Afin que nul ne meure



J’aimerais pour une fois vous raconter une histoire qui se termine bien. Mais bon, vous le savez maintenant, ce n’est pas trop mon genre. La fin de celle-ci est bien regrettable. Ça a mal fini, oh oui, ça a très mal fini, c’est le moins qu’on puisse dire. Pas pour moi, car je m'en suis bien tiré tout compte fait. J'ai essayé de sauver les meubles comme on dit. Je vais être honnête avec vous, s’il y a une victime là-dedans, c’est moi, même si dans le fond je l’ai bien cherché. Mais punaise ! Je n’avais pas le choix !
Lisez mon récit, vous ne serez pas déçu. Je vous promets que ça en vaut la peine.






Tout a commencé le jour où j’ai fais la connaissance de Brady. J’étais assis à une table dans un bar où j’ai mes habitudes, à siroter un dernier whisky en pensant aux huit dernières années que je venais de vivre. Il faut vous dire que je viens de sortir de taule, pour une sombre histoire d’attaque à main armée dans une banque avec trois autres potes. Moi j’attendais devant au volant d’une Cadillac, en laissant le moteur tourner. Manque de bol, y avait un flic dans la banque, et ça a vraiment merdé à peine cinq minutes plus tard. Il n’y a pas eu de morts ni de blessés, pas même une égratignure, mais ce connard de flic a voulu jouer les héros et il a tout de suite dégainé son artillerie. Comme mes potes n’avaient pas trop l’habitude d’attaquer des banques, en fait c’était même la première fois, ils en ont presque pissé dans leur pantalon devant le gros balaise qui les menaçait en gueulant comme un hystérique. Nous on avait que des pistolets en plastique, enfin des jouets quoi ! Je ne savais pas ce qui se passait là-dedans, j’attendais devant la banque en pianotant sur le volant, de grosses gouttes de sueur dégoulinant de mon front. J’étais aussi nerveux qu’une pucelle le soir de ses noces, fallait voir ça !
Les collègues du gros flic sont arrivés même pas dix minutes plus tard. Il les avait appelés avec son talkie-walkie.
J’ai paniqué comme un dingue en voyant toute cette armada de flics. Je suis sorti de la voiture les mains en l’air en hurlant « tirez-pas tirez-pas ! ». Si je m’étais tout simplement barré au milieu de la foule, jamais ils n’auraient su que je faisais partie de la bande. Faut quand même être con non ? De plus, au volant d’une Cadillac piquée la veille. De couleur rose. Y a pas plus voyant pour attirer l’attention.
Enfin, faut croire qu’à dix-huit ans on a pas encore toute sa tête pour réfléchir.
J’en ai pris pour huit ans, la peine maximum. Le juge n’est pas un tendre dans le Comté. Je suis sorti il y a à peine trois semaines.
J’aurais mieux fais d’y rester. Ça n’a pas été les années les plus glorieuses de ma vie, on peut même dire que c’était l’enfer, mais au moins je n’aurais pas vécu ÇA !

J’étais donc dans mon bar préféré, à me repasser dans ma tête toutes les horreurs de la prison. Brady est arrivé, tout seul. Il s’est approché et il m’a demandé s’il pouvait s’asseoir à ma table. Pourquoi pas je lui ai répondu. De toute façon je me sentais bien seul avec pour uniques compagnons mon verre et mes souvenirs. Là on a commencé à blablater sur pleins de choses, et comme parler ça donne soif, j’ai un peu trop picolé. Lui s’est bien gardé de boire la moindre goutte d’alcool, il a bu que des jus d’oranges. J’espère au moins que ça lui a foutu une chiasse pas possible à cet enfoiré, parce qu’en fait tout ça n’était qu’un coup monté. Bien ferrer le poisson, et une fois qu’il a mordu, surtout ne pas le lâcher. Il a fallu que ça tombe sur moi ! Quand on est sorti du bar on était potes pour la vie, à se donner de grandes tapes dans le dos et en rigolant comme des malades. Il m’a emmené chez un de ses amis, après m’avoir demandé si une bonne partie de poker ça m’intéressait. J’avais l’esprit un peu embrumé après mes verres de whisky. Je crois lui avoir répondu que oui, vu que je suis pas trop mauvais au poker. Misère de misère, mais qu’est-ce qui m’a pris ? Ce soir là, j’ai perdu huit mille dollars, que bien sûr je n’avais pas. J’ai bien essayé de me refaire au cours de cette soirée qui n’en finissait pas, dans l’atmosphère âcre de la fumée de cigarettes et du whisky qui coulait à flot, mais c’était peine perdue. Ils m’ont donné trois jours pour honorer ma dette, trois petits jours.
Autrement, ils me casseraient les doigts un à un, avec la plus délectable attention.
Alors c’est décidé, je vais sauter le grand pas.
Je vais kidnapper un gosse.
Je sais, c’est dégueulasse de faire ça. Mais comme je vous l’ai dis, je n’ai pas le choix.
J’ai déjà tout préparé.
Ça devrait marcher comme sur des roulettes.






