le rappeler, que les mots tendrement prononcés ne deviennent plus qu'une douce musique que le vent emporte par delà les nuages, il est grand temps de jeter l'éponge, d'arrêter les frais, de faire sa valise et ne plus jamais revenir. En un mot, de tirer sa révérence et laisser sa place aux autres.

Il s'étira en se tenant les reins avec une grimace de douleurs. "Saloperies de rhumatismes !" maugréa t-il en s'approchant de la commode pour regarder une photo encadrée. Elle remontait à une époque antédiluvienne où ils étaient tous deux encore jeunes, pleins d'avenir et d'espérances, un couple qui s'était promis de s'aimer pour la vie. Elle avait sur le cliché un petit sourire en coin qui en disait long sur sa personnalité, une jeune femme croquant la vie avec ferveur, comme un enfant affamé se jetant avidement sur une pomme délicieuse. Pour autant qu'il arrivait à s'en souvenir, c'était surtout le fruit défendu qui les intéressait au début de leur mariage, de longues nuits sous la couette à mettre tout ce qu'il fallait pour avoir un bébé, ce qui n'était malheureusement jamais arrivé. Mais que de plaisirs intenses, de rires et de joie de s'abandonner l'un à l'autre, dans un délire de corps enlacés et de baisers ardents qui n'en finissaient plus. Ses souvenirs affluaient en petites touches de lumière en détaillant la photo, et il écrasa une larme en la reposant sur le meuble. Mon Dieu ! Qu'elle était belle sa femme ! Même un coucher de soleil un soir d'été n'avait pas un tel charme.
Il se prépara un maigre repas, regarda un peu la télévision, puis monta au premier étage pour faire sa toilette et se coucher.

Devant le miroir de la salle de bain, il se vit tel qu'il était et se dit que décidément la vieillesse n'avait rien de bon à offrir. Toutes ces rides, ce corps avachi, cette peau aussi flétrie qu'une feuille de papier mâché, ou que ces foutus crapauds qui coassent toute la nuit dans les herbes folles.
Il se campa devant les toilettes et se concentra de toutes ses forces pour laisser échapper les trois gouttes habituelles et réglementaires avant d'aller se coucher, selon un rituel bien établi. C'était toujours comme ça depuis un bon moment, impossible de pisser convenablement, malgré les médicaments qu'il prenait. Il se trouvait parfaitement ridicule debout devant ses cabinets pendant un temps interminable, son pénis à la main, attendant que la première goutte veuille bien daigner sortir. Ça lui faisait un mal de chien, pire que de l'acide chlorhydrique pénétrant dans son maigre tuyau. Enfin elle perla, toute petite et horriblement traîtresse. Elle tomba dans l'eau avec un minuscule "floc" à peine audible. Plus que deux. Il continua de s'appliquer, tel un enfant devant une dictée particulièrement difficile, un début de transpiration inondant déjà son front. Ce n'était plus de l'acide mais un feu ardent qui essayait de sortir, si bien qu'il dû se tenir au mur quand la deuxième goutte, certainement envoyée par le diable en personne, une lame de rasoir à la main, tomba elle aussi. Il en avait des sueurs froides tellement la sensation de brûlure était intense. Il essaya de penser à autre chose, appuya sur son ventre pour accélérer le processus, pria tous les saints du paradis pour qu'enfin ce supplice se termine, maudit ciel et terre de connaître un tel calvaire pour exécuter une chose aussi simple que de pisser dans des toilettes, aussi belles soient-elles. La troisième et dernière arriva enfin en sonnant toutes les trompettes de l'enfer, avec diables, démons et toutes les maudites créatures abominables qu'il contient. Il en aurait hurlé de douleur s'il ne s'était retenu, puis pleuré de soulagement quand ce fut terminé.
Il rajusta son pantalon, tira la chasse d'eau (était-ce vraiment utile pour trois malheureuses petites gouttes ?) et referma la lunette, comme sa femme le lui avait maintes fois répété, au cas où elle aurait eu envie de se soulager en pleine nuit, à demi réveillée. Il y a des habitudes qui durent, même quand on se retrouve seul…
Il gagna sa chambre, enfila son pyjama, (pyjama qu'il n'avait pas changé depuis au moins trois semaines !!!), ôta son dentier et le mit dans un verre d'eau sur la table de nuit. L'appareil semblait vouloir bondir hors du verre pour se jeter sur lui et lui mordre le nez. Il éteignit la lumière pour ne plus le voir et essaya de s'endormir.
Ce qui n'était pas non plus chose facile.

Vers deux heures du matin il s'endormit, après s'être tourné et retourné nombre de fois en cherchant un sommeil qui refusait obstinément de venir. Morphée, dans son immense mansuétude, avait enfin daigné se pencher sur ce cas difficile et le prendre dans ses bras. Mais une intense lumière le réveilla presque aussitôt, provenant du dehors. Comme il avait une fois de plus oublié de fermer ses volets, la lumière l'aveugla, baignant toute la chambre d'une blancheur immaculée. Puis il entendit un sifflement strident qui semblait provenir de l'intérieur de sa tête. Il ferma les yeux pour ne plus être aveuglé, se demandant ce qui se passait, se mit les mains sur les oreilles (ce sifflement était tellement horriiible) tandis qu'un peu de sang s'écoulait de son nez.
Et il sombra dans le néant, au cœur même de ce qui ne devrait jamais exister, quand tous les possibles ont été éliminés et qu'il reste encore l'improbable.

Ce fut également le cas des quatre-vingt dix huit habitants de son village, chiens, chats, poulets et vaches comprises, exactement à la même heure.
Ah ! J'allais oublier. Même l'unique cheval de tous les environs eut droit lui aussi à ce traitement inhumain, un vieux canasson de presque vingt-huit ans qui aurait vécu encore six mois si le destin en avait décidé autrement.
Mais vingt-huit ans pour un cheval, c'est pratiquement la porte du cimetière non ?






Au moment même où le vieil homme regardait la photo en essayant de faire renaître les fantômes du passé, Mary était encore dehors à jouer avec ses poupées. C'était les vacances après tout, et ses parents lui avaient donné la permission de rester un peu plus longtemps sous les arbres de leur propriété, devant la maison, à la lueur des magnifiques lampadaires de jardin que son papa venait d'installer. Elle avait mangé tous ses épinards (ce que décidément elle n'aimait pas du tout), espérant avec une joie enfantine qu'une fois l'assiette terminée elle aurait le droit de jouer encore un peu avant d'aller se coucher. Ses parents lui avaient donc donné leur accord, "mais jusqu'à vingt deux heures, pas plus", ce qui était déjà pas mal pour une fillette de huit ans. La porte de la terrasse était grande ouverte, laissant entrer un peu de fraîcheur dans la maison, mais surtout permettant à papa et à maman de surveiller leur fille.
Mary en était à l'intéressante discussion avec sa poupée préférée sur le fait que jamais elle ne lui donnerait d'épinard pour son souper (c'est trop chbeurk lui affirma t-elle avec conviction), quand elle entendit un bruit bizarre venant du fond du jardin. C'était comme une musique mélodieuse, enfin pas vraiment une musique, plutôt une espèce de complainte, et ça avait l'air si charmant qu'elle voulut en avoir le cœur net. La lune éclairait suffisamment les alentours pour apercevoir ce qui pouvait avoir une si jolie voix. Peut-être était-ce une grenouille qui se transformerait en prince charmant ? Pourquoi pas après tout ? Elle venait d'en lire l'histoire dans le livre "Contes et merveilles", et à un âge tel que le sien on est en droit de se dire que réalité et fiction peuvent très bien se mélanger. Vous n'êtes pas de mon avis ?
Elle se leva, tenant sa poupée préférée par un bras (laquelle n'émit aucune protestation de se voir ainsi traitée de la sorte) et s'engagea sur l'étroit chemin menant derrière le jardin. Elle enjamba le petit muret qui délimitait la propriété et se rendit vers un gros chêne au milieu d'une clairière. A vingt mètres du mur. Vingt petits mètres qui auraient mieux fait de ne jamais exister. C'est de là que semblait venir la mélodie. Elle ne ressentait aucune peur de se promener toute seule dans le noir, petite fille audacieuse qui ne se doutait pas un seul instant du danger qui la guettait. Elle n'était plus qu'à dix pas de l'arbre quand elle aperçut une petite chose d'une trentaine de centimètres de hauteur qui la regardait fixement. Ça ressemblait au mogwoï du film "Gremlins" qu'elle avait tant de fois vu en dvd. La petite créature n'était pas aussi mignonne, mais elle lui ressemblait énormément. La fillette s'accroupit, extasiée par cette petit chose sortie d'on ne sait où, mais celle-ci se faufila dans les herbes pour se cacher derrière le chêne.
- Ne t'en vas pas petit mogwoï, je ne te veux pas de mal, dit-elle en soupirant.
Elle trottina à sa poursuite pour le retrouver et pourquoi pas, jouer avec lui.
Il y avait un grand trou derrière le tronc, comme dans Alice au pays des merveilles, et si la créature était loin d'être le Lapin Blanc avec des lunettes rondes sur le nez et une montre gousset à la main, c'en était quand même tout simplement époustouflant.
Elle se pencha au-dessus du trou, en appelant la chose qui avait disparu à l'intérieur. Soudain deux longs bras grisâtres en sortirent, terminés par des espèces de mains à seulement deux doigts, (mon Dieu, des doigts terminés par d'épouvantables griffes !) et elle fut happée dans le trou par les épaules.
Elle poussa juste un petit cri, abandonnant sa poupée sur l'herbe fraîche, et le trou se referma sur elle, comme par magie.

A vingt et une heures trente, sa maman sortit sur la terrasse pour voir ce que faisait sa fille. Ne la voyant pas sous les arbres où elle lui avait dit de jouer, elle la chercha en l'appelant désespérément, avec l'aide de son mari, l'affolement affluant en un raz de marée gigantesque. Un véritable tsunami déferlant sur les îles du Pacifique. Puis ce fut l'inquiétude, les heures angoissantes défilant sans vergogne, l'effroi, l'épouvante, et même la terreur de ce qui avait pu arriver à leur enfant.
Branle-bas de combat, coups de téléphone aux voisins et aux autorités, recherches infructueuses jusqu'à deux heures du matin. Heure à laquelle l'intense lumière blanche venant du ciel les aveugla, qu'un sifflement strident à faire éclater leur cervelle semblant provenir de l'intérieur de leur tête les obligea à mettre leurs mains sur leurs oreilles pour l'atténuer et que du sang sortait de leur nez en un mince filet qui descendit jusque sur leurs lèvres.
Eux aussi sombrèrent dans le néant, au cœur même de ce qui ne devrait jamais exister, quand tous les possibles ont été éliminés et qu'il reste encore l'improbable.

Ce n'est que vers quatorze heures que tous se réveillèrent en se demandant ce qui leur était arrivé. Ils avaient un horrible mal de crâne à s'en taper la tête contre les murs. Le pharmacien du village n'eut jamais autant de monde à soulager en si peu de temps, vendant un nombre considérable d'antalgiques en seulement quelques heures. Il s'en frottait les mains de satisfaction, ce qui n'était pas très utile s'il avait su ce que l'avenir lui réservait.
Les recherches concernant Mary reprirent, sans succès. On retrouva sa poupée près de l'arbre, mais qui aurait pu deviner qu'en fait elle était en-dessous, prisonnière -pour l'instant- d'une créature qui ne ressemblait plus du tout au gentil mogwoï des Gremlins, et encore moins à un être humain. Elle était recroquevillée dans une cavité, pouvant à peine respirer, les yeux hantés par la peur.
Et le pire, c'était l'obscurité qui lui faisait imaginer des tas de choses épouvantables, s'attendant à chaque instant que le monstre revienne pour la dévorer.
Dans tout le village, plus aucun téléphone ne fonctionnait, ni radio, ni télévision.
Ils étaient coupés du monde.






Kevin et Alan participaient eux aussi aux recherches, mais à leur manière. C'était plus pour eux un jeu, ne saisissant pas encore à leur âge toute l'angoisse des adultes concernant la disparition de la fillette. Ils marchaient le long d'un champ de blé, sur un chemin poussiéreux grillé par le soleil. De temps en temps ils appelaient, juste pour voir si la jeune disparue n'était pas dans les parages. Mais à quatorze ans chacun, inutile de leur demander la lune.
- T'aurais dû emmener ta sœur, c'aurait été beaucoup plus amusant, dit Kevin.
- Pouvait pas, èfèleuménache, répondit aussitôt Alan.
- FLMNH ? Ça veut dire quoi ça, FLMNH ? Dis, tu veux pas mettre des voyelles entre les consonnes, je comprends rien à ce que tu racontes !
- Ben ouais quoi, èfèleuménache, elle passe l'aspirateur.
- Aaah, elle fait le ménage. Ben dis donc, on t'a bouffé la moitié de la langue ou quoi ?
- T'as qu'à ouvrir ce qui te sert de pavillon auditif, elles sont pourtant assez grandes, tes deux paraboles.
- Mange ta queue mec !
- Oooh, mais que voilà une bien jolie expression, tu me l'avais pas encore sortie celle-là.
- Tu sais que t'es aussi chiant que la harpe de ton Volène… ch'sais pu quoi.
- Volleinweïder tête de piaf. Andréas Vollenweïder. Le plus meeerveilleux des musiciens. J'adore sa musique. Je l'adooore, JE L'ADOOORE se mit-il à chanter à tue-tête. ET TOI AUSSI JE T'ADOOORE…
Et il se jeta sur son ami pour l'embrasser sur le crâne. Il était comme ça, exubérant, fougueux, toujours à s'extasier pour la moindre chose, et tellement attachant.
- P'tain, arrête tes conneries ! T'es pédé ou quoi ?
- Ouais mon p'tit vieux, je rêve de toi toutes les nuits. J'ai même mis ta photo dans les chiottes, et… je pisse dessus ! Ahahahahaha…
Ils continuèrent sur le chemin, en s'envoyant des vannes d'un intellectualisme poétique hors du commun qu'Arthur Rimbaud lui même en aurait pleuré d'émotions. Ils discutaient avec entrain du dernier Superman qu'ils avaient vu le week-end dernier.
Question philosophique de très haute importance : si Superman est si malin que ça, pourquoi met-il son slip par-dessus son costume ? Ils s'en tordaient de rire devant toutes les explications possibles quand soudain ils se figèrent. Il y avait quelqu'un d'immobile à la lisière du champ, dos tourné. C'était le vieil homme qui avait perdu sa femme quelques mois auparavant, torse nu, en caleçon et pantoufles.
- Crotte de moine chuchota Alan, qu'est-ce qui fout là comme ça à moitié à poil ?
- Ben tu vois pas, y fait ce que tu fais tous les matins quand tu te lèves. Y vidange sa vessie.
- Mais pourquoi il est habillé comme ça ? L'a perdu la tête ma parole.
Le vieux, en les entendant approcher, se retourna d'un bloc.
- Les enfants, les enfants, vous avez vu ça ? Je suis guéri ! Guéri vous m'entendez ? Je n'ai plus mal. C'est merveilleux ! Meeerveilleux !
Et il se mit à danser la gigue au milieu du chemin.
Sauf que dans ces yeux il y avait une lueur que les deux garçons n'aimaient pas du tout. Mais alors vraiment pas du tout.
Ils rougirent jusqu'aux oreilles en remarquant ce qui dépassait du caleçon.
- Euuuh, votre bidule, l'est pas du bon coté. Z'avez oublié de le ranger comme y faut. Y gigote dans tous les sens à danser la polka comme vous faites. C'est pas très bon à votre âge. Risquez la crise cardiaque vous savez. Sans compter qu'il est pas très joli votre bidule tout rabougri.
- Aaah la tendre sollicitude des jeunes de notre époque, répondit le vieillard en remettant l'objet du délit convenablement à sa place. Ils sont venus, cette nuit, vous les avez vu vous aussi ? Et ils m'ont guéri. Ce sont des bienfaiteurs. J'ai découvert tous leurs secrets. Ils m'ont donné la connaissance. Tenez ! Vous savez pourquoi la terre est ronde et pas carrée ? Ça vous en bouche un coin de pas savoir ça hein ? Moi je le sais, ils me l'ont dit. Je sais tout maintenant.
- Z'êtes pas bien dans vot' tête on dirait. Nous aussi on a vu cette étrange lumière. C'est pas pour ça qu'on se balade en caleçon la zigounette à l'air. Z'avez fumé toute vot' moquette ou quoi ?
- Vous ne savez rien de rien les enfants. Mais vous apprendrez, vous apprendrez ! Ils sont venus pour ça. Nous donner toute la connaissance de l'univers.
Il s'en alla en sautillant, comme s'il avait rajeuni de vingt ans.
Les deux garçons continuèrent leur route, interloqués de leur petite aventure avec le vieux bonhomme. Aucun souffle de vent n'agitait les épis, aucun insecte ne stridulait, aucune mouche agacée par la chaleur ne bourdonnait autour d'eux.
Ils décidèrent de s'engager dans le champ et se retrouvèrent soudain devant une large rangée d'épis écrasés.
- Crotte de moine, qu'est-ce qui a pu faire ça ?
- Tu l'as déjà dit ça.
- Quoi ?
- Crotte de moine, tu l'as déjà dit.
- Purée de grenouilles ratatinées alors, ça te va ? Non mais t'as vu comme c'est écrasé ? On dirait une figure géométrique. C'est pas un tracteur qu'est passé, y a aucunes traces de pneus.
Ils prirent chaque allée de blé couché, et effectivement cela ressemblait à une figure géométrique complexe, pour autant qu'ils purent en juger.
- Incroyable ! On dirait un crop circle !
- Un quoi ?
- Un crop circle ! Il y en a régulièrement en Angleterre. Ce sont des grands cercles sur du blé couché. Certains croient que c'est fait par des extra-terrestres.
- Des… des extra-terrestres ? Ici ? Dans ce bled perdu ? Comme dans x-files ? Tu rigoles !
- Viens, y faut annoncer ça au village. Foutons le camp d'ici, et en vitesse. J'ai pas envie de me faire bouffer par des créatures toutes grises avec un chou-fleur à la place de la tête.
Ils coururent à perdre haleine jusqu'au village, la peur leur broyant les tripes, car qu'est-ce qui pouvait se cacher dans les blés à part des êtres venus d'ailleurs, prêts à les emporter dans leur soucoupe volante et pratiquer d'horribles expériences sur leurs petits corps ?
En arrivant au village, les rues étaient désertes, aussi vides que mon porte-monnaie à la fin du mois. (M'enfin ça c'est pas vrai, il est encore suffisamment garni pour m'offrir un cd d'Andréas Vollenweïder, ou le dernier Within Temptation. C'est juste que ça va bien avec cette phrase).
Plus personne nulle part.
- Ben, où c'est qui sont passés ?
- Vite, on va voir chez nous !
Leurs domiciles respectifs -ils habitaient l'un à côté de l'autre- étaient également vides. Même les animaux avaient disparu.
- C'est pas croyable ça. Y faut les trouver. P'tain, qu'est-ce qui se passe ici ?
- J'en sais rien, mais ça commence vraiment à me foutre la trouille. Et y a plus de téléphone. Y se passe des choses vraiment étranges depuis cette nuit. D'abord la disparition de Mary, la lumière zarbie en pleine nuit, le vieux qui se ballade en caleçon avec une araignée qui lui a bouffé les neurones, le crop circle, et tout le monde qui s'est volatilisé. Qu'est-ce qu'on fait alors ?
- On fait le tour du patelin, on verra bien. Allez viens, dépêchons-nous !
Et ils partirent sur les quelques routes du village, en regardant dans tous les sens, à la recherche de quelqu'un. Arrivé au panneau marquant la fin de l'agglomération, ils se cognèrent contre quelque chose d'invisible. Là où leur tête avait cogné, la chose se mit à vibrer en faisant des petites vagues qui se propageaient en cercles concentriques, comme dans de l'eau, en produisant une douce résonance.
- P'tain, c'est quoi c'truc main'nant ?
Allan frappa du poing sur le mur invisible, et il se produisit le même effet. Ils recommencèrent plus loin, et encore plus loin, impossible d'avancer.
- Crotte de moine à lunettes, on est enfermé dans ce foutu village. Non, pas enfermé, prisonnier. C'est ça, nous sommes des prisonniers.
- Mais prisonniers de qui ? Ou de quoi ?
- Prisonniers de ces saloperies d'extra-terrestres. Ça peut être que ça !
- P'tain ! Mais qu'est-ce qu'on va faire ?
- Il faut absolument trouver les autres. Allons-y !

Ils marchèrent plus de deux heures, sans succès, s'égosillant à pleins poumons, ouvrant les portes des habitations quand ils le pouvaient, allèrent jusque dans l'église pour voir s'il y avait quelqu'un.
Ils se retrouvèrent dans le pré où avait disparue la petite fille, à deux pas de sa maison, en reprenant sans le savoir le même chemin qu'elle, derrière le jardin, derrière le petit mur.
Exténués, ils s'écroulèrent au pied du grand chêne pour se reposer. Cela ne faisait pas dix minutes qu'ils étaient là que la terre se mit à trembler légèrement, puis à se soulever en gros monticules. Ils se levèrent comme deux diables qui sortent d'une boîte, en hurlant comme des possédés.
D'abord deux mains sortirent de terre, puis une tête, qu'ils reconnurent aussitôt.
- Mary ? Mais qu'est-ce que tu foutais là-dessous, demandèrent-ils stupidement.
La petite fille hoquetait et toussait en s'extirpant du trou. Elle en avait les larmes aux yeux. Elle se mit debout sur la terre ferme et dit d'une étrange voix étrange, mécanique, comme un robot :
- Ter-re-pas-bon-ne-vous-bi-en-meil-leur.
- Quoi ? Qu'est-ce que tu dis ?
- Ter-re-pas-bon-ne-vous-bi-en-meil-leur.
- Mais qu'est-ce que ça veut…
Et soudain la petite fille haute comme trois pommes se transforma. Son corps s'étira, devint gigantesque, ses vêtements se déchirèrent, son visage se défigura pour n'être plus qu'un amas de chairs boursouflées. Deux yeux proéminents apparurent à la place des siens, des yeux gris, monstrueux, qui regardaient à travers eux, les auscultaient, les sondaient, les étudiaient avec un ardent désir malsain. La terrifiante créature avait une peau d'un vert sale, une peau de lézard, non pas une peau de lézard, mais de quelque chose d'approchant, de terriblement approchant, parce qu'aucun lézard sur terre n'a de trou au milieu de l'estomac recouvert d'une membrane filandreuse où l'on peut voir à travers, et derrière cette membrane il y a une vraie petite fille qui hurle, hurle, encore et encore… Les bras de la créature étaient démesurément longs, terminés par deux doigts, seulement deux, parce que la nature ici bas n'en aurait jamais donné plus à une telle abomination si elle l'avait créée elle-même.
Alan et Kevin eux aussi hurlèrent, encore plus fort que Mary, blancs comme la mort, les cheveux hérissés. Ils prirent leurs jambes à leur cou pour échapper à ce cauchemar éveillé, en continuant de hurler comme des damnés. La créature ouvrit une gueule démesurée et un son strident en sortit, un son à faire exploser toute la vaisselle en cristal que le papa de Kévin avait offert à sa femme pour son trente huitième anniversaire.
Les deux garçons s'arrêtèrent immédiatement, roulèrent sur le sol, les yeux révulsés, tandis que du sang s'écoulait abondamment de leur nez.
Et, pour la deuxième fois en seulement quelques heures, ils sombrèrent dans le néant, au cœur même de ce qui ne devrait jamais exister, quand tous les possibles ont été éliminés et qu'il reste encore l'improbable. (Je sais, ça fait trois fois que j'écris ça, mais j'aime bien cette phrase, alors pourquoi devrais-je m'en priver ?)






Quand ils se réveillèrent, ils étaient allongés, la tête reposant sur les genoux de leurs mamans.
- Mais… où est-on ? Comment on a fait pour se retrouver ici ?
Les parents n'en pouvaient plus de joie de les voir sains et saufs, mais au fond de leurs yeux il y avait une immense tristesse.
- Nous ne savons pas où nous sommes, répondit l'un des pères. Il y a eu un sifflement épouvantable, tout le monde s'est évanoui et nous nous sommes retrouvés ici. Impossible d'en sortir. Et puis les créatures sont venues. D'horribles créatures. Je crois que ce sont… des extra-terrestres.
- Nous aussi on en a vu un. Il était affreux. Mais qu'est-ce qu'ils nous veulent bon sang ! Tu le sais papa ?
- En fait je crois qu'on leur sert de… oh mon fils, je n'arrive même pas à l'exprimer. Je crois qu'on leur sert de… de… de garde-manger.
- Quoi ? Tu veux dire qu'ils veulent nous bouffer ? C'est ça que tu veux dire ?
L'homme ne répondit rien, mais Allan sut que c'était bien ça qu'il voulait dire, rien qu'à voir comment son père le dévisageait.
Sa mère lui prit le visage entre les mains, l'embrassa sur le front, et le tint très fort contre elle, en pleurant doucement.
- Ils… ils ont déjà emmené dix de nos voisins, et le lendemain on retrouve des os sur le sol de cette espèce de prison. Ils ont même pris ton chien. Je suis désolé de te dire ça Allan. Peut-être qu'on leur sert de sujets de laboratoire, et après ils… ils nous mangent.
- Arrêtez vos conneries hurla le vieux qui était toujours en caleçon et pantoufles. Ce sont des êtres gentils. Ils m'ont guéri ! Ils sont là pour nous apporter la connaissance nom d'une pipe !
- Mais ouvrez donc les yeux pauvre imbécile ! Vous y passerez vous aussi ! Ils n'auront pas grand chose à bouffer sur votre maigre carcasse, mais vous y passerez également, comme tout le monde !
Le vieil homme alla s'asseoir à même le sol, tout seul, un grand sourire extatique sur son visage. "Y m'ont dit pourquoi la terre est ronde et pas carrée, c'est pas une preuve ça ?" bougonna t-il.

Leur prison mesurait environ cent mètres de diamètre, en forme de coupole, et l'espèce de mur qui les retenait était de la même consistance que ce que Allan et Kévin avaient rencontré en se cognant dessus, mais de couleur noire. Malgré cette teinte, ils pouvaient voir à l'intérieur comme en plein jour. De l'extérieur on ne voyait rien, Kevin et Allan étaient passés tout à côté sans s'en apercevoir.
Dés que quelqu'un s'approchait trop près du "mur", celui-ci se mettait à vibrer d'une manière horrible, en produisant le son strident qu'ils ne connaissaient que trop bien.
- Je ne veux pas finir dans l'estomac d'un extra-terrestre ! s'exclamèrent en chœur les deux garçons. Il faut qu'on s'échappe.
Devant l'horreur de leur situation, ils en bredouillaient presque. Leurs parents les enlacèrent encore une fois, tendrement.
- On ne peut pas les enfants, on ne peut pas…
Tous les habitants du village les encerclaient, tout du moins ce qu'il en restait. Personne ne parla pendant un bon moment. Les animaux allaient et venaient, même le vieux cheval, indifférents à ce qui se tramait.
- Comment ça se passe ? finit par dire Kevin.
- Et bien il y a le sifflement qui nous vrille le cerveau, tout le monde tombe dans une sorte de coma, ils… ils en emmènent quelques-uns, et quand on se réveille on retrouve des os par terre. Mais c'est bizarre, ces os se désintègrent très rapidement, il n'y a même pas un peu de poussière qui reste. D'abord ils ont pris le shérif et son adjoint, puis le prêtre et le pharmacien avec sa femme, ainsi que les parents de la petite Mary. Plus quelques autres.
- Nous l'avons vue répondit Allan, elle était… elle était à l'intérieur d'une de ces saloperies. Il avait pris son apparence. Il… il devait être en train de la digérer. Elle était sous la terre, juste à côté d'un arbre près de chez eux. C'est complètement idiot, ça me rappelle la musique d'Andréas Vollenweïder, le cd qui s'appelle "Behind the garden, behind the wall, under the tree". "Derrière le jardin, derrière le mur, sous l'arbre". C'est exactement comme ça qu'on la retrouvée, en passant derrière leur jardin, puis derrière le petit muret. Et elle était sous l'arbre. Je sais que c'est pas le moment de penser à ça, mais c'est étrange comme coïncidence non ? En plus que je connaisse cet album !
- C'est normal que tu le connaisses par cœur, tu m'en rabats les oreilles tout le temps quand je viens chez toi, répondit Kevin. On n'écoute que ça !
- Ouais ben si tu veux savoir mon p'tit vieux, j'ai même mon walkman dans ma poche avec le cd dedans.
- Et tu ne l'as pas mis pendant qu'on se baladait, mais crotte de moine c'est un vrai miraaacle !!!
- Tu veux dire que tu as ton walkman ici, avec le cd dedans ? redemanda son père, comme si c'était la chose la plus saugrenue qu'il ait entendue de toute sa vie.
- Oui papa. Tu sais, je l'ai toujours avec moi.
- Donne-le moi ! Donne-le moi tout de suite s'il te plait. On va tenter une expérience. Je ne sais pas si ça va marcher, mais le fait que tout soit arrivé comme le titre de ton disque à propos de Mary me semble bien étrange. Et si c'était un signe envoyé par le Destin ? Ou par Dieu en personne, pour nous sauver ? Enfin j'en sais rien, mais il faut que l'on essaye !
Allan remit l'appareil à son père. Il appuya sur le bouton "marche". Il mit le volume à fond. La harpe électronique d'une extrême beauté emplit l'intérieur de leur geôle. Le "mur" se mit à vibrer faiblement, lutta contre les sonorités harmonieuses, puis commença à se déchirer, à s'évaporer, d'abord lentement, puis ce fut toute la texture qui disparut comme par enchantement.
Ils n'en croyaient pas leurs yeux, la mélodie avait fait disparaître leur cage venue d'un autre monde. Ils virent où ils se trouvaient en réalité, sur le plus grand parking du village. Les habitations se trouvaient à peine à quelques mètres.
- Merde ! Il faut mettre ce cd dans une chaîne hifi, et à fond les gamelles. J'espère que l'on a encore de l'électricité.
- Alors allons chez moi répondit quelqu'un, ma maison est juste là, et j'ai une bonne chaîne hifi, avec de supers enceintes bien fortes.
Et tous se ruèrent chez lui, ouvrirent portes et fenêtres en grand, et le père d'Allan installa le cd dans le lecteur. Il alluma la chaîne, et, que tous les saints du Paradis en soient remerciés, les petits voyants lumineux s'allumèrent instantanément.
Alors qu'est-ce qu'on fait dans ces cas là mesdames et messieurs ?
On se lève et on applaudit bien fort.
C'est bon, vous pouvez vous rasseoir.

La musique était si forte qu'elle s'entendait jusqu'au bout du village. Mais comme c'était pour une bonne cause -j'oserais même dire une question de vie ou de mort- personne ne protesta, contrairement à ses voisins qui rouspétaient tout le temps quand le propriétaire écoutait ses cd préférés après vingt deux heures.
Même pas vingt secondes plus tard, les créatures accoururent bride abattue quand ils se rendirent compte que leurs repas avaient réussi à s'échapper. Mais une transformation singulière s'opérait sur chacun d'eux. Ils auraient bien voulu mettre eux aussi leurs espèces de mains sur leurs oreilles pour ne pas entendre ce bruit infernal -tout du moins à leur avis-, mais comble de malchance ils n'en avaient pas, et même s'ils en avaient eu comment voulez-vous mettre des mains sur des oreilles quand on a seulement deux doigts terriblement longs à chaque main ?
Cruelle existence que celle d'un extra-terrestre, qui plus est quand il voit que c'est son propre casse-croûte qui lui inflige une telle souffrance. La musique adoucit les mœurs, à la condition extrême que l'on soit fait de chair et de sang, que l'on ait un cœur qui ressente des émotions, et que l'on sache apprécier à sa juste valeur les quelques bienfaits que la nature nous prodigue avec largesse.
Et la musique en fait partie, ne vous en déplaise messieurs les extra-terrestres sans cœur, sans oreilles et sans émotions.
Donc disais-je, il s'opérait une singulière transformation sur chaque alien venu se restaurer sur notre bonne vieille terre dans ce petit village. D'abord ils commencèrent à tourner en rond devant la maison où s'étaient réfugiés nos amis, en poussant des grognements qu'un cochon aurait trouvé fort joli. Leurs têtes sans oreilles ressentaient toutes les vibrations, toutes les subtilités musicales du cd, chaque note retentissait dans leur crâne comme autant de multiples blessures, des aiguilles à feu incandescent qui les transperçaient. C'en était épouvantable, jamais de toute leur vie ils n'avaient éprouvé un tel supplice, et Dieu sait s'ils en avaient parcouru des milliards de kilomètres dans les galaxies pour trouver de quoi manger. Mais là franchement, c'était tout simplement horrible. S'ils restaient une minute de plus sur cette maudite planète ils sentaient que leurs crânes imploseraient, que leurs corps tout entier se liquéfieraient pour ne plus devenir qu'un amas écœurant de chairs et de boyaux verdâtre s'épandant sur le sol. Déjà leur peau commençait à virer au rose, cette couleur exécrable, comme celle de leur casse-croûte. L'un des aliens étendit son bras interminable vers le vieux cheval, et d'un geste rapide, il lui fendit la panse avec ses deux doigts terminés par d'horribles griffes, parce que quand on est énervé parfois l'on fait des choses sous le coup de la colère, et ça fait tellement de bien. Je vous rassure, ce n'est jaaaaamais mon cas, je suis toujours d'un calme olympien.
Je vous l'avais dit, ce pauvre canasson n'avait plus beaucoup de temps à vivre.
Sous les yeux ébahis de nos rescapés, le corps des aliens commença à disparaître, ne devint plus qu'une brume qui s'évapora dans l'atmosphère chaude de ce mois de juillet.
Ils entendirent un cliquetis assez fort malgré la musique qui tonitruait, (certainement le démarreur de leur soucoupe volante), puis ils virent un engin spacial s'envoler vers le ciel dans une débauche de lumières et de fumées noires. Alors là bravo, double zéro pointé pour le contrôle technique.
Mais surtout, bon débarras.

Les terriens baissèrent le son de la chaîne, (dommage, Andréas Vollenweïder s'écoute avec un certain volume), et tous se jetèrent dans les bras l'un de l'autre en poussant des "hourra" hystériques.
Sauf le vieil homme qui continuait de faire la gueule.
- Tu nous as sauvé la vie, s'exclama Kevin à son ami Allan. T'es un génie tu sais.
Allan l'examina quelques secondes, un grand sourire sur les lèvres.
- C'est seulement maintenant que tu t'en aperçois ?
- Non mec, mais j'avais jamais eu l'occasion de te le dire.
Et tous les deux, en se regardant bien dans les yeux, hurlèrent à pleins poumons :
- Croootte de moiiine !!!
Et ils se mirent à rire, mais à rire… Ils en avaient mal au ventre tellement ils riaient.






Quelques heures plus tard, le vieux bonhomme rentra chez lui. Tout avait été dit sur leur rencontre avec les êtres venus d'ailleurs, et, après l'allégresse, ce fut les pleurs et la tristesse concernant ceux qui avaient disparu.
Il était à peu près vingt deux heures trente.
Cette maison lui semblait tellement inconnue. Il regarda la photo sur la commode, en se demandant qui était cette femme qui souriait à côté de lui. Le passé et l'avenir de ses souvenirs se cantonnaient au présent, juste ce qu'il fallait pour sauver les apparences.
Il monta au premier étage, se vit tel qu'il était dans le miroir. Punaise ce corps… ! Enfin, il devrait faire avec désormais.
Il se campa devant les toilettes, reprenant les mêmes habitudes que celui à qui il avait emprunté le corps, sortit ce qui devait l'être pour faire ce qu'il avait à faire. Ce fut expédié en dix secondes. Mais quelle position ridicule ! Et cette petite trompe amusante qu'il fallait maintenir au dehors avec ses doigts pour faire ce truc bizarre, c'était trop rigolo. Ça ressemblait à une guimauve toute molle.
Décidément, ces terriens étaient bien étranges.
L'alien parla tout haut, dans son langage fait de borborygmes, de grognements et d'onomatopées incompréhensibles. J'ai appris l'extra-terrestre quand j'étais au collège, (Crotte de moine ! J'ai l'impression que ça remonte à des millénaires, quand je me baladais en culottes courtes, sans un poil au menton) et il m'en reste encore quelques vagues souvenirs. Je vais quand même essayer de vous traduire ce qu'il marmonnait.
- Merde ! (Eux aussi disent des gros mots. Si c'est pas lamentable). J'espère que je ne vais pas rester indéfiniment sur cette planète pourrie dans ce corps immonde. Enfin, il m'a bien été utile quand ils ont mis leur vacarme aussi fort. Ça m'a servi de bouclier. Mais j'ai faim moi, je vais manger quoi maintenant ? J'aurais mieux fait de tous les bouffer quand j'en avais l'occasion, au lieu de faire le clown. Vivement que mes copains reviennent… s'ils reviennent un jour !
A sa place, j'aurais dit la même chose.
Je crois que j'aurais dit la même chose.
Parce que moi, je ne suis pas un extra-terrestre.
Quoi que…

Auteur : mario vannoye
Le 30 mars 2009