Le sanglot des pierres



Les six rescapés avançaient péniblement sous une pluie diluvienne, complètement perdus. La bataille avait fait rage la veille, et tous leurs compagnons d'armes étaient soit morts ou agonisants, soit en train d'errer comme eux dans cette campagne inhospitalière. Ils venaient de vivre un véritable carnage dans les tranchées, un déluge d'obus sifflants à leurs oreilles, des corps mutilés, des membres arrachés, des visions de cauchemars qu'ils n'oublieraient jamais. Ils avaient riposté, mais les assaillants étaient beaucoup trop nombreux. L'un deux avait vu son propre frère littéralement exploser en marchant sur une mine, juste à côté de lui, sa tête roulant dans la boue.
L'ennemi était sanguinaire, l'ennemi était partout, c'était une guerre stupide et sans merci.

Ils n'avaient eu leur salut que durant la nuit, à la faveur d'une accalmie des combats. Quelques éclairs sporadiques de tirs de mortiers zébraient le ciel, mais c'était tout. Ils abandonnèrent leur position, et de toute façon c'était ce qu'ils avaient de mieux à faire pour ne pas finir comme ces centaines de cadavres qui les entouraient.
L'aube se leva, regarda ces misérables qui marchaient vers leur destin, continua sa course éperdue vers le temps qui passe et laissa sa place à un jour franc et pluvieux.
Dans le groupe il y avait un lieutenant, un homme d'une quarantaine d'année aussi sanguinaire que l'ennemi d'en face, un autre de trente cinq ans professeur d'histoire avant la guerre, enrôlé de force, et quatre jeunes hommes d'une vingtaine d'années chacun, pratiquement encore des gamins qui se demandaient ce qu'ils foutaient là, à se battre pour leur pays et défendre leur patrie.





Le professeur d'histoire avait des idées bien arrêtées sur les combats que se livraient les hommes depuis la nuit des temps. L'Histoire avec un grand H ne sert jamais d'exemple, ils ont sans cesse une soif absolue de domination et de pouvoir, ce besoin intense de montrer qu'ils sont les plus forts, et le prix en est exorbitant : des millions de vies massacrées, des horreurs sans nom, des enfants orphelins, des viols et des supplices. Il y a toujours des gens qui naissent avec un immense désir de conquêtes, et le peuple doit succomber à leurs désirs morbides, suivre et mourir. Et tout ça pourquoi ? Pour qu'une fois les combats définitivement terminés et le traité de paix signé, les grands chefs se donnent une bonne tape dans le dos en signe d'amitié, comme si de rien n'était, comme si tout ce sang versé n'avait pas beaucoup d'importance. Mais certains heureusement devaient répondre de leurs actes ignobles.
L'homme est un loup pour l'homme.

Après une marche de plusieurs kilomètres, exténués et la faim leur nouant le ventre, ils arrivèrent en sortant d'un bois à une vieille ferme, apparemment vide. Tous leurs sens en alerte, ils s'allongèrent sur le sol à une centaine de mètres de là, armes braquées vers la maison. Muni de ses jumelles, le lieutenant inspecta les alentours puis leur ordonna de courir vers la vieille bâtisse.
Ils forcèrent la porte avec la crosse de leurs fusils. Le toit était passablement effondré dans la cuisine, la pluie formant de grosses flaques sur le plancher détrempé. Des poutres enchevêtrées jonchaient le sol. Le toit au-dessus du salon et des chambres tenait encore, et ils installèrent leur campement dans ces pièces. Au moins ils étaient au sec. L'un d'entre eux se rua vers un grand buffet et trouva une quantité incroyable de boîtes de conserves, appela ses camarades et tous se mirent à rire de bonheur. Le lieutenant ordonna à l'une des jeunes recrues de se poster à une fenêtre et de surveiller l'extérieur. Les hommes sortirent pour une inspection en règle, chacun de son côté.
Un jeune soldat cria aux autres de venir immédiatement, tout excité par ce qu'il venait de découvrir. Un homme gisait dans un gros trou rempli d'eau, la tête et les épaules reposant sur le talus, couvert de boue. Il devait être là-dedans depuis des heures, mais il était vivant.
Et à son uniforme, c'était un ennemi.
Il leur dit quelque chose qu'aucun d'eux ne comprit, tellement il parlait bas et dans une langue étrangère. Le professeur d'histoire se pencha car il connaissait cette langue. Il approcha son oreille tout près du visage du moribond : "Foutez-le camp, ne restez pas ici je vous en conjure, foutez-le camp en vitesse". Il répéta ces mots en les regardant, les yeux fous, mais aucun ne prit au sérieux cette mise en garde. Ils le sortirent de son trou, l'emmenèrent sur un lit et lui ligotèrent les pieds et les mains pour pas qu'il ne s'échappe. Il y avait sur son visage une terreur indicible.
Le lieutenant, son traducteur à côté de lui, lui demanda où étaient les autres. Mais il continuait de leur adjurer de partir tout de suite, c'était un mauvais endroit, et tous mourraient un à un s'ils restaient ici.
- OÙ SONT LES AUTRES ?
Pas de réponse.
- TU VAS PARLER SALE CHIEN, OÙ SONT LES AUTRES ?
Il appuya la lame de son couteau de chasse sous la gorge du captif.
- Si à trois tu ne me dis pas où sont tes camarades, je t'égorge comme un porc. Un, deux...
Il trancha au-dessus du genou. L'autre hurla de douleur en essayant de mettre ses mains sur sa blessure, mais il était trop bien attaché.
- Alors, tu seras plus bavard maintenant ? Où sont les autres ?
- Ils...ils ont dis...disparus dans la cave. On était huit en tout. Mais vous ne devez pas y aller, oh putain ça fait mal, meeeeerde. N'y allez pas sinon ça vous tuera aussi.
- A la cave ! Tiens donc ! Et ben on va y jeter un petit coup d'œil à cette cave.
- Non non non je vous en prie, vous ne savez pas ce qui vous attend là en dessous. Et ça viendra ici ensuite, ça viendra et ça me prendra comme ça a pris les autres.
- Ta gueule ! J'ai déjà vu bien des horreurs dans cette guerre. Ce n'est pas toi qui va me faire peur avec tes histoires.
Il désigna l'un des soldats.
- Toi, tu restes ici, tu le soignes et tu me le surveilles.