Dans la petite ville où j’habite il y a un quartier rupin qui s’appelle ‘Le clos des merles’. Que des villas de gens supers riches. Ça dégouline de fric à en être écœurant. J’ai fais plusieurs fois le tour du quartier pour, comment dire, sentir l’atmosphère. Et là, gloire au ciel et à tous ceux qui habitent dedans, j’ai repéré le mioche que je voulais. Il habite une maison un peu à l'écart, un manoir devrais-je dire, sinistre et inquiétant. Il y a eu des tas de racontars sur cette habitation, comme quoi il s'y passait des choses étranges, et quand j'étais enfant jamais nous ne voulions venir par ici avec mes copains. A l'époque personne ne l'habitait, on la disait même hantée.
Tous les matins la gouvernante sort avec le gamin et partent faire une promenade dans le jardin public au bas de la rue. Il doit avoir pas plus de six ans, blond comme les blés et sapé comme un prince. Quant à elle ! Oh punaise ‘elle’ ! Habillée de noir des pieds à la tête, le visage aussi joyeux que le jour de ses futures funérailles, et un nez de rapace, comme celui d’un bec d’aigle. Ou d'une foutue sorcière.
On dirait qu’elle n’a pas d’âge. Et jamais un seul mot. Elle emmène le gamin jusqu’au parc, s’asseoit sur un banc, croise ses jambes bien serrées l’une contre l’autre - peut-être au cas où quelqu’un aurait l’envie saugrenue de voir sa petite culotte, mais qui voudrait regarder les dessous d’une femme pareille ! – sort un magazine de son immense sac à main et commence à le lire en jetant un œil de temps en temps sur le gosse. Il n’y a jamais beaucoup de monde dans ce parc. Le plus dur sera quand même d’emmener le môme sans que personne ne s’en aperçoive. Mais je sais comment m’y prendre, j’ai beaucoup réfléchi à la question. Toute la nuit j’y ai réfléchi.

Je suis entré dans le parc très tôt ce matin et je me suis caché dans les fourrés, juste derrière le banc où la vieille s’asseoit tous les jours. Hier soir j’ai acheté une bouteille de chloroforme. Bien appliqué sur sa bouche, elle va vite se retrouver dans les vapes sans même le temps de compter jusqu’à cinq. J’ai le cœur qui bat la chamade et les mains qui tremblent, mais bon sang il faut que j’y arrive ! Oh merde, voilà quelqu’un qui promène son chien. Ils s’approchent de ma cachette. La bestiole commence à grogner, elle est tout près de moi maintenant. Je me fais tout petit dans les buissons, en priant Dieu pour qu’ils partent. Mais foutez-le camp nom d’une pipe ! L’homme tire sur la laisse, en ordonnant à son abruti de chien qu’il est temps de rentrer à la maison et de laisser les chats tranquilles. Ouf ! Ils sont partis. Putain que j’ai eu chaud !
Quelques minutes plus tard, ils arrivent enfin. Une vraie horloge ces deux là. Madame croque-mort s’assoie sur le banc, déplie son magazine et en commence la lecture. Le môme est à une vingtaine de mètres d’elle et jette des morceaux de pain aux canards. Il lui tourne le dos. Il n’y a personne d’autres. Un vrai miracle ! J’applique une bonne dose de chloroforme sur du coton, m’approche tout doucement derrière elle et le lui colle de toutes mes forces sous le nez. Elle n’a rien vu venir. Je n’ai plus qu’un chiffon entre mes mains, mais un chiffon qui doit peser largement soixante kilos tout mouillé. Je la traîne dans les fourrés par les épaules et la laisse tomber lourdement dans les broussailles. Le plus dur est fait. Il ne me reste plus qu’à m’occuper du gamin.
Je m’approche de lui et lui demande innocemment s’il n’a pas vu un petit garçon d’à peu près son âge. Je prends l’air le plus inquiet possible, pour endormir sa méfiance. Au lieu de me répondre il regarde le banc où était assise son ange gardien.
- Elle est où Tatie ?
- Hein ? Euh… je lui ai demandé si elle n’avait pas vu mon fils, elle m’aide à le chercher. Elle est partie par là-bas pour voir s’il n’y était pas. Tu veux que je t’emmène la retrouver ?
- Je peux pas, j’ai pas le droit de parler aux monsieurs que je connais pas.
- Oui mais là c’est spécial. Et puis on se connaît maintenant, vu qu’on se parle.
Le môme me regarde de ses grands yeux bleu, l’air de bien jauger la situation, et puis il me répond :
- D’accord Monsieur, je viens avec vous. On va retrouver Tatie.
Alors là je bois du petit lait. C’est presque trop facile. Il faut quand même que je me dépêche, car Tatie ne va pas rester éternellement étalée par terre.
Je prends le gosse par la main et lui demande le plus naturellement du monde en sortant du parc où est sa maison. Comme si je ne le savais pas.
- Vous êtes sûr que Tatie est partie par-là ?
- Oui oui j'en suis certain. Allez viens, si ça tombe elle a retrouvé mon garçon.
A l’approche de ma voiture garée à trois mètres de nous, je prends le gosse par la taille et l’emmène de force jusqu’au coffre. Il se débat le gamin, une vraie anguille. Par deux fois il a failli m’échapper, mais j’ai enfin réussi à ouvrir ce satané coffre. Je l’enfourne dedans, lui applique un large morceau de scotch sur la bouche pour ne plus entendre ses hurlements. Il m'a quand même mordu profondément la main, des vrais dents de petit vampire. Je referme le capot, fonce sur le volant, mais je suis tellement nerveux que je n’arrive pas à mettre cette foutue clé dans le démarreur. Je dois m’y reprendre à trois fois avant d’y parvenir. Enfin j’y arrive, et je file en respectant les limitations de vitesse. Manquerait plus que je me fasse arrêter par les flics pour excès de vitesse, avec un moutard dans mon coffre et une main qui pisse le sang.
Personne n’a rien remarqué.
A croire que tous ces rupins sont partis en vacances.
Ou que tout le monde est mort.






Quand j’étais gamin on s’amusait souvent avec mes copains dans les collines avoisinantes. Des kilomètres carrés de friches, de broussailles et d’arbustes. Nous avions découvert une petite maison abandonnée encore en assez bon état, maison qui devait servir de refuge il y a bien longtemps. C’était notre quartier général. Nous y avions installé de quoi y passer d’agréables moments : de vieux sièges de camping, une petite table, des jeux de société, et même plusieurs lits de camp pour y passer la nuit. Ah ! Tous les merveilleux instants d’insouciance que nous avons connus dans notre repère ! La maison nous l’avions surnommé L’antre de la Mort, parce que si jamais quelqu’un qui n’était pas de notre bande osait s’y aventurer, on était prêt à le saucissonner à un arbre jusqu’à ce que les corbeaux le mange tout cru. Bien sûr ce n’est jamais arrivé, et sincèrement je ne crois pas que l’on aurait mis notre menace à exécution. C’était plus par jeu, parce que quand on est jeune les seuls moments importants dans notre vie sont ceux que l’on partage avec nos amis, à inventer mille histoires de pirates et de trésors enfouis. J’ai passé plusieurs nuits d’été dans notre abri de fortune avec quelques-uns uns de mes copains, et franchement c’était pure merveille à écouter tous les bruits nocturnes, tous les craquements sinistres de la végétation alentour nous persuadant que des fantômes hantaient les lieux, ou qu’un serial killer allait venir et nous égorger un à un. On se resserrait le plus possible les uns contre les autres, en en rajoutant un maximum, la lumière de nos torches crevant l’obscurité en tous sens, uniquement à la recherche de nos peurs intérieures les plus profondes.
Il y avait également une fille dans notre bande, Mérédith, et nous étions plus d’un à en pincer pour elle. Elle n’avait que quatorze ans, mais elle avait déjà de quoi nous faire tourner la tête. Quand nous étions dans notre abri à inventer nos histoires de loups-garous affamés et de vampires assoiffés de sang, la chair de poule qui recouvrait nos bras n’était pas due uniquement à notre trouille du noir et de l’inconnu. Non. Quand on se serrait les uns contre les autres à attendre qu’un monstre hideux pénètre dans L’antre de la Mort et nous zigouille tous dès que nous nous serions enfin endormis, son corps tout contre le mien tremblant de peur et d’angoisse me faisait frissonner d’autant plus. Vous avez peut-être connu ça vous aussi ?
Avec le recul je ne crois pas que j’étais vraiment amoureux d’elle. Je n’avais qu’à voir ce qui frétillait d’extase dans mon short rien qu’en pensant à elle, et si l’on considère les choses uniquement de ce point de vue, je me suis bien rattrapé depuis.
Je ne sais pas ce qu’ils sont devenus. Mais ce que je sais, c’est que ces instants de bonheur d’enfants sont à jamais gravés dans ma mémoire.

C’est donc dans cette vieille maison que j’ai décidé d’emmener le gosse.
J’y suis retourné il y a trois jours, un léger pincement au cœur et des souvenirs pleins la tête en retrouvant L’antre de la Mort. Plein de ronces ont envahi les lieux, et j’ai passé un temps fou à tout défricher. Ça voulait au moins dire que plus personne ne venait par ici. J’ai tout préparé : des montagnes de victuailles, de quoi dormir, et même des jeux pour le gamin.






Avant de continuer mon récit, il faut quand même que je vous parle de mes huit années passées en taule. On m’a envoyé à la prison de Coffield. La pire de toute. Normalement quand on expédie quelqu’un purger sa peine dans un de ces lieux de villégiature, c’est pour le mettre hors d’état de nuire, parce que la Société avec un grand S doit se prémunir de tout ce qui ne cadre pas avec des codes bien établis, autrement ce serait le chaos et l’anarchie dans les rues. C’est une punition sévère, enfermer ceux qui ne respectent pas ces codes entre quatre murs, et côtoyer des gens encore pire que vous. Il y avait de tout dans cette prison, des assassins, des violeurs, des saloperies de pédophiles, des kidnappeurs d’enfants, des trafiquants de drogue…
Tout un mélange infernal et explosif surveillé par quelques matons sadiques qui prenaient leur pied en cognant sur ceux qui pétaient les plombs. Bien sûr, c’était sur les plus faibles.
Ils ne m’ont jamais touché, parce que je savais qu’il valait mieux se tenir à carreau.
Et dans tout cet agglomérat disparate de gens mis au banc de la société, il y avait les Enfourneurs.

On m’avait donné la tâche ingrate de m’occuper de la blanchisserie. Des tonnes de draps, de pantalons et de vestes de couleur bleue, celle des taulards. J’y passais une bonne partie de la journée, devant d’immenses machines à laver au sous-sol de la prison, dans une grande pièce mal éclairée qui puait le détergent bon marché et les remugles immondes du linge sale. J’y bossais avec un mec enfermé pour vingt ans, et pendant les huit années où je le voyais tous les jours pendant plusieurs heures, c’est tout juste s’il m’a dit trois phrases. Une vraie pierre tombale ce mec. J’ai appris par des co-détenus qu’il avait tout simplement tué un flic parce qu’il ‘l’énervait avec toutes ses questions débiles’. Personne n’a jamais su de quel genre de questions il s’agissait, et je me suis bien gardé de lui en poser d’autres. J’avais vraiment pas envie qu’il s’énerve après moi.

