J'étais là, assis, sur un banc.
Je regardais




La petite brise qui effleurait mon visage était très agréable. J'étais sorti en début d'après-midi pour ma promenade quotidienne, jusqu'au jardin public où j'aime me reposer après avoir déjeuné. Une lumière irréelle caressait le sol, filtrée par les branchages d'épineux et de conifères encore vêtus de leurs parures estivales. Des enfants jouaient parmi les feuilles mortes, tapis moelleux multicolore que le vent faisait voltiger dans l'air tiède de ce mois d'octobre. Quelques mères de famille discutaient entre elles en surveillant leur progéniture rieuse et insouciante, tandis qu'un chien tout maigrichon furetait au pied d'une poubelle à la recherche de friandises. Le corniaud dressa l'oreille à l'appel de son nom et courut en jappant comme un fou vers un adolescent assis dans l'herbe, un sac en papier à côté de lui. Il en retira un restant de sandwich et l'offrit à l'animal, qui n'en fit qu'une bouchée. Le jeune homme lui caressa amicalement la tête, et le chien lui lécha la joue de contentement. Une jeune femme tenait un bambin haut comme trois pommes par la main. Le bout d'chou, d'une démarche peu assurée, persévérait allègrement dans son dur apprentissage, en riant aux éclats. Un large sourire s'étalait sur le visage de la jeune maman, heureuse et fière de son petit bonhomme.
Je ne faisais rien de particulier. J'appréciais l'instant présent, tout simplement.
J'étais là, assis, sur un banc.
Je regardais.






Le parc est entouré d'un grillage d'à peine un mètre de hauteur, servant surtout à le délimiter. Sur les trottoirs au-delà la foule des badauds allait et venait, brouhaha incessant autour de la bouche de métro située un peu plus loin. Les gens en sortaient comme par magie, d'abord la tête, puis le corps tout entier, au fur et à mesure qu'ils montaient le large escalier. D'autres disparaissaient à l'intérieur, avalés par cette énorme bouche noire et mystérieuse, pressés de rentrer chez eux ou de retourner à leur travail, ou simplement pour se promener. Une très belle femme passa à quelques mètres de moi, vêtue d'un tailleur assez chic, un sac à main certainement hors de prix en bandoulière. Tic-tac tic-tac faisaient ses hauts talons sur le pavé. J'admirais intérieurement ses jambes ravissantes dénudées jusqu'aux genoux, tels de grands compas. Ça me fait toujours penser à ça toutes ces jolies gambettes qui vont et viennent sur les trottoirs, les jambes des femmes ressemblent à des compas de poésie qui arpentent la terre en tous sens pour lui donner son harmonie et son équilibre.
Mon attention fut attirée par un couple de personnes âgées qui avait l'air complètement perdu au milieu de toute cette agitation, ils donnaient l'impression d'être pris au piège par un monstrueux prédateur. Ils se tenaient à l'entrée de la bouche de métro, sur le côté pour ne pas trop gêner le flux incessant de cette marée humaine, et d'où j'étais je les voyais très bien regarder dans tous les sens, comme s'ils se demandaient où ils avaient bien pu atterrir. La détresse que je lisais sur leur visage en disait long sur ce qu'ils éprouvaient. Aux pieds du vieux monsieur il y avait une petite valise entourée d'une ficelle, pour qu'elle reste bien fermée. Lui portait un pantalon de velours côtelé qui pendait un peu sur ses maigres fesses, ainsi qu'un gros pull-over malgré la tiédeur de cet après-midi d'automne, certainement tricoté par son épouse, par-dessous une veste toute élimée qu'il devait mettre bien trop souvent. Elle avait une jupe grise qui lui descendait jusqu'aux chevilles, et un châle d'une couleur indéfinissable recouvrait ses épaules décharnées.

Je continue de les observer, parce qu'il y a dans leur façon de se comporter quelque chose d'inhabituel. Ils se tiennent par les mains, puis soudain s'enlacent et s'étreignent, deux corps soudés au milieu de la foule, cette foule indifférente qui va et vient et ne remarque rien, trop affairée à sa propre existence. Je crois qu'ils sont en train de se quitter pour la première fois depuis qu'ils vivent ensemble, et cet abandon a l'air terriblement douloureux. Elle ne peut l'accompagner, ses yeux brûlants de fièvre lui hurlent qu'elle voudrait le faire mais elle ne le peut pas. Il doit lui dire 'je t'aime', d'une voix timide et hésitante, et brusquement elle pleure, les larmes jaillissent et se répandent sur son visage parcheminé de rides et lui, tendrement, infiniment tendrement, d'un doigt déformé par le poids des années passées beaucoup trop vite, il écrase ses larmes d'un geste maladroit, la regarde d'une infinie douceur, plonge ses yeux dans les siens et son amour s'y noie, rejaillit de nouveau et replonge encore.
Ce ne sont plus que deux statues posées là par inadvertance, deux petits vieux que la vie par une profonde traîtrise oblige à se quitter. Mais ces deux écorchés magnifiques de tourments, tout englués qu'ils sont dans les bras l'un de l'autre, ne voient plus que leur douleur extrême, n'entendent plus que leurs supplications, et puis ils se séparent et se reprennent encore, se ressoudent et s'enlacent. Ils se tiennent par les yeux, s'y accrochent de toutes leurs forces et enfin il recule, comme la mer sur le sable mouillé, le soleil sous l'horizon, il consume l'adieu, ce terrible mot sans aucune compassion. Il me semble presque entendre crier leurs chairs, je n'ai jamais vu autant d'amour entre deux personnes.
Le vieil homme prend sa valise, je vois ses lèvres balbutier quelques mots, tandis qu'elle ne peut qu'agiter une vague main, former dans l'air un geste hésitant qui veut dire tant de choses. Soudain il se retourne et disparaît lentement, bouffé par la bouche béante de la station de métro, sans regarder une seule fois en arrière et elle, elle reste là, cœur crucifié, bouche entrouverte, sans un seul mot ni un seul cri. Son corps trop frêle s'affaisse davantage, l'angoisse et le chagrin la pénètrent et la mordent, ses bras touchent le sol, ça y est, elle a mille ans. Elle est dans un monde sans lumière, fragile, seule et perdue. Je voudrai tellement l'aider mais je ne sais que faire.
Soudain une vapeur grisâtre l'a recouvre, sans que personne n'y prête attention, sans que quiconque remarque la disparition de cette pauvre femme, avalée par cette étrange brume sortie du néant. Je la vois qui disparaît petit à petit, ombre immatérielle, fantôme d'existence, emportant tous ses secrets et son amour infini.

Apparemment, il n'y a que moi qui l'ai vu.
Ou alors, j'ai rêvé.
Je suis si fatigué en ce moment.