Il sortit de la chambre et descendit à la cave avec deux hommes, munis d'une lampe à pétrole.
L'escalier était sombre et parsemé de grosses toiles d'araignée, la volée de marches interminable. Ils arrivèrent à une porte métallique qui ne possédait ni poignée ni serrure. Ils forcèrent pour l'ouvrir, en donnant des coups de pied, mais rien à faire, elle restait hermétique. Ils remontèrent tous les trois en jurant.
Le lieutenant se rua sur l'homme allongé et le secoua, ivre de colère.
- Comment on ouvre cette foutue porte, comment hein ? Comment ?
- Je...je ne sais pas. J'étais de garde ici dans la maison, et quand j'ai vu que personne ne remontait, je suis descendu aussi et la porte était fermée. Je ne sais pas comment on l'ouvre. J'ai entendu des cris horribles, c'était affreux, ça a duré une éternité. Puis plus rien.
- Et tu peux me dire pourquoi t'étais là dehors dans ce trou, avec de l'eau jusqu'aux oreilles ? Peut-être que Monsieur pourra m'éclairer sur ce point, si Monsieur veut bien sûr me le révéler ?
- J'ai eu peur tout seul ici, j'ai voulu partir, il faisait nuit et je suis tombé dedans. J'ai pas fais attention. J'ai essayé d'en sortir, mais c'était comme si j'avais les pieds enlisés, je pouvais plus les bouger. Je vous jure que c'est vrai.
- D'accord, on verra ça plus tard. Pour l'instant tu es notre hôte, et on va te choyer tu vas voir. Nous on va déguster deux ou trois de ces succulentes boîtes de conserve, pendant que toi tu vas rester là sur ton lit à nous regarder manger. Un vrai supplice, nous voir nous bâfrer pendant que toi tu vas en baver tellement ça te fera envie. Peut-être qu'après Monsieur daignera enfin me dire la vérité !
L'homme le regarda, reposa sa tête sur le matelas, le sang de son genou suintant à travers le pansement sommaire.
- Vous ne comprenez pas, vous ne voulez pas comprendre. Il faut partir le plus vite possible.

Ils mangèrent de bon appétit à la lueur de lampes à pétrole, pendant que l'autre psalmodiait des paroles sans suite dans sa langue maternelle. Il y avait même du vin dans le buffet, et chacun l'apprécia beaucoup, un verre pas plus, parce qu'ils devaient rester sur leur garde, l'esprit clair, prêts à toute éventualité. Un soldat observait les alentours depuis une fenêtre, écarquillant les yeux sur une nuit noire et froide. La pluie continuait de tomber sans relâche, formant un rideau impénétrable et inquiétant.
Ils allèrent se coucher, ne dormant que d'un sommeil léger, un homme à côté de leur prisonnier.

Le lendemain matin, le lieutenant se leva, presque frais et dispos. Il entra dans la chambre pour renouveler ses questions.
Le lit était vide.
Il secoua le soldat sans ménagement pour le réveiller.
- Où est-il passé ? vociféra t-il.
- Comment ça ? Merde, il a disparu !
- Tu étais chargé de le surveiller. Tu mériterais de passer en cour martiale à cause de ça. Allez ! On se lève ! Il faut le retrouver ! ET TOUT DE SUITE !
Ils le cherchèrent dans tous les endroits où il aurait pu se cacher, mais aucun ne le trouva. C'était incompréhensible, personne n'avait rien entendu, et l'homme avait les pieds et les poings liés, le genou tailladé. Comment avait-il pu s'enfuir ?
Le lieutenant était le plus troublé des six. C'était lui le responsable de ses hommes, et jamais il n'avait été confronté à une telle situation jusqu'à présent.
La cave !!! Il n'y avait que là qu'il pouvait être, même s'il avait dit qu'il en avait une trouille bleue. De toute façon, il ne croyait pas à son l'histoire, et coûte que coûte ils finiraient par l'ouvrir cette fichue porte.
Ils descendirent les marches, mais la porte était toujours fermée.
Aucune trace de leur prisonnier, nulle part.

Ils passèrent la journée à nettoyer leurs armes, à laver leurs vêtements et à se rappeler leur vie d'avant la guerre. Les plus jeunes montrèrent des photos de leurs parents ou de leur petite amie, en se demandant ce qu'ils devenaient depuis tout ce temps. Ça devait être très dur pour eux, et ils n'avaient aucunes nouvelles, pas plus de leur famille que de l'avancée des troupes. Si ça tombe la guerre était enfin terminée, mais ils n'y croyaient pas beaucoup.
Le lieutenant décida que le lendemain ils partiraient retrouver les leurs, ils ne pouvaient pas rester dans cette maison alors qu'ils avaient besoin d'eux au combat. Tans pis pour leur prisonnier disparu et ce qu'il y avait derrière la porte de la cave . Ils étaient des soldats, pas des mauviettes en villégiature dans cette baraque pourrie.
La nuit tomba, froide et lugubre. Et cette saloperie de pluie qui n'arrêtait plus de tomber. Mais qu'est-ce que c'était que ce foutu pays ?
Ils se couchèrent, un homme en faction devant la fenêtre.
Deux heures plus tard, le garde entendit comme un chuintement venant de la cave. Il prit une lampe, descendit prudemment chaque marche. La porte était légèrement ouverte. Il la poussa doucement, son pistolet à la main, et entra dans les ténèbres.
Elle était immense, toute voûtée, avec des allées qui partaient dans tous les sens, telles de petites bouches noires prêtes à vous avaler. Il y avait un capharnaüm incroyable ici, des tas de meubles cassés, des matelas sales, un vieux vélo tout rouillé, des tableaux empilés pêle-mêle les uns sur les autres, des montagnes de cartons renversés remplis de livres…
L'homme continua d'avancer, pas après pas, son cœur battant la chamade. Il entendait toujours cette espèce de bruit bizarre qui lui emplissait les oreilles, comme un appel vers quelque chose d'absolument effroyable. Il était hypnotisé par ce chuintement. N'empêche qu'il avait une trouille démentielle qui lui mordait les entrailles, mais il ne pouvait pas s'arrêter d'aller plus avant. Il pénétra dans l'une des allées. Arrivé presque au milieu, il vit deux petites lumières jaune briller à l'autre bout, comme des yeux. Tétanisé sur place, il les regarda s'approcher lentement. En voyant à quoi ils étaient accrochés, il en perdit presque l'esprit. Il hurla comme jamais on avait hurlé.

Pendant ce temps les autres dormaient.
Ils n'avaient rien entendu.





Le lieutenant faisait un cauchemar. Il s'agitait sur son lit, des souvenirs de ce qu'il avait fait un an auparavant troublant son sommeil.
Il rejoignait leur garnison avec quatre autres soldats, des hommes sans foi ni loi, pas comme ces mauviettes avec qui il était maintenant. Ils avaient fait une halte dans une ferme isolée, un peu comme celle-ci. Dans la maison, ils trouvèrent un vieillard et son épouse, leur fils et belle-fille et un petit garçon d'une dizaine d'année.
Ça avait commencé comme un jeu stupide, en leur faisant peur avec leurs armes. Ils se saoulèrent et obligèrent les deux femmes à se déshabiller. La plus jeune était fort jolie, et leur excitation était à son comble. Ils obligèrent la femme à se coucher sur la table de la cuisine. L'un deux avait un pistolet braqué sous le menton de son mari, et le plus vieux était attaché sur une chaise avec une corde. Ils les avaient bâillonnés.
Le petit garçon pleurait à chaudes larmes, ne comprenant rien à ce qui se passait. Elle essayait de se débattre, mais ils la frappaient au visage pour qu'elle reste tranquille. Du sang coulait de son nez et de sa bouche, et ils continuaient, continuaient, continuaient, pendant que les autres riaient.
Le soldat auprès du mari maintenait fermement sa tête pour qu'il voit bien ce qu'on faisait à sa femme. Quand ils ont eu fini, elle s'est levée en titubant et a crachée en plein visage du lieutenant. Il lui a balancé un énorme coup de poing, lui cassant la mâchoire. Puis ils ont emmené tout le monde dehors. Leur vie serait sauve s'ils arrivaient à courir jusqu'à l'arbre à cinquante mètres de là en moins de quinze secondes, chacun leur tour.
Ils ont commencé par la grand-mère. La pauvre femme essayait de cacher sa nudité. Elle avait déjà bien du mal à marcher, alors courir…
Mais elle y est allée, la peur lui donnant des ailes, en les suppliant de ne pas faire ça.
Elle avait à peine parcouru quelques mètres qu'ils lui ont tiré froidement dans le dos. Puis le grand-père, qui tremblait de tous ses membres. Ils lui ont réservé le même sort. Quand ce fut le tour de la jeune femme, son mari s'est jeté sur eux et ils l'ont achevé à coups de crosