Rédemption



La femme se gara sur le gravier devant chez elle, trop heureuse de rejoindre enfin son refuge. Faire les courses était une sale corvée, une obligation qu'elle expédiait le plus vite possible. Une fois par semaine elle se rendait à l'épicerie à quelques kilomètres de sa maison, tenue par des chinois ou des vietnamiens, ou même par des extra-terrestres pour ce qu'elle en savait, de toute façon elle s'en fichait comme de sa première brosse à dents. Ce dont elle était certaine par contre, c'est qu'elle n'aimait pas ces gens, avec leur satané sourire étalé sur leur bouche toute la sainte journée et leurs questions insidieuses sur sa santé, sa solitude, sa vie à ELLE ! Quand elle avait terminé ses quelques emplettes, ça se terminait toujours par leur sempiternel "Ce sela tout Médèèème ?". Oui ce sela tout avait-elle envie de leur rétorquer, c'est pas suffisant peut-êtle ? Vous voulez aussi que je vous achète tout votle foutu magasin ? Et on ne dit pas Médèèème, on dit Madame, espèce de face de coing couleur jaune pisse.
Seulement elle ne disait rien, à part un "au revoir" à peine prononcé, et reprenait le chemin de sa maison, cette grande demeure sans joie et âme, pressée de retourner vers sa vie morne et sans aucun intérêt, ses trois chats et son immense solitude.
Ce qui lui convenait très bien.

Elle sortit son grand sac à provisions du coffre de son Oldsmobile et ouvrit la porte d'entrée, un "minous minous minous" déjà sur le bord des lèvres. Les minous minous minous accoururent et se contorsionnèrent en ronronnant autour de ses jambes, manquant de peu la faire tomber. Elle rangea ses achats, but un grand verre d'eau, donna une bonne ration de pâtée à ses chats (de la pâtée Délice-Cats au poulet et au saumon, ils en raffolaient tellement …) et monta au premier étage pour s'étendre quelques minutes sur son lit après son escapade en territoire hostile.
En entrant dans la chambre, elle en resta pétrifiée sur place. Sur la commode en chêne massif, le coffret où elle rangeait ses bijoux et quelques papiers était grand ouvert. Elle fit deux pas, fort perplexe, sûre et certaine de ne pas l'avoir ouvert depuis une éternité. Elle embrassa du regard la pièce où elle passait la majeure partie de ses journées, quand un bruit épouvantable monta du rez-de-chaussée. D'une voix faible où perçait déjà la peur, elle demanda s'il y avait quelqu'un. Sa voix était si peu audible que les mots semblèrent tomber de sa bouche à ses pieds comme un caillou. Lentement, marche après marche, d'un pas mal assuré, elle redescendit l'escalier. La porte de la cave était ouverte. Elle s'en approcha tout doucement, terrorisée à l'idée qu'un intrus puisse s'y cacher, pire, qu'un pervers en veuille à sa vertu. Soudain, une forme noire et hirsute jaillit de la cave. Elle hurla comme jamais elle n'avait hurlé, les deux mains sur sa maigre poitrine, le cœur palpitant à tout rompre.
Ce n'était qu'un des chats qui avait dû faire tomber un bocal de conserves. Mais comment cette porte avait-elle pu s'ouvrir ?
Elle alluma l'interrupteur, passa la tête dans l'embrasure quand une main derrière elle lui appliqua fortement quelque chose sur la bouche. Elle eut à peine le temps d'entendre le souffle rauque de son agresseur et sombra dans l'inconscience.