De l'autre côté du chemin de terre qui serpente entre les pelouses du parc, il y a un autre banc. Un homme d'âge indéfinissable venait de s'y asseoir et me regardait. Ou plutôt, me dévisageait. A ses pieds trônait une bouteille de vin presque vide. Une barbe hirsute poivre et sel mangeait la moitié de son visage. Il portait un vieux manteau de couleur sombre, sale et miteux. C'était assez désagréable de se voir comme ça observé avec insistance par un inconnu. Ses petits yeux noirs et brillants me scrutaient, pire, ils me sondaient.
Je faisais celui qui n'avait rien remarqué, portant mon attention sur les enfants jouant parmi les feuilles mortes, les femmes surveillant leur progéniture tout en discutant entre elles, un chien furetant au pied d'une poubelle à la recherche d'une friandise. Le corniaud se précipita vers un adolescent qui lui donna un morceau de sandwich sorti d'un sac en papier. Une jeune maman tenait son petit garçon par la main, lui apprenant les rudiments de la marche, et tous deux avaient l'air très heureux.
Le clochard continuait sa dérangeante observation, et je ne pus m'empêcher de le regarder lui aussi.
J' y ai vu toute sa détresse et son désarroi. Il essayait simplement d'attirer mon attention, parce que d'habitude personne n'a d'égard pour ces parias de l'existence. La plupart d'entre nous faisons un large détour quand ils sont assis sur un trottoir, de peur qu'ils ne nous touchent de leurs doigts sales, quémandant une pièce pour s'offrir un maigre repas… ou une bouteille de mauvais vin.
Je comprends pourquoi il me dévisage ainsi. C'est un oublié de la vie qui n'a plus d'illusions, ne rêve presque plus à un futur meilleur, ses nuits sont bien trop longues à devenir demain. Dans son regard pénétrant je lis sa vie entière. Nous parlons en silence de sa jeunesse trop courte par manque de bonheurs, je l'entends rugir au fond de son brouillard parmi tous les amputés du cœur, lui et ses amis qui n'en ont que le nom et qu'il laisse au matin pour d'obscures besognes. Il sait le nom des fleurs, il tutoie les étoiles, il connaît tant de choses. Ses mains tremblent d'avoir trop vécues, elles ne demandent pas de pitié, seulement de la compréhension. Il s'habille de mes rêves pour noyer de pudeur et de confusion ma trop grande suffisance. Ses gestes ont trop de rides, son monde bien trop petit. Le temps d'un sanglot qu'il voudrait éternel il traverse mon présent en s'excusant déjà de ne pas être ailleurs. Il essaie de trouver une raison d'espérer, avec à la surface le vide de sa vie, l'inutilité du jour qui se lève chaque matin et l'oblige à errer dans les rues. J'aimerai lui dire tant de choses, lui faire changer de vie, lui redonner espoir.
Tout est passé uniquement dans nos regards, images fugitives chargées de tant d'émotions. J'ai l'impression d'avoir fait quelque chose de vraiment utile, je l'ai laissé me parler, je l'ai écouté, intérieurement, et je lis dans ses yeux une profonde gratitude. Alors il se lève, fait quelques pas hésitants vers moi, main déjà tendue parce qu'il y a si longtemps qu'il n'a eu un vrai contact amical avec ses semblables, et il est presque sur moi quand soudain la même vapeur grisâtre qui a enlevé la vieille dame l'enveloppe et le fait disparaître, comme disparaît lentement un arbre ou une maison dans le brouillard matinal.
Cette fois-ci j'en suis sûr, je n'ai pas rêvé.
Et personne alentour n'y a fait attention.
Les enfants continuent leurs jeux parmi les feuilles mortes.
Les mamans discutent de choses et d'autres, en les surveillant du coin de l'œil.
Un petit chien renifle le sol au pied d'une poubelle, il court vers un jeune homme en jappant joyeusement. Celui-ci lui donne un morceau de pain qu'il avale goulument.
Et une maman tient son garçon par la main. Il apprend à marcher, ce qui les fait rire tous les deux. Rire de bonheur.
Ce sont les mêmes évènements, qui se répètent pour la troisième fois.
C'est à n'y rien comprendre. Est-ce que je perds la tête ?
Je n'ose pas bouger. Je reste donc là, assis, sur mon banc.
Je regarde.
Je regarde et j'attends.

J'y suis resté une bonne heure, dans un état proche de la somnolence. J'entendais faiblement les cris joyeux des enfants, mais venant de très loin, sans trop savoir si c'était la réalité ou dans mon subconscient. J'avais la nette impression qu'il se passait des choses pas très agréables autour de moi, mais je n'arrivais pas à m'extirper de ma torpeur. Des choses se mettaient en place, et lorsque je me réveillerai j'en perdrai la raison. J'en étais certain.

Puis soudain c'est le silence. Un silence froid et presque hostile. Le temps lui-même se coagule, remonte les années, ténébreux et lancinant sur les ruines de ma propre existence. Des vestiges éventrés de souvenirs flétris y stagnent à la surface, dans les dédales vertigineux de ma mémoire, dans la transparence ouatée de mes nuits bien trop sombres, toutes ces nuits passées à chercher le sommeil.
J'ouvre enfin les yeux, et ce que je vois me fait hurler, hurler, HURLEEER !!!
Autour de moi des dizaines de fantômes m'entourent, tendent leurs bras et me supplient de les délivrer de leurs tourments. Leurs yeux sont implorants, leurs bouches forment des mots que je ne comprends pas, ils me pénètrent, me déchirent, je connais toutes leurs souffrances. Il y a là le vieux couple que j'ai vu disparaître, le vagabond à qui j'ai manifesté un peu de compassion, les enfants qui jouent sur les pelouses, le jeune homme assis sur l'herbe, tous ces gens, mon dieu tous ces gens qui n'ont jamais trouvé le repos éternel, même ce petit garçon qui apprenait à marcher avec sa maman.
L'étrange brume que j'ai vu par deux fois n'est que l'ombre de la mort venue prendre son dû, cette prostituée qui se vend au plus offrant pour seulement quelques pièces, sans aucune compassion, sans aucun remord. Elle laisse derrière elle tant de souffrances, de douleurs, de pleurs et de chagrins, et ceux qui restent essaient de les surmonter, jour après jour, un vide immense dans leur cœur. Un vide qu'ils ne combleront jamais, car comment réussir à remplacer quelqu'un que l'on a tant aimé ?

C'est l'horreur absolue, plus rien n'existe, sauf ces spectres aux yeux de braise qui me supplient de les délivrer. Je n'entends que leurs voix sorties du néant.
Ou de ma tête.
Toutes me posent la même question.
"Qui es-tu ? Qui es-tu ? QUI ES-TU ?"
Les yeux agrandis de terreur, je vois un de ces fantômes poser une main glaciale sur mon épaule. Je suis au bord de l'évanouissement, je tremble d'épouvante, je voudrai disparaître.
- Ça ne va pas Monsieur ?
Mais non, ce n'est qu'un homme qui a remarqué ma pâleur extrême et mes mains tremblantes sur mes genoux.
Sans même lui répondre, je me lève et je retourne chez moi.
Retrouver mes habitudes, ma petite vie ordinaire, ma profonde solitude.
Et mes nuits sans sommeil.






Lorsque je n'arrive pas à dormir, je vais à pied jusqu'à un bar qui ne ferme pas de toute la nuit. Il n'y a jamais beaucoup de clients. Quelques touristes noctambules, des amants autour d'un dernier verre, ou des gens comme moi qui cherchent un peu de compagnie. Bien souvent il n'y a même personne. Cela fait à peu près six mois que je viens là, en fait depuis que le sommeil m'a quitté.
Je m'installe au comptoir, je commande un chocolat chaud ainsi qu'une part de tarte aux pommes. Je ne dis rien, je laisse juste le temps égrener ses secondes. La serveuse s'appelle Julia, elle a un petit garçon de huit ans, qu'elle est obligée de laisser la nuit chez une voisine. Drôle de vie tout de même. Tout ça je l'ai appris en écoutant la conversation qu'elle a eu avec son frère venu lui dire bonjour. Elle est assez jolie, d'une trentaine d'année, et le sourire qu'elle a constamment sur le visage n'est pas seulement commercial, il me semble sincère. A force d'habitudes je n'ai même plus à commander, elle met directement mon chocolat et ma part de gâteau sur le comptoir. Une forme d'amitié est née entre nous, sans besoin de paroles inutiles. La nuit dernière elle m'a demandé pourquoi je venais si souvent ici, au lieu de rester bien au chaud dans mon lit. Je lui ai répondu en plaisantant que c'était uniquement pour nos passionnantes conversations. Ça l'a fait rire, et j'en ai été très heureux. Elle désirait m'offrir une deuxième part de tarte, mais je l'ai refusée.
- Alors c'est ça, on veut m'engraisser pour Noël ? Vous êtes une espèce de cannibale et je dois vous servir de dinde pour le réveillon ?
- Mais vous êtes très drôle quand vous voulez ! Regardez-vous donc, vous êtes maigre à faire peur. Vous n'avez que la peau sur les os. Et essayez donc de sourire, vous avez l'air toujours si triste.

J'aurai très bien pu me vexer qu'elle me dise ça si brutalement, mais venant de sa part je l'ai très bien accepté.
Elle avait tellement raison !
Elle a fini par me proposer une promenade le lendemain après-midi, avec elle et son fils. Je lui ai dis oui d'accord, pourquoi pas.
Et je suis rentré chez moi.