Un jour est arrivé Hadley. On était dans le réfectoire pour notre déjeuner -il faut que je vous dise, la bouffe était bonne là-bas, pas un quatre étoiles bien sûr, mais un bon petit resto de province quand même- les matons déambulant entre les tables avec leur matraque à la main, quand le Directeur de notre hôtel particulier a fait son entrée dans l’immense salle. Le silence s’est fait en un instant, on aurait pu entendre une mouche voler. Vous pouvez imaginer ça ? Dix secondes avant il y avait un brouhaha épouvantable de conversations de 450 personnes, racontant des blagues salaces ou leurs vies d’avant la prison, et tout d’un coup la porte s’ouvre et plus personne n’ose dire quoi que ce soit. Le Directeur était quelqu’un de respecté, pas pour ses qualités humaines, oh que non, mais par la crainte de lui déplaire et de se retrouver au trou pour quelques jours. Le trou, c’était une sorte de cachot de quatre mètres sur quatre avec une unique ampoule qui éclairait les murs suintant d’humidité. On pouvait y croupir des jours entiers, jusqu’au bon vouloir du Directeur. Tous nos rêves disparaissaient là-dedans, à arpenter les seize mètres carrés de long en large sans savoir si c’était le jour ou la nuit. Il n’y avait même pas de couchette, il fallait dormir à même le sol de terre battue, en compagnie des rats intéressés par votre chair. L’odeur y était insupportable, ça sentait la merde et la pisse de tous ceux qui y avaient séjourné. De quoi casser la plus dure des volontés. Ceux qui en ressortaient devaient être tenus par deux gardiens, et à voir leur visage hanté par la peur et la solitude, ils n’étaient pas prêts de recommencer. Et à Coffield, il fallait pas grand-chose pour se retrouver au trou, du moins si jamais ce salopard de Directeur était au courant de quelque chose de pas très clair.
A côté de lui se tenait un petit bonhomme aux lunettes rondes avec la tenue réglementaire de prisonnier, l’air aussi apeuré qu’un lapin pris dans les phares d’une voiture.
- Mes chers amis, qu’il a dit le Directeur avec son air de pas y toucher, je vous présente un nouveau pensionnaire. Il s’agit de Monsieur Hadley. Il va rester quelques temps parmi nous, afin que son esprit tortueux revienne à la raison. Votre… camarade a tout simplement liquidé son épouse pour toucher la prime de son assurance-vie. Je sais qu’en ce bas monde nous avons tous besoin d’argent, mais lui a trouvé un moyen disons pour le moins… expéditif. C’est donc avec beaucoup de plaisir qu’il va passer quelques années parmi nous, j’espère pour votre plus grande joie à tous. S’il vous plait Messieurs, réservez lui un bon accueil.
Sur ce, ce cher Directeur a quitté le réfectoire en refermant soigneusement la porte. Il était comme ça cet empafé, toujours à faire des phrases alambiquées simplement pour nous annoncer que quelqu’un venait d’arriver dans ce trou à rats. Et comme ça ne suffisait pas, il se sentait obligé d’annoncer à tout le monde pourquoi le nouveau venu était ici avec nous.
Un des matons a pris Hadley par le col et l’a emmené directement à ma table.
- Si ce cher Monsieur Hadley veut bien se donner la peine, qu'il a dit en reculant la chaise pour qu’il puisse s’asseoir, nous avons au menu de succulents homards à l’armoricaine ainsi que de délicieuses huîtres toutes fraîches reçues ce matin. En voici la preuve.
Et il a craché un gros mollard visqueux dans son assiette. Tout le monde s’est mis à rire, de gros rires gras et sans aucune compassion. Tout le monde sauf moi. Je n’avais qu’une envie, c’était de me jeter sur ce salopard de première et de lui casser la gueule. Mais je m’en suis bien gardé, j’avais pour principe de ne jamais faire de vagues, de me faire ignorer de tout le monde. Alors j’ai ravalé ma colère. J’ai simplement donné mon assiette à Hadley. Il m’a regardé, a murmuré un tout petit merci et s’est mis à manger. Le maton n’a rien dit, mais à son regard mauvais je savais que je perdais rien pour attendre. Ce qui s’est produit dès le lendemain matin à cinq heures. Inspection totale de ma cellule, où il a été jusqu’à éventrer mon matelas, puis il m’a emmené dans les sanitaires pour une douche glacée à la lance à incendie.
Pour Hadley, ce n’était que le début d’un long cauchemar.
Et pour nous deux, le début d’une amitié.
Amitié qui allait bien mal se terminer.

Ce n’est que le lendemain que je l’ai revu, dans la cour de promenades. J’ai discuté avec lui, et il m’a soutenu mordicus que jamais il n’avait tué sa femme, qu’il n’avait rien à faire ici. Il n’était pas un assassin. Bon sang, il tenait à elle comme à la prunelle de ses yeux. En le voyant s’exciter comme ça, j’étais persuadé qu’il me racontait la vérité. Il avait dans la voix un tel désespoir que je l’ai cru. Oui je l’ai cru. Peu importe qui avait tué son épouse, mais ce n’était certainement pas ce petit bonhomme tout chétif avec ses lunettes rondes sur le nez, prêt à pleurer toutes les larmes de son corps. J’éprouvais de la pitié pour lui. Et pendant qu’il me racontait son histoire, assis tous les deux à même le sol dans un coin de la cour, les Enfourneurs se sont approchés. C’était un groupe de cinq gaillards avec des bras comme mes cuisses, sans foi ni loi et enfermés à perpétuité. Ils n’avaient rien à perdre. Tous les prisonniers en avaient une peur bleue. C’était eux les vrais maîtres de cette taule, eux qui dictaient leurs lois, eux qui pouvaient imaginer les coups les plus tordus. Les matons étaient au courant j’en suis certain, et même le Directeur, mais ils laissaient faire. Jamais ils ne se sont retrouvés au trou, parce que même eux en avaient peur.
- Alors les deux chochottes, on se fait des mamours ? Tu sais que t’as une jolie petite gueule dit l’un d'eux en regardant Hadley.
- Fous-lui la paix j’ai répondu. J’en revenais pas d’avoir dit ça.
- Oh mais on se rebiffe on dirait. Je vais te faire un immense plaisir. On va vous foutre la paix…pour l’instant. Quant à toi joli petit binoclard, t’auras pas toujours ton garde chiourme à tes côtés. On va te laisser bien mariner, y aura pas un jour où tu vas pas te demander quand c’est qu’on te tombera dessus. Tu vas en devenir dingue tellement t’auras la trouille, en guettant chaque coin de ce charmant hôtel. Et le jour où ça arrivera, t’auras tellement mal au cul que tu pourras plus t’asseoir pendant des semaines.
Et ils sont repartis.
J’ai expliqué à Hadley qui étaient ces gars là. J’ai pas eu besoin de lui faire un dessin pour lui dire ce qu’ils enfournaient. Bien entendu à rester comme ça de longues années enfermés sans même avoir une femme à ses côtés pour assouvir ses besoins et tirer un coup de temps en temps, il y a de quoi devenir complètement maboul. Mais putain il y a d’autres moyens que le viol. Mais eux, ces ordures, prenaient de force ce qu’ils ne pouvaient obtenir. Pourquoi ils faisaient pas ça entre eux ces enculés ? Non, c’était beaucoup plus jouissif de s’attaquer à un homme sans défense, faible et désorienté. Ils avaient choisi leur proie, et tôt ou tard Hadley passerait à la casserole. Ça se passerait dans les douches, ou dans un coin sombre de la prison, mais ils arriveraient à leurs fins, comme des chiennes en chaleur. Hadley n’a rien dit, il a pris son air le plus misérable possible, et j’ai vu dans ses yeux qu’il acceptait cela comme un fait accompli, une évidence, tel un animal que l’on emmène à l’abattoir.
Je ne croyais pas si bien dire.

J’ai appris à mieux le connaître au fil des jours, et franchement c’était quelqu’un de très intéressant. Il avait une passion, passion qu’il ne pouvait plus pratiquer, à son grand désespoir. Il était féru d’astronomie. J’ai jamais compris grand-chose à tous ces trucs de planètes et d’étoiles, sauf que je trouve ça joli à regarder, mais lui il en connaissait un sacré rayon sur le sujet. C’est ça qui lui manquait le plus ici, pouvoir observer les étoiles, ce qui est synonyme de LIBERTE.
Bon sang de merde, qu’est-ce qu’il foutait avec nous s’il était vraiment innocent. Moi au moins j’avais une raison d’être ici, même si huit années c’est cher payé pour une attaque à main armée étouffée dans l’œuf, avec des pistolets en plastique, mais lui, LUI, ce n’était certainement pas sa place. Mais que pouvais-je y faire ?


Les semaines et les mois s'écoulaient, lents et étouffants de misère dans ce lieu de perdition. Je continuais mon boulot à la blanchisserie, avec mon copain ça-me-fais-chier-de-te-parler. Je voyais Hadley tous les jours, et plus ils passaient, plus il devenait bizarre. La prison ne lui réussissait vraiment pas. Un jour il m’a dit qu’il voulait s’évader. J’ai bien essayé de l’en dissuader, parce que c’était tout bonnement impossible de s’évader de Coffield.
- Tu vois m’a-t-il répondu, je n’ai jamais entendu de petite voix douce me murmurer : ‘regarde, voilà comme tu es’. Parce que je ne suis personne, Jamais je n'ai fais de mal à quelqu'un. Je suis ici pour des années, pour un meurtre que je n’ai pas commis. Si, il y a quand même une petite voix qui me dit de m’en aller. J’ai beau essayé de lui résister, mais c’est un besoin qui déferle sur moi comme une vague, un besoin qui me taraude, me provoque afin d’être assouvi. Et cette petite voix que j’entends fini par me hurler ‘VAS-Y, FAIS-LE !’ et je sais que je vais lui obéir parce que c’est la seule chose qu’il me reste, autrement je vais devenir fou. Je ne sais pas comment j’y arriverai, mais je suis certain que je vais le faire.
C’est le lendemain matin qu’on a retrouvé son corps dans la petite salle de projection. Nous avions droit à une séance de cinéma par semaine.
C’est là que les Enfourneurs l’avaient chopé.
Il avait le pantalon baissé, et un tournevis planté dans la gorge. Son sang maculait tout le sol de cette pièce minuscule.
J’espère au moins qu’il s’est bien défendu car un des Enfourneurs avait une main bandée.
Quand je l’ai vu se balader dans la cour en rigolant avec ses chiennes, j’ai ramassé un gros caillou et l’ai lancé de toutes mes forces sur sa gueule de connard. En plein dans le mille. Il pissait le sang en tenant son nez cassé. Personne n’a rien vu, ou plutôt personne ne m’a dénoncé. Tout le monde devait bien ça à mon ami.
L'enquête vite bâclée a conclu à un suicide. C'est vrai ça, il y a tellement de gens qui se suicident en baissant d'abord leur pantalon et qui ensuite se plantent un tournevis dans la gorge !
Bande d’enfoirés, je vous emmerde.

Les Enfourneurs m’ont quand même foutu la paix après ça. Ils s’en sont pris à d’autres, bien plus tard, sans jamais aller jusqu’au meurtre. Ce qui me dégoûte le plus, c’est qu’ils ont laissé Hadley baignant dans son sang avec son pantalon baissé sur ses chevilles. Il y a plus digne comme façon de mourir.
Qu’ils aillent brûler en enfer.






Pour en revenir à mon histoire d’enlèvement, je suis donc arrivé à L’antre de la Mort avec mon précieux colis dans mon coffre. Quand je l’ai ouvert, le gamin était tout recroquevillé en position fœtale. Je l’en ai sorti et j’ai enlevé son bâillon. Il n’avait même pas l’air effarouché. Je l’ai emmené dans la maison, lui ai donné un verre d’eau d’une bouteille en plastique et quelques gâteaux. Je lui ai expliqué que ce n’était pas la peine qu’il essaye de s’échapper, vu qu’il n’y avait pas âme qui vive à moins de cinquante kilomètres et que de toute façon il se perdrait dans les collines. J’en ai rajouté un peu plus, lui racontant que la région était infestée de bêtes sauvages qui adoraient les petits enfants, que des dizaines de personnes avaient disparu dans le coin, à cause de monstres sanguinaires sortis tout droit de l’enfer qui se baladaient par ici. Je croyais sincèrement lui foutre une trouille carabinée, parce que moi à sa place j’aurais été mort de peur. J’ai soigné ma main qui continuait à pisser le sang.
Il ne disait rien, il m’examinait simplement de ses grands yeux bleus comme si j’étais une bête curieuse, en mangeant ses gâteaux.
Et puis tout d’un coup il m’a dit :
- Vous allez le regretter Monsieur, mon papa il est très fort. Bien plus fort que vous.
- Ah oui ? En attendant, je le vois pas ici ton papa. Et il a plutôt intérêt à faire ce que je vais lui demander.
- Et vous allez lui demander quoi Monsieur ?
- Je vais lui demander un joli petit paquet de fric et après tu seras libre.
- Vous m'avez kidnappé Monsieur ? Mon papa il dit que c'est pas bien de faire ça.
- Oui mon p'tit bonhomme, je t'ai kidnappé. Et comment tu connais déjà ce mot à ton âge ?
- Je connais beaucoup de choses Monsieur, c'est mon papa qui me les a apprises.
- Ouais ben… et arrête de m'appeler Monsieur, on est pas chez les riches ici.
- D'accord Monsieur.
Je l’ai regardé en me demandant si par hasard il se foutait pas de ma gueule, puis j’ai préféré laisser tomber.

Il ne s’est pas passé deux minutes avant qu’il recommence à ouvrir la bouche.
- Je boirais bien un chocolat chaud Monsieur, tous les jours Tatie m’en prépare un. Mon papa y dit que c’est bon pour la santé.
- J'ai pas de chocolat. Mais j'ai du lait. Tu veux pas plutôt un verre de lait ?
- Non merci Monsieur. Ça fait rien.
- Bon écoute. Moi j'ai du boulot. Va jouer avec ce que je t'ai ramené.
J'ai sorti une revue et une paire de ciseaux. Puis j'ai commencé à découper des mots dedans pour faire la lettre que je voulais envoyer à son père. Pour faire tout ça, j'avais enfilé des gants, à cause des empreintes.
- Qu'est-ce qui a Monsieur, vous avez froid aux mains ?
- Non j'ai pas froid aux mains. Occupe-toi de tes affaires.
- Parce que mon papa y dit que quand on a froid aux mains, c'est signe qu'on va bientôt être malade. Mon papa il a jamais froid aux mains.
- Tu veux pas me foutre la paix avec ton papa ? Et ton papa par-ci, et ton papa par-là, je commence à en avoir marre.
- C'est pour votre bien Monsieur. Il faut que vous soyez en bonne santé quand mon papa vous retrouvera.
- Qu'est-ce que ma santé a à voir avec ton père ? Et si tu continues à m'emmerder, ton petit papounet chéri te retrouveras jamais. Tu comprends ça ?
- Oui Monsieur. Mais ne vous faîtes pas de soucis, je sais très bien ce que vous faites. C'est une lettre pour mon papa.
J'étais sidéré par la faculté de compréhension de ce petit bonhomme haut comme trois pommes.
J'ai collé les mots que je voulais sur une feuille de papier blanche.
J'ai votre fils. Si vous voulez le retrouvez vivant, préparer 800 000 dollars. Je vous donnerai d'autres indications prochainement.
Le gamin regardait ce que je faisais.
- "Préparer" c'est pas bon Monsieur. Y faut trouver un mot où il y a un "z" à "préparez".
- Mais putain de quoi j'me mêle ? Tu sais déjà lire et écrire, t'es un surdoué ? Y en a pas de "préparez" avec un "z".
- Vous avez dit un gros mot Monsieur. Mon papa y dit toujours que c'est pas beau de dire des gros mots.
- ASSEZ ASSEZ ASSEZ ! Merde, il a fallu que j'enlève le garçon le plus bavard et le plus chiant qu'il y ait sur terre. Mais tu vas me foutre la paix avec ton papa ? M'enfin c'est pas croyable ça !
- Vous l'avez déjà dit ça Monsieur. Vous commencez à radoter. Vous êtes beaucoup trop nerveux, c'est pas bien de s'énerver comme ça. Mon papa…
- LA FERME TU M'ENTENDS ! LA FERME ! JE VEUX PLUS T'ENTENDRE !
Il est retourné dans son coin pour jouer, en fredonnant une chanson enfantine.
Ou bien il ne se rendait pas compte de la situation, ou alors il avait une sacrée force de caractère.
J'ai continué mes découpages, en marmonnant tout seul.
- "Je t'en foutrai moi des "préparez" avec un "z".

Le soir j'ai allumé quelques bougies puis ouvert une boîte de conserve et on a mangé tous les deux, comme si de rien n'était. Il arrêtait pas de blablater, un vrai moulin à paroles.
Vous savez de quoi il parlait ? De son cher papa.
J'ai préféré faire celui qui n'entendait rien.
Mais punaise, il commençait vraiment à me taper sur le système.

Vers vingt heures il s'est couché. J'ai mis quelques couvertures sur lui, et il s'est endormi en suçant son pouce, non sans m'avoir auparavant souhaité une bonne nuit.
"Bonne nuit fiston" j'ai répondu.
Tout compte fait, c'était un bon p'tit gars. Un peu chiant, mais attendrissant quand même.
J'ai allumé la radio que j'avais ramenée, au cas où l'on parlerait de l'enlèvement. Mais non, rien du tout. Pourtant à cette heure-ci son père devait être dans tous ses états, ainsi que miss j'aime-pas-rigoler. Ils avaient certainement appelé la police. J'ai tendu l'oreille quand le journaliste a relaté une étrange histoire.
"Trois sans-abri qui dormaient sous un pont ont été retrouvés tôt ce matin par un promeneur, assassinés de façon atroce. En voyant ce qu'on leur avait fait, il s'est évanoui : la tête arrachée, le ventre ouvert et leurs entrailles traînées sur plusieurs mètres. Certains de leurs organes ont été dévorés. Cela fait la cinquième fois en un an que cela arrive dans la région, et la police continue ses investigations, mais d'après une source non officielle, les autorités n'ont pas le moindre indice permettant de faire progresser l'enquête. Le shérif recommande de ne pas sortir le soir, et des patrouilles circuleront de nuit afin de permettre aux sans-abri de se réfugier dans la salle communale. Un repas chaud leur sera servi. Nous vous invitons à la plus grande vigilance.
'Bordel y a vraiment de drôles de tarés sur terre' que j'ai pensé. J'étais pas au courant de ce qui se passait dans la région, après mes huit années offertes aux frais du contribuable.
Cette nuit-là, j'ai passé une nuit épouvantable, en faisant plein de cauchemars. Les Enfourneurs frappaient aux vitres, Hadley me suppliait de le sauver avec son tournevis planté dans sa gorge, l'étripeur du coin était tapi dans les fourrés pas loin de la maison… que des choses réjouissantes. Je me suis réveillé transpirant comme un bœuf, en me demandant où j'étais. Puis j'ai allumé une torche. Le gamin dormait toujours, un sourire sur ses lèvres. Au moins il n'avait pas l'air d'avoir de cauchemars, lui.
Je n'avais pas vraiment réalisé l'énormité de ce que j'étais en train de faire. Bordel ! Enlever un gosse ! Mais qu'est-ce qui m'a pris ! Tout ça pour 8 000 dollars de dettes. Oui mais si je ne remboursais pas dans les trois jours, je me retrouverai avec les doigts cassés, sinon pire. C'est que j'y tiens à mes doigts, d'ailleurs ce sont les seuls que j'ai. De toute façon, c'était trop tard pour faire marche arrière.
J'ai essayé de me rendormir, mais y avait rien à faire.
Le poids de ma conscience se faisait trop pesant.

Vers huit heures le lendemain le môme me secouait le bras comme si j'étais un foutu prunier.
- Monsieur, Monsieur, réveillez-vous. J'ai faim moi !
- Hein, quoi ? Ah ! C'est toi !
- Il faut vous lever maintenant Monsieur. J'ai faim moi.
- Oui oui d'accord. Punaise ! A t-on idée de réveiller les gens de cette façon !
- Mon papa il dort jamais ! Pourtant il est très très vieux. Il a au moins trois mille ans.
- Trois mille ans ? Et ben dis donc bonhomme, il doit avoir une barbe d'au moins deux kilomètres s'il est si vieux que ça !
- Pas du tout ! Il mange des zomins. C'est pour ça qu'il vit si longtemps.
- Des zomins ? C'est quoi ça des zomins ?
- Des zomins ? Ben c'est des zomins ! Y en a partout des zomins. Vous aussi vous en…
- Tu vas pas recommencer avec ton papa ceci ton papa cela. Je vais nous préparer un bon petit déjeuner et après j'irai en ville pour poster ma lettre. Malheureusement, je ne peux pas t'emmener avec moi. Tu comprends pourquoi je pense ?
- Oui Monsieur. Vous allez m'enfermer ici pour pas que je me sauve. Mais ce n'est pas la peine vous savez, je ne vais pas me sauver. Je vous l'ai dis, mon papa viendra me chercher. Il est très fort mon papa.
- Ouais je sais, tu l'as déjà dis. Allez, on va se prendre un bon petit-déjeuner maintenant.
J'ai préparé de quoi manger, et au moment où je versais du lait froid dans des bols, un bruit épouvantable s'est produit au-dessus de la maison.
- C'EST MON PAPA ! IL ARRIVE ! J'ETAIS SÛR QU'IL ME RETROUVERAIT.
C'était comme si une main énorme griffait les tuiles et les arrachaient du toit.
Le gamin sautillait sur place, en gueulant qu'il était ici, que je n'étais qu'un méchant monsieur qui l'avait kidnappé.
Moi j'étais tout simplement terrorisé, me demandant ce qui pouvait bien se passer là-haut.
Soudain l'unique fenêtre de la pièce s'est obscurcie. Devant se tenait une immense chose noire qui bougeait. Oui, elle vivait ! Ce que je prenais tout d'abord pour une cape était en fait des ailes ! La chose qui était devant la fenêtre pouvait voler ! Elle arracha la porte d'entrée comme s'il s'agissait d'un vulgaire fétu de paille, la projetant à une trentaine de mètres dans les broussailles.
Et elle entra dans la maison.
J'en suffoquais d'horreur.
En un instant, j'ai compris ce que m'avait dit le gamin.
Mon papa est très fort. Il vous retrouvera. Il a au moins trois mille ans.
Et il mange des zomins.

Dans son langage de gosse il disait des zomins, mais en fait c'était 'humains'. Il mange des humains.
C'était lui le prédateur qui avait assassiné les trois clochards… et en avait dévoré une partie.
Il s'avança vers moi en tendant une main toute noire terminée par d'effrayantes griffes. Je tombais sur les fesses et reculais le plus vite possible en ouvrant des yeux exorbités, mais le mur du fond m'obligea à m'arrêter. Alors il se pencha et m'agrippa à la gorge, m'étranglant de ses serres d'acier. Je sentais son haleine putride, une odeur de viande avariée et de champignons pourris.
De sa gueule dégoulinait une bave verdâtre et visqueuse.
Et il me parla, d'une voix gutturale sortie tout droit de l'enfer.
- Jamais tu n'aurais dû t'en prendre à mon petit garçon.
Il s'est tourné vers le gamin qui commençait à se métamorphoser, il devenait comme… comme son père, une petite chose noire horrible, et… et des ailes lui poussaient.
- Vas-y mon fils, lui dit-il en me montrant du doigt, sers-toi, c'est l'heure de ton petit-déjeuner.
Le gamin s'agenouilla, ouvrit une bouche démesurée pleine de petites dents aussi fines que des aiguilles, se pencha sur mon ventre et là je me suis mis à hurler, hurler, HURLEEEER…
- Non non non non non, pitié pitié ne faites pas ça ! J'é…j'étais obligé d'enlever votre fils. Arrêtez je vous en priiiiie, arrêtez oh pitié pitié pitié je ne dirai rien à personne, vous pouvez me croire. Tenez je ferai tout ce que voulez, demandez-moi demandez-moi, oh non je ne veux pas mouriiiiir...
- Tout ? Vraiment tout ? Pauvre larve ! Alors puisque tu veux sauver ta misérable vie, je te marque du sceau de l'Immonde, et à partir de maintenant tu m'appartiendras tout entier.
Et avec l'une de ses griffes il m'entailla le front d'une croix. C'était insupportable, aussi brûlant qu'une marque au fer rouge.
- Désormais tu erreras comme une chose répugnante, et plus aucun être humain ne voudra t'approcher. Tu n'es plus rien ! Tu connaîtras la souffrance, la solitude et la misère. Je veux que tu nous ramènes ceux qui t'ont obligé à enlever mon fils, je les veux pour ce soir, à mon domaine.
- Mais jamais ils ne voudront me suivre, répondis-je en sanglotant.
- Débrouilles-toi ! Il me faut ces hommes.
Et ils repartirent comme il était venu, en volant dans les airs.
Je restais assis de longues minutes, hébété et meurtri. La croix sur mon front me brûlait cruellement, et une odeur abominable de chair calcinée emplissait toute la pièce. Je me suis enfin relevé dans un état second, j'ai pris la direction de la ville à la recherche de l'adresse où j'avais passé cette maudite nuit à jouer aux cartes. L'un d'eux a ouvert la porte, un sourire jusqu'aux oreilles, croyant que je leur ramenais ce que je leur devais.
Il a beaucoup moins souri quand il a vu la marque sur mon front.
Vous savez ce que j'ai fais pour les obliger à venir avec moi ?
Je les ai tous zigouillés, un à un, avec un couteau de chasse. J'étais comme une bête sauvage, tranchant, tailladant, me gorgeant de leur sang. Ils n'ont même pas eu le temps de se défendre.
Enfin c'est ce qui m'a traversé l'esprit en entrant dans la villa, parce que c'est pas du tout comme ça que ça s'est passé.
J'étais vraiment dans mes petits souliers, à revenir chez eux les poches vides. L'explication que je leur ai donnée était tellement incroyable. D'abord ils sont rentrés dans une colère pas possible, y en a même un qui s'est jeté sur ma main pour me casser le petit doigt. Mais devant mes supplications larmoyantes il l'a pas fait, ils ont compris que eux aussi étaient en danger de mort. J'ai eu beaucoup de mal à les persuader que mon histoire était vraie, mais j'y suis quand même arrivé. Puis leur chef a décrété qu'on irait tous rendre une petite visite à ce manoir, et qu'ils arrangeraient les choses à leur façon. Il a donné deux trois coups de fil, et deux heures plus tard tout un tas de mecs aux mines patibulaires sont arrivés, armés jusqu'aux dents. Putain, mais dans quoi j'avais mis les pieds ! Là ils ont mis leur plan bien au point, et le soir une dizaine de grosses bagnoles se sont dirigées vers le manoir. Moi j'étais dans la première, avec le trouillomètre à zéro.
On est arrivé tous feux éteints, et j'ai sonné à la porte.

Heureusement, c'est le gamin qui m'a ouvert. Il était redevenu un vrai petit garçon.
Il m'a dit de sa voix innocente : 'Bonsoir Monsieur'.
Et honnêtement, juste entre nous, ça ne m'a pas agacé du tout qu'il me dise 'Monsieur'.
Je l'ai empoigné comme j'avais fais pour le kidnapper, car après tout ce n'était qu'un enfant, je ne voulais pas qu'il meure. Il se débattait comme un diable en hurlant pour que son père vienne le secourir et en essayant de me mordre. Son père, cette espèce de chose immonde, est apparu dans le grand hall. J'ai vite fais marche arrière avec mon paquet dans les bras et j'ai détalé à perdre haleine dans la rue pour me réfugier derrière une voiture. C'est là que mes nouveaux amis sont entrés en action. Ils ont lancé des grenades incendiaires et de la dynamite dans le manoir en mitraillant comme des dingues. Puis il y a eu une énorme explosion et la baraque a pris feu en un instant. Je sais, ça parait pas très plausible mais je vous jure que c'est la pure vérité. Ça gueulait de partout, fallait voir tous ces maniaques des armes à feu courir dans tous les sens, complètement hystériques. Ils ont guetté un moment si quelqu'un sortait, puis on est tous repartis. Le gamin n'en finissait plus de hurler qu'on avait tué son père et sa Tatie.
Le lendemain dans le journal il y avait un grand article sur notre expédition nocturne. Les pompiers et les flics ont juste retrouvé des débris de chair calcinée dans une chambre. Celle de Tatie. Alors, où sont donc passés les morceaux de viande de la créature ?
Il n'y a pas eu d'enquête pour savoir comment la maison avait pris feu. Certainement quelques dessous de table bien placés, et de tout façon les habitants du vieux manoir n'étaient connus de nulle part. Les monstres n'ont aucune identité.
Comme dans le fond je leur ai rendu un sacré service, on peut même dire que je leur ai sauvé la vie, les gangsters ont effacé ma dette. Ouais, je me suis bien démerdé, afin que nul ne meure.
Ils m'ont dit de me débrouiller avec le gamin.
Ce que j'ai fais.
Ça fait maintenant quatre ans de ça.






Au début c'était vraiment pas évident. J'ai déménagé dans une autre ville, là où personne ne me connait. On habite dans une petite maison à l'écart, y a pas de voisins à moins de trois kilomètres. Le gamin a maintenant dix ans, et je ne sais par quel miracle on dirait qu'il a complètement oublié sa vie d'avant. Jamais plus il ne s'est métamorphosé comme il l'avait fait dans l'Antre de la Mort. La malédiction que m'avait lancée la créature ne s'est pas produite non plus, les gens ne m'évitent pas, je ne connais ni la souffrance ni la solitude, et si on ne roule pas sur l'or, ce n'est pas non plus la misère. La marque sur mon front a elle aussi presque disparue.
J'ai trouvé un p'tit boulot dans un garage, et le fiston va à l'école. Au fait, son prénom c'est Kankwada, mais je l'appelle Hadley, en souvenir de mon ami disparu. C'est plus simple non ?
Des fois il me dit "papa". Ça me fait rudement plaisir.
Mais je vis dans la peur. Parce que jamais on a retrouvé les restes de son père.
Et s' il réapparaissait devant la fenêtre pour reprendre son fils ?
Punaise ! J'aime autant pas y penser.
C'est mieux comme ça vous ne trouvez pas ?

auteur : mario vannoye
le 16 janvier 2009