Samedi 10 janvier 2009.
Ce que je vais écrire dans ce journal paraîtra à beaucoup presque inimaginable. J'ai mis beaucoup de temps à me décider, mais je dois le faire, sinon je sens que je vais finir par devenir fou. Et si quelqu'un le lit un jour, qu'il veuille bien me pardonner tout le mal que j'ai fait.
Parfois le passé est si douloureux que jamais nous ne pouvons l'oublier. Le mien me poursuit jour après jour, hante chacune de mes nuits, comme un cauchemar. Les choses auraient été bien différentes si seulement j'avais réagi, mais comme certains d'entre nous, je me suis montré trop lâche pour mettre fin à ces évènements tragiques. Je me souviens de tout, de chaque minute. C'est ma vie tout entière qui a chaviré depuis ce jour.
C'était au mois de juillet 1986. J'étais assis au bord de la rivière, attendant que la tempête se calme avec mes parents. Ils s'engueulaient tellement fort que j'ai préféré prendre le large. Leurs disputes étaient toujours sur le même sujet : les aventures féminines de mon père. C'était un sacré coureur de jupons, et ma mère était au courant. Je ne comprenais pas grand-chose à toutes ces histoires d'adultes, seulement voilà, du haut de mes quatorze ans j'entendais des phrases terribles du genre "fout le camp d'ici, je ne veux plus te voir" ou "je ne te suffis pas peut-être, t'as besoin d'aller baiser ailleurs ?" Et ça se terminait toujours de la même façon, maman éclatant en sanglots et mon père qui la prenait dans ses bras en lui promettant que plus jamais il n'irait tremper son biscuit autre part qu'avec elle. C'était son expression, "tremper son biscuit". Innocemment je ne voyais pas bien le rapport entre ses incartades et le fait de tremper un biscuit dans un grand bol de café noir, comme je le faisais tous les matins pour mon petit-déjeuner, mais bon, les adultes sont toujours pleins de mystères.
J'étais donc assis au bord de la rivière, à jeter des petits cailloux dans l'eau, quand quelqu'un m'a appelé. J'ai tourné la tête, ne reconnaissant pas la voix, et c'est là que je l'ai vu pour la première fois. Elle s'est approchée, rayonnante dans sa robe couleur vert-pomme. On aurait dit un ange descendu du ciel, juste pour moi. Elle avait un je ne sais quoi d'attirant, le visage aussi joli qu'une fleur un matin de printemps et le corps aussi mince que les demoiselles dans les catalogues de ma mère, celles en petite tenue pour vendre des sous-vêtements féminins. Je lui ai demandé qui elle était, et elle m'a répondu qu'elle venait d'arriver la veille chez sa tante, notre voisine, et qu'elle s'appelait Mélanie. Nous avons discuté une petite heure, et elle m'a expliqué qu'en fait ses parents venaient de décéder dans un terrible accident de voiture et qu'elle vivrait désormais chez sa tante. Je lui ai présenté mes plus sincères condoléances, tout heureux au fond de moi de la voir chaque jour.
Ensuite nous nous sommes quittés, espérant que la tempête se soit enfin calmée entre mes parents.






Notre voisine, Tante Bessie, était une personne assez bizarre parfois. Elle exigeait que je l'appelle Tante Bessie, je n'ai jamais su pourquoi. Toujours habillée d'une longue jupe noire qui lui descendait jusqu'aux chevilles, elle fumait cigarette sur cigarette. Son mari était parti un beau jour, sans explications ni même un mot sur la table de la cuisine, la laissant élever seule ses trois enfants. Elle avait deux fils de seize ans, des vrais jumeaux. J'étais souvent dans l'impossibilité de savoir qui était qui, et eux en jouaient beaucoup, se marrant comme des diables quand je me trompais de personne. Leur sœur Eva était plus jeune. Pas très jolie, ni même intéressante. Elle arborait toujours deux couettes au-dessus des oreilles, ce que ses frères appelaient des "freinages d'urgence" en lui tirant dessus par derrière avec un plaisir sadique quand elle commençait à les agacer un peu trop. Et une haleine ! Ses dents gâtées exhalaient un parfum de mort, on aurait dit qu'elle avalait un cimetière tout entier chaque matin pour son petit-déjeuner.
Je pouvais aller chez eux aussi souvent que je le voulais, n'ayant même plus besoin de sonner pour entrer. On passait des après-midi entières à regarder la télévision en buvant des bières que Tante Bessie nous offrait. Enfin pour ma part je n'en prenais qu'une seule, c'était largement suffisant pour mon âge, rien qu'à la première gorgée j'avais déjà la tête qui tournait. Ses deux fils fumaient eux aussi, et ça empestait la clope dans toute la maison. Moi je ne voulais pas toucher à ça, même si une fois j'ai voulu essayer. Je n'ai jamais autant toussé de ma vie, devant les autres qui se marraient à s'en tordre les boyaux. "Tu ne seras jamais un homme mon pauvre Davy" m'a dit Tante Bessie. Je préférais largement ne jamais devenir un homme plutôt que d'avoir ce goût de merde dans la bouche et mes yeux larmoyants, en plus d'une toux impossible à arrêter.

Le lendemain de ma rencontre avec Mélanie je suis allé chez eux, comme pratiquement tous les jours. Tante Bessie avait ses clés de voiture à la main. Mélanie descendait les escaliers du premier étage, un grand sourire sur ses jolies lèvres.
- Tiens, Davy ! s'est exclamée Tante Bessie. Les enfants et moi nous allons faire un petit tour en ville. Ça te dit de venir avec nous ? Quant à toi Mélanie chérie, je t'ai fait la liste de toutes les choses à accomplir avant midi. J'espère qu'à notre retour tu auras terminé, je ne voudrais pas être obligée de te gronder. Ce serait si… inopportun après la mort de tes parents. Et ne t'empiffre pas dès que j'aurai le dos tourné, ce serait tellement dommage que tu deviennes grosse.
Elle a dit ça d'une voix très calme, très posée, presque doucereuse, mais on y sentait tellement de menaces que je ne savais plus quoi penser.
Et nous sommes partis, laissant Mélanie à toutes ses corvées.

A notre retour, elle était en train d'étendre du linge dehors. Le vent a fait s'envoler une serviette qui est retombée sur la terre de la cour. Tante Bessie s'est précipitée sur la jeune fille.
- Regarde ce que tu as fait petite sotte, cette serviette est bonne a être relavée. Tu as donc deux mains gauches pour ne pas savoir faire une chose aussi simple que mettre du linge sur un fil ?
- Mais, Tante Bessie…
- Il n'y a de "mais" qui tienne. Mais qu'est-ce que je vais faire de toi ma pauvre fille ?
- Je… je suis désolée.
- Tu es désolée ? Et moi je dois être quoi si toi tu es dé-so-lée ? Tu en as certainement fait tomber d'autres n'est-ce pas ? Allons, dis-le moi ! Et puis zut, tu vas me faire le plaisir de reprendre tout ce linge et le relaver, tu m'as bien comprise ?
Mylène a baissé la tête et a prononcé un timide "Oui tante Bessie".
Moi je ne savais plus où me mettre, mais les deux garçons avaient un sourire narquois sur leur visage. Quant à Eva, elle chantonnait.
Je suis rentré chez moi retrouver l'ambiance familiale tellement réjouissante, et je me suis enfermé dans ma chambre.
En pensant à Mélanie et la façon dont Tante Bessie se comportait avec elle.
Hélas, ce n'était que le début de son long calvaire.

La soirée s'est passée comme souvent à la maison, terne et morose, mon père évitant le regard de ma mère, le nez plongé dans son journal devant la télévision, en sirotant son whisky, puis dans son assiette quand il a été l'heure de passer à table. Je vous l'ai dit, une ambiance follement réjouissante…

Je suis retourné dès le lendemain matin chez Tante Bessie. En ouvrant la porte, j'ai entendu des rires au premier étage. J'ai vite grimpé les escaliers, et les deux garçons chatouillaient Mélanie dans un coin de leur chambre. Je les ai regardés faire, un peu jaloux néanmoins. Puis l'un des jumeaux s'est permis d'aller un peu plus loin. Il a mis ses mains sur ses seins. Elle lui ordonnait d'arrêter immédiatement son manège, mais l'autre s'enhardissait encore plus. Alors elle lui a donné une bonne gifle. Il en est resté abasourdi. Tante Bessie est arrivée du rez-de-chaussée et a demandé, toujours de sa voix si calme et si posée :
- Au nom du ciel, est-ce que quelqu'un pourrait m'expliquer ce qui se passe ici ?
- Rien M'man, on faisait juste que rigoler, et tout d'un coup elle m'a donné une gifle.
- Oooh, voyez-vous ça. Tu te permets de gifler mes enfants maintenant ?
- Il… il me touchait les seins. Je me suis énervée, c'est tout.
- Il te touchait les seins ? Mais ma pauvre petite, n'importe quel garçon aurait envie de faire ça. Regarde comment tu es habillée, avec ce short ridicule qui les excite. Ce ne sont que des garçons après tout, à quoi tu t'attendais ? Tu n'as donc que ce que tu mérites. Allez, va t'habiller mieux que ça.
Mélanie est allée dans sa chambre, et on a entendu un hurlement. On s'est tous précipité pour voir ce qui lui arrivait. Eva avait mis une grosse araignée noire sur son lit. Une araignée en plastique. Mélanie avait horreur des araignées, et sur le coup elle avait crû que c'en était une vraie.
- Et bien voici une grande leçon sur la féminité les enfants, nous a expliqué Tante Bessie. Cette chère Mélanie est une sensible, comme toutes les femmes. Parce que tu es bien une fille non, petite Mélanie ? Et moi, est-ce que tu crois que je suis une fille ? Crois-tu que je suis comme toi, si belle et si jolie, avec de si beaux atours ? Crois-tu qu'un homme aurait envie de me toucher les seins ? Non, bien sûr que non.
- Ma tante, vous êtes encore très jolie, vous… vous…
- Vous quoi, petite effrontée. Tu crois vraiment qu'un homme pourrait encore me faire la cour ? Sale petite garce, arrête tes insinuations perfides et va plutôt préparer le dîner de ce soir.
Et puis elle s'est tournée vers nous.
- Les enfants, descendons regarder la télévision. Je meurs de soif, ça vous dis une petite bière ?
Nous sommes descendus regarder leur foutue télévision, et Tante Bessie a continué de caqueter sur la condition féminine, ces pauvres êtres sans défenses à qui il fallait absolument montrer le droit chemin.
Ce que je n'arrivais pas à saisir, c'était pourquoi ce droit chemin ne devait être dévoilé qu'à Mélanie, et pas à Eva.

J'ai dormi chez eux ce soir là, comme il m'arrivait souvent de le faire. Je n'arrêtais pas de penser à Mélanie, à sa vie chez sa tante, dans cette maison où nulle chaleur humaine ne pouvait la rendre heureuse. J'en étais bien triste, mais que pouvais-je y faire ?
Je me suis levé le lendemain vers huit heures, et elle était déjà dans la cuisine, en train de balayer. Les autres dormaient encore. Je me suis préparé un grand bol de café noir, en y trempant ces fameux biscuits auxquels mon père avait l'air de tant tenir. Nous avons discuté à voix basse, et comme elle ne mangeait rien, je lui ai demandé si elle n'avait pas faim.
- Tante Bessie ne veux pas, elle me trouve trop grosse. Elle me déteste. Tout le monde me déteste ici. Elle critique tout ce que je fais.
Ses yeux étaient rougis, comme si elle avait pleuré toute la nuit.
- Mais non, tu n'es pas grosse du tout, au contraire, je te trouve même…
Je n'ai pas trouvé le mot approprié.
- Et puis moi je ne te déteste pas tu sais, bien au contraire.
- Tu sais David, papa me disait toujours ce qu'il fallait faire. Il me disait souvent qu'il fallait être fort dans la vie, que c'était à chacun de nous de prendre les bonnes décisions, et lui m'aidait à savoir laquelle choisir. Il disait que c'était comme si nous étions sur une calèche tirée par un cheval, et que c'était nous qui choisissions s'il fallait tourner à droite ou à gauche, ou s'il valait mieux aller tout droit. Ce n'était jamais le cheval qui décidait à notre place, mais nous qui tenions les rênes. C'est maintenant que je comprends ce qu'il voulait dire. Seulement je ne sais plus que faire, il… il n'est plus là tu comprends ? Et il me manque tellement, oh David, mes parents me manquent tellement !
Des larmes commençaient à couler sur ses joues. Je l'ai prise dans mes bras pour la réconforter, maladroitement, comme j'avais vu mon père le faire avec ma mère, et c'est à ce moment là que Tante Bessie est entrée dans la cuisine.
- Regardez-donc ce touchant tableau. Et bien mon petit Davy, te voilà bien sensible toi aussi. Au fait Mélanie, pourrais-tu aller nettoyer le poulailler ? J'aimerais que tu y ailles tout de suite, si bien sûr cela ne te dérange pas. Tu as l'air si occupé…
Mélanie a baissé la tête, a murmuré un "oui, tante Bessie", et est sortie de la maison. Quant à moi, j'étais rouge jusqu'aux oreilles d'avoir été surpris avec Mélanie dans mes bras.
Mais pour rien au monde je ne regrettais mon geste. Et je suis persuadé que Mélanie en a trouvé un certain réconfort, si minime soit-il.

J'ai passé la journée avec ma mère en ville. Elle voulait m'acheter des vêtements pour la rentrée des classes. Ensuite elle m'a emmené dans un Mc Donald's puis nous sommes allés au cinéma voir "La tour infernale", qui repassait à "L'éden Movie". J'ai adoré, ma mère beaucoup moins. J'aimais beaucoup ces instants merveilleux où nous n'étions rien que nous deux, à discuter de choses et d'autres.
Mais je ne lui ai pas parlé de Mélanie ni de la vie que Tante Bessie lui faisait subir.
Je n'ai jamais cessé de le regretter amèrement, parce que les choses auraient certainement pris une autre tournure si je l'avais fait.
Après le dîner j'ai demandé à mes parents si je pouvais aller chez Tante Bessie et dormir chez eux. Ils m'ont donné leur accord, et j'ai foncé chez eux, tout heureux de revoir Mélanie.

En entrant, je n'ai trouvé personne. Mais j'ai entendu des bruits venant de la cave. Enfin ce n'était pas vraiment une cave, plutôt une grande remise servant à ranger tout un bric à brac. J'ai ouvert la porte, descendu les escaliers, et j'en suis resté les yeux grands comme des soucoupes.
Mélanie était attachée à des cordes par les poignets. Les cordes passaient au-dessus d'une poutre, si bien qu'elle avait les bras levés. Ses poignets étaient tout bleus. Ils avaient tellement tiré sur les cordes qu'elle devait se tenir sur la pointe des pieds. Et on lui avait mis un bandeau sur les yeux et un bâillon sur la bouche. Elle portait un corsage rose et ce mini short en coton qui avait tant excité les jumeaux, je m'en souviens très bien.
- Aaah ! Mon petit Davy, tu tombes bien s'est exclamée Tante Bessie. Nous allions juste commencer le jeu. Assieds-toi Davy.
Mais je restais les bras ballants, estomaqué de voir ce qu'ils étaient en train de faire.
- J'ai dit assieds-toi Davy ! Nous devons faire parler cette petite dévergondée, c'est la règle du jeu. Tu veux bien parler Mélanie chérie ?
La pauvre sanglotait, en agitant la tête de droite à gauche.
- Tu sais Davy, les filles sanglotent toujours, pour un oui pour un non, et ça, on ne peut rien y faire. Tout ça c'est pour son bien.
Je n'arrivais toujours pas à dire quoi que ce soit.
- Enlevez-lui son bâillon mes garçons. Je crois qu'elle est prête pour sa confession. Alors Mélanie, tu veux bien nous faire ta confession ?
Mélanie hurla.
- MAIS Y A PAS DE CONFESSION ! Y A PAS DE CONFESSION ! Détachez moi, je vous en priiie… David, oh David, est-ce que tu es là toi aussi ?
Elle avait une grosse bulle de morve qui lui sortait du nez et continuait à sangloter.
L'un des jumeaux décida une chose affreuse.
- Je veux qu'on la déshabille. Tu veux bien Maman ?
- Bien sûr, quelle question ! C'est le jeu après tout.
Il s'approcha de Mélanie, sortit un couteau de sa poche pour découper le corsage et trancha la bretelle de son soutien-gorge. Puis il s'accroupit et descendit le short.
- Attention, pas de coup de pieds sinon... !
Il déchira la culotte, qui tomba sur le sol.
Mélanie se retrouva nue devant nous tous, Tante Bessie assise dans un vieux fauteuil en fumant sa cigarette pour contempler le spectacle.
Le garçon mit sa main sur la cuisse blanche de Mélanie.
- Enlève tes pattes de cette fille, ordonna Tante Bessie. Les filles comme elle sont des dégueulasses. Je ne veux pas que tu y touches. Tout du moins, pas maintenant. Bien, puisque qu'elle ne veut pas nous faire sa confession les enfants, allons boire quelques bières.
Elle remit le bâillon à Mélanie, et on remonta dans la cuisine. Je n'en menais pas large devant la folie de cette famille, ça allait beaucoup trop loin, mais encore une fois je n'ai rien dit. Je suis resté avec eux, sans même penser courir chez mes parents pour les dénoncer. Les jumeaux me demandèrent si je croyais que cela faisait mal à Mélanie d'être ainsi attachée. J'ai répondu "oui, peut-être", puis je n'ai plus décroché un mot de toute la soirée.
Mais j'ai très mal dormi cette nuit là, me sentant coupable de lâcheté.

Quand je me suis levé le lendemain, je suis vite descendu à la cave. Mélanie n'était plus entravée, elle était assise sur un lit surmonté d'un vieux matelas, et Tante Bessie la forçait à manger.
- Allons Mélanie chérie, mange ta tartine, disait-elle en mettant le pain contre sa bouche.
Elle essaya de répondre, en balbutiant.
- Je… je ne peux pas, j'ai les… les lèvres trop… gercées, j'ai… j'ai soif.
Tante Bessie lui donna une grande gifle. Sa tête cogna violemment contre le mur et se mit à saigner.
- Mange cette foutue tartine. Je ne l'ai pas préparée pour rien !
Mélanie essaya de manger sa tartine, bouchée après bouchée.
- C'est bien petite Mélanie chérie, tu es une bonne fille.
Les jumeaux et Eva descendirent à ce moment là. Moi je suis remonté pour aller aux toilettes et vomir dans le lavabo.
En redescendant dans la remise, j'ai vu l'un des garçons sur Mélanie. Je me suis demandé ce qu'il fabriquait comme ça sur elle. Les ressorts du lit couinaient à chacun de ses mouvements. Et puis j'ai compris, quand j'ai vu son pantalon baissé. Les autres étaient assis, Tante Bessie tirant sur son éternelle cigarette.
- Tu sais Davy… une femme ne s'offre jamais toute entière, elles veulent juste que les hommes entrent dans un endroit très précis. Tu vois ce que je veux dire ? Non bien sûr, tu es bien trop jeune. Ma chère Eva non plus ne comprend pas, n'est-ce pas Eva ? Mais tu verras ça plus tard, tu as bien le temps.
L'autre se releva, en rajustant son pantalon. Son frère voulait aussi en profiter.
- C'est à mon tour Maman, laisse-moi la sauter.
- Quoi ? Tu veux vraiment répandre ta semence dans celle de ton frère ? Allons chéri, ça ne se fait pas voyons. Ce ne serait pas très convenable, juste après lui.
- Je t'en prie Maman, laisse-moi la sauter moi aussi.
Tante Bessie réfléchit quelques secondes, un doigt sur la tempe.
- Hummm... bien, pourquoi pas ?
Et il fit de même. Mélanie avait les yeux grands ouverts, allongée sur le lit, dans un état d'hébétude, un gros hématome sur le front, la figure sale, les cheveux poisseux.
- Voilà à quoi tu sers chérie, un réceptacle pour assouvir les instincts dégueulasses des hommes.
Le garçon, quand il eut terminé, décida autre chose toujours plus abominable.
- Je veux la couper.
- Tu veux la couper bébé ?
- Oui, pour que cette sale pute soit défigurée et que plus personne n'ait envie d'elle.
Là, j'ai enfin ouvert la bouche.
- Mais vous ne pouvez pas faire ça, c'est… c'est mal !
- Je crois que si Davy chéri, les garçons en ont envie. Et puis évite de me dire ce qui est bien ou mal petit. Garde ta morale pour toi. Tu trouves ça injuste pour cette garce ? Mais personne n'a jamais dit que la vie était juste. Tiens, j'ai une autre idée. Et si on la brûlait ? Si on inscrivait sur sa chair que cette fille est une sale pute ?
Ils trouvèrent que c'était une excellente idée.
Alors elle prit un vieux clou rouillé et le chauffa avec un petit chalumeau à gaz.
Je n'en pouvais plus de hurler pour qu'elle arrête.
- Si tu ne veux pas voir ça sale petit con, tu n'as qu'à fermer les yeux. Tenez-moi cette fille, pour qu'elle ne se débatte pas.
J'ai fermé les yeux, et j'ai entendu le grésillement de la chair qui brûlait, les hurlements de souffrance de Mélanie, ses pleurs, ses sanglots, ses supplications inutiles.
- Et voilà petite Mélanie, tu es marquée à jamais, plus aucun homme ne voudra de toi désormais. Tu te croyais jolie, mais c'est terminé. Terminé, tu m'entends ?
Elle avait écrit en gros caractères, sur son ventre, "sale pute".
Ça sentait la chair brûlée dans la pièce, une odeur écœurante.
- Il faut cautériser la plaie. Eva, tu veux bien t'en charger ?
La petite fille, d'à peine douze ans, prit le chalumeau en main et passa la flamme sur les plaies. Mélanie hurlait, hurlait, hurlait…
J'ai voulu me sauver en montant les escaliers quatre à quatre, mais l'un des jumeaux m'a rattrapé.
- Et où tu crois aller comme ça petit Davy ? Le jeu n'est pas terminé. Attachez ce petit con, il a l'air de tellement bien s'entendre avec cette… chose.
- Mes parents viendront, ils viendront et mon père vous dénoncera. Il vous dénoncera et vous finirez vos jours en prison.
- Ha ha ha, ce coureur de jupon ? Mais il se fout complètement de toi mon petit Davy.
Et ils sont tous remontés.
J'étais là sur le sol de terre battue, les mains attachées dans le dos et les pieds liés. Mélanie gémissait sur le lit. Je me suis contorsionné comme un serpent et j'ai trouvé une pelle dans un coin sombre de la remise. J'ai coupé mes liens avec le tranchant. J'ai mis un temps fou, mais j'y suis arrivé. Ces idiots n'avaient même pas pensé à l'enlever. Je me suis approché de Mélanie et je me suis couché à côté d'elle, en la recouvrant d'une vieille couverture pour cacher sa nudité. Elle pleurait doucement, en tremblant de tout son corps. Je lui ai caressé le visage. Elle essayait de me dire quelque chose. Ses lèvres étaient toutes crevassées, avec des ecchymoses et du sang plein la figure.
-C'est... c'est toi David ? C'est bien toi ? J'ai cru… j'ai cru que tu étais un rêve. Un rêve. Je… je fais plein de rêves tu sais, et ils s'envolent. Pourquoi elle me fait tout ça, hein, pourquoi ? Tu vas rester avec moi David ? Tu vas t'occuper de moi n'est-ce pas ?
Sa voix était si faible que je l'entendais à peine. J'avais les larmes aux yeux, et je lui ai serré la main, très fort.
- Oui Mélanie, je... je m'occuperai de toi.
- Tu me le promets ? Je veux m'en sortir. Je t'aime David, je... je t'aime.
Et elle ferma les yeux.
- Oh non… non… ne meurs pas, je t'en supplie, ne meurs pas. Oh nooon…
La porte s'est ouverte. Je suis vite redescendu du lit, attrapé fermement la pelle des deux mains, et j'ai attendu derrière le mur, au pied de l'escalier. C'était Tante Bessie qui revenait. Quand elle a été tout près, le lui ai donné un grand coup sur la tête, en plein front. Elle s'est effondrée comme une masse. J'ai remonté les escaliers à toute vitesse, foncé chez mes parents, et appelé la police. Ils ne comprenaient rien à ce que je leur racontais. J'ai essayé de me calmer, et ils ont enfin compris. Ma mère se demandait ce qui pouvait bien se passer, à m'agiter comme ça. Ils sont arrivés dix minutes plus tard, avec une ambulance. Tante Bessie a été emmenée dans la voiture du shérif, toujours inconsciente et le nez cassé, avec ses trois enfants. Mélanie a été transportée de toute urgence à l'hôpital.
Elle allait s'en sortir, elle ne pouvait que s'en sortir, je priais de toutes mes forces pour qu'elle s'en sorte.
Je ne l'ai jamais revue. Mes parents me l'ont formellement interdit. Elle avait besoin de soins et de repos, dans une maison spécialisée. Autrement dit, un asile.
Elle est morte neuf mois plus tard.
Voilà la triste histoire de Mélanie, et que Dieu me pardonne si je n'ai pas fait ce qu'il fallait pour la sauver.







Quand la femme se réveilla, elle avait un horrible mal de crâne. Il faisait noir, la nuit étant déjà tombée. Elle essaya de bouger, mais à la lueur de la lune elle vit qu'elle était fermement attachée à l'un de ses lourds fauteuils, le front entravé par une corde autour du dossier. Elle était face au coin d'un des murs du salon. Elle entendit quelqu'un s'approcher derrière elle et lui toucher les cheveux. Elle réussit à articuler quelques mots.
- Qui êtes-vous ? Qu'est-ce que vous voulez ? De l'argent ? Je vous donnerai tout ce que j'ai. Ne me faites pas de mal, je vous en supplie, ne me faites pas de mal.
Sa voix tremblait tellement elle avait peur. L'autre continuait de lui caresser la tête, sans dire un mot. Puis il lui mit un bâillon sur la bouche. Elle essaya de se débattre, mais c'était impossible. Elle entendit la porte d'entrée qui s'ouvrait, la tiédeur de la nuit s'engouffra dans la maison, puis ce fut tout.
Il ne revint que deux jours plus tard, quand la nuit fut tombée.
Elle était dans un état semi-conscient et commençait à délirer. Il alla dans la cuisine, remplit une grande casserole d'eau froide et la lui versa sur la tête. Ça la réveilla immédiatement.
- Mais que voulez-vous à la fin ? J'ai soif, j'ai faim, libérez-moi je vous en prie. Regardez-ça, je me suis fais pipi dessus. On n'a pas le droit de faire ça à quelqu'un.
Elle entendait ses chats qui miaulaient de détresse, affamés eux aussi, enfermés quelque part dans la maison.
Il s'accroupit à côté d'elle et lui murmura :
- Je suis Sean. Vous savez qui est Sean ?
- Sean ? Mais c'est mon fils. Il est mort il y a deux ans. Vous ne pouvez pas être Sean.
- Je suis Eva, votre fille.
- Non non non, vous n'êtes pas Eva. Arrêtez-ça, arrêtez je vous en supplie…
- Je suis Corry.
- Arrêtez, arrêteeez… il... il est en prison, pour un viol sur une fillette de onze ans. C'est de ma faute, de ma faute, je ne l'ai pas bien élevé.
- Je suis David, ce petit Davy comme vous l'appeliez tout le temps.
- Davy, c'est toi Davy ?
- Perdu !
- Alors qui vous êtes bon sang ? Dites-moi qui vous êtes.
- Peut-être que je suis Mélanie. Ça vous dit quelque chose, Mélanie ?
Les yeux de la femme s'agrandirent d'horreur. Mélanie ! Cette petite garce qui se croyait si jolie. Elle savait qu'elle était morte elle aussi.
Il alluma le lustre du salon. Elle cligna des yeux quelques instants, aveuglée par la lumière, et il tourna le fauteuil face à lui.
C'était un jeune homme d'une vingtaine d'années, peut-être un peu plus, presque un adolescent.
La femme en resta abasourdie. Mon Dieu, ces yeux ! Les mêmes que ceux de Mélanie, la même douceur du visage, la même façon de sourire !
- Vous… vous êtes qui ?
- Vous ne voyez pas ? Vous ne voyez vraiment pas ?
- Non, ce n'est pas possible ! Non non et non !
- Et oui, Grand-Mère, je suis son fils. Vous ne l'avez jamais su, enfermée pour quinze années dans une douillette prison, après tout ce que vous avez fait subir à ma mère. Mais elle a accouché à terme, grâce aux soins que les médecins lui ont prodigués. Elle ne s'est jamais remise de toutes vos perversions, et elle est morte en se jetant par une fenêtre le lendemain de ma naissance. Hélas, mon… père est un de ces sales dégénérés qui ont été vos fils. Je ne sais même pas si c'est Sean ou Corry. On m'a tout raconté. J'ai même retrouvé David, il m'a remis un journal où il a raconté toute l'histoire. Le pauvre homme, il n'a jamais été bien dans sa tête. Jamais marié, jamais d'enfants. Je le comprends. Il n'a même pas quarante ans, et on lui en donnerait plus de soixante. Et je vous ai enfin retrouvé, VOUS. Vous savez ce que fait votre chère Eva ? Elle ne vient jamais vous voir n'est-ce pas ? Elle vous a fait croire qu'elle est assistante médicale, mais je vais vous dire ce qu'elle fait en réalité. Elle fait le trottoir à New York, à trente dollars la passe, obligée de se taper des gros pleins de soupe qui lui enfournent leur queue dans tous les trous qu'elle possède, et pour oublier sa vie de sale pute elle picole à s'en rouler par terre. Voilà ce que sont devenus vos enfants, des tarés qui n'ont rien fait de bien dans leur vie.
- Je suis désolée, je ne voulais pas tout ça. C'est à cause de Mélanie, tout est de sa faute. Elle aguichait mes garçons.
- VOUS ETES DESOLEE ? VOUS ETES DESOLEE ? Et moi, je dois être quoi si vous vous êtes dé-so-lée ? Ça vous dit quelque chose cette petite phrase ? Vous étiez désolée quand vous l'avez martyrisée ? Vous étiez désolée quand vos connards de fils l'ont violée ? Vous étiez désolée quand vous l'avez brûlée ? Bon sang, elle ne demandait qu'à vivre, qu'à vivre vous m'entendez, et vous l'avez humiliée, détruite. Elle n'avait même pas dix sept ans…
Il se releva et s'essuya les yeux d'un revers de manche.
- Vous savez, Grand-Mère, c'est très pratique une maison isolée comme la vôtre. Vous ne recevez aucunes visites, pas même du facteur. Vous avez une boîte postale en ville, je le sais ça aussi. Je sais beaucoup de choses sur votre petite vie minable. Maintenant je vais partir, en vous laissant avec vos chats. Ils ont l'air d'avoir tellement faim. Combien de temps croyez-vous qu'ils vont mettre avant de commencer à vous griffer et vous dévorer ?
- Pitié, pitié, ne faites pas ça ! Oh non pitiiié…
Il monta les escaliers et ouvrit la salle de bain. Les chats sortirent en miaulant, à la recherche de nourriture, désespérément affamés.
Puis il quitta la maison et rejoignit son véhicule, sans prêter la moindre attention aux cris désespérés de la femme, des cris hystériques, son rire dément, puis ce fut des injures, étouffées par la porte fermée.
- Sale petit con, reviens ici tout de suite ! C'était une sale pute tu m'entends, une sale petite pute… Non non non allez-vous en les chats, arrêtez de me lécher, allez-vous en, non, NOOOOON…

Il s'installa au volant de sa vieille décapotable en sortant une photo de son portefeuille, photo toute chiffonnée tellement il l'avait maintes et maintes fois tenue entre ses mains, un sourire triste sur ses lèvres. Il caressa le portrait avec son pouce.
- Repose en paix maman, repose en paix.
Et il mit le contact, soulagé et heureux d'avoir réussi à la venger.
Mais comme toute vengeance, elle lui laissait un goût amer dans la bouche.
Par contre, il n'en était nullement dé-so-lé.
Ce qui le fit encore sourire. Pas de beaucoup, mais un peu quand même…

Auteur : mario vannoye
Le 09 mars 2009