Le lendemain je suis retourné au parc pour notre rendez-vous. Julia est arrivée dix minutes plus tard, somptueuse dans sa robe rouge. Son fils Kevin était avec elle. J'avais un peu peur d'avoir les mêmes visions que la veille, mais rien ne s'est passé, fort heureusement. Des enfants jouaient parmi les feuilles mortes, des mamans discutaient entre elles, un petit chien reniflait au pied d'une poubelle. Un jeune homme lui a offert un morceau de sandwich, tandis qu'une maman apprenait à marcher à son petit garçon. Tous les deux avaient l'air de nager dans le bonheur.
Rien que des choses habituelles qui se passent dans un jardin public.
J'étais heureux, enfin heureux depuis plusieurs mois. Nous nous sommes assis sur un banc en discutant de choses et d'autres. J'avais le sentiment presque réel de faire partie de leur famille, et c'était tellement bon. Julia tenait son petit garçon bien serré contre elle, comme si elle avait peur de le perdre, comme si par une inexplicable raison il allait soudain disparaître. C'était vraiment touchant de les voir tous les deux, une maman ébouriffant tendrement la tête de son enfant, débordant d'amour l'un pour l'autre.
Kevin l'a regardé et lui a dit :
- Je t'aime maman.
- Moi aussi mon chéri, moi aussi, lui a t-elle répondu en déposant un baiser sur son front.
Elle a sorti un compact de son sac à main et m'a demandé de les prendre en photos tous les deux, en souvenir de cet après-midi. J'ai collé mon œil au viseur pour les cadrer du mieux possible, car je ne suis pas très doué pour ce genre de choses.
Il n'y avait rien à photographier, rien qu'un banc vide et des arbres derrière.
Ça n'a duré qu'une demi seconde, mais sur le coup j'en ai failli laisser tomber l'appareil.
Nous avons continué de discuter, tandis qu'une étrange torpeur me saisissait. Quand j'en suis sorti Julia n'était plus à mes côtés. Kevin était avec un homme à quelques mètres de là. L'homme faisait de grands gestes en me montrant du doigt, et j'avais la nette impression que c'était le même qui m'avait touché l'épaule en me demandant si ça allait. Je me suis levé pour aller vers eux et leur demander où était passée Julia, quand soudain une brume sortie du néant les a enveloppés, et ils ont disparu.

Encore une fois, il n'y avait que moi qui l'avait remarqué.

Le soir même vers vingt trois heures je suis allé à pied jusqu'au bar où Julia travaille. C'est l'heure à laquelle elle prend son service. Quelques clients étaient attablés en sirotant leur boisson. Ce n'était pas elle derrière le comptoir. J'ai demandé à la nouvelle pourquoi Julia n'était pas là ce soir.
- Julia ? Quelle Julia ? Il n'y a jamais eu de Julia ici.
- Mais si ! Je viens ici régulièrement et elle est toujours là.
- Ecoutez, je vous dis qu'il n'y a pas de Julia qui travaille ici. Ça fait dix ans que je bosse dans cette gargote. Maintenant laissez-moi, j'ai des clients à servir.
- Enfin ce n'est pas possible, je l'ai encore vu la nuit dernière ! Elle m'a même invité à une promenade avec son fils cet après-midi.
- Bon ça suffit maintenant ! Ou vous sortez, ou j'appelle la police. Allez cuver votre vin ailleurs ! Faut vous faire soigner mon vieux, foutez le camp maintenant !
- Vous mentez ! Je suis certain qu'elle travaille ici. Elle a un fils, il s'appelle, il s'appelle… oh merde je ne sais plus son prénom. Pourquoi vous me faites-ça ? POURQUOI ?
Je suis sorti en ouvrant la porte d'un geste rageur. J'étais tellement absorbé dans mes pensées et mes doutes que je me suis égaré.
Il s'était mis à pleuvoir, une pluie fine et désagréable qui faisait ressembler les rues et les trottoirs à de longues langues brillantes. Les lumières s'y reflétaient, petits yeux inquiétants qui n'arrêtaient pas de m'observer, l'air de me reprocher d'être là au cœur de la nuit, de les déranger dans leur nouvelle existence presque surnaturelle. Mes pas résonnaient sur les trottoirs, dans des rues désertes et des quartiers lugubres. J'avais la nette impression d'entendre quelqu'un me chuchoter à l'oreille cette petite phrase : "Qui es-tu ?".
Répétées à l'infini, des milliers de fois.
C'était à en devenir complètement fou.
J'ai enfin retrouvé mon chemin.
Sous un réverbère devant mon immeuble un homme discutait sur le trottoir avec un petit garçon. C'était l'inconnu de l'après-midi avec le fils de Julia. J'en restais pétrifié de saisissement. Ils sont entrés dans l'immeuble, puis dans mon appartement. Je ne me suis pas posé la question de savoir comment ils ont réussi à pénétrer chez moi sans en avoir la clé. J'ai foncé derrière eux. Quand je suis entré, l'homme était déjà installé dans un fauteuil.
- Où est le garçon ? Qu'en avez-vous fait ?
Je fouillais toutes les pièces sous un flot de questions, mais il n'y avait pas de garçon.
- Où l'avez vous mis ? Qu'est-ce que vous foutez chez moi ? Qui êtes-vous ? VOUS ALLEZ REPONDRE NOM D'UN CHIEN ?
- Où est-il ? Mais vous le savez très bien ! Allons mon vieux, un peu de bonne volonté. Rappelez-vous !
C'est vous-même qui l'avez tué.
- Quoi ? Mais vous êtes fou ! Je ne le connaissais même pas il y a deux jours.
- Oooh ! Ecoutez-moi ça ! Souvenez-vous il y a six mois. Depuis vous mangez à peine, vous êtes maigre à faire peur, vous n'arrivez plus à dormir. Vous savez ce qui me fait le plus rire, c'est cette phrase que vous écrivez partout. C'est écœurant, il y en a plein les murs. Et vous voyez des choses qui se répètent tout le temps.
Des choses qui n'existent que dans votre esprit.
Qui n'existent que dans votre esprit.
Dans votre esprit.
Esprit.
Esprit esprit esprit esprit...
- ASSEZ ASSEZ ASSEZ lui hurlai-je en me jetant sur lui.
Je me suis battu avec le vide.
Il n'y avait personne. J'étais seul, à genoux dans mon salon, à sangloter. Tout m'est revenu d'un coup.
J'avais moi-même écris cette phrase, des centaines de fois sur les murs.
QUI ES-TU ?
Je sais maintenant qui je suis.
Je suis un assassin.






Il y a six mois je suis allé faire quelques courses en voiture. J'ai voulu prendre mon paquet de cigarettes posé sur le siège passager tout en roulant, mais il m'a échappé des mains et est tombé sur la moquette. J'ai essayé de le récupérer et je n'ai vu qu'au dernier moment un petit garçon qui traversait la route pour rejoindre sa maman de l'autre côté sur le trottoir. J'ai freiné comme un fou, mais c'était beaucoup trop tard. Le choc a été terrible. Le garçon a voltigé par-dessus ma voiture et il s'est affalé derrière elle, le corps disloqué et le crâne en sang. Sa mère s'est précipitée sur lui en hurlant de toutes ses forces KEVIIIIIIIIIIIIIIN, mais le pauvre petit ne bougeait plus.
Je me suis sauvé, comme un lâche. J'ai su le lendemain par le journal que le garçon était mort sur le coup, que sa mère s'appelait Julia et qu'elle travaillait la nuit dans un bar. C'était son unique enfant.
Malgré les enquêtes et les recherches de témoins, personne n'a su que c'était moi.
Comment ai-je pu faire une chose pareille ?

Le lendemain de l'accident, je me suis rendu dans le jardin public pas très loin de chez moi. Ce qui m'a le plus marqué, c'était de voir tous ces gens autour de moi vivre leur vie, sans savoir qu'un monstre se trouvait parmi eux. Je me souviens de ce couple de vieillards qui s'enlaçaient sur le trottoir, près de la bouche de métro, de ce vagabond assis en face de moi qui me regardait comme s'il avait deviné ce que j'avais fais. De ces enfants jouant parmi les feuilles mortes, leurs mères discutant entre elles, de ce petit chien reniflant au pied d'une poubelle, de ce jeune homme lui donnant un morceau de sandwich, de cette jeune maman avec son petit garçon apprenant à marcher. Dans mon état émotionnel, j'arrivais à ressentir leurs joies, leur peines, et leurs douleurs.
Tous avaient l'air si heureux, ou parfaitement malheureux, mais au moins ils vivaient, sans rien à se reprocher.
Il n'y a jamais eu de fantômes ni de brume qui fait disparaître les gens, ce n'est que le poids du remords qui me submerge, ou alors cette brume s'appelle conscience.
Elle a rejeté le mal que j'avais fais, me l'a fait oublier, uniquement pour me protéger.
Pour un temps, un temps seulement. On ne lui échappe pas indéfiniment.
Tout est désormais si clair.
J'en ai perdu l'appétit, je n'arrive plus à dormir.
Demain j'irai me dénoncer, si j'en ai le courage.
Peu importe les conséquences.
Mais d'abord je veux dormir, juste dormir.
Je suis si fatigué en ce moment.
Si fatigué…

auteur : mario vannoye
le 07 novembre 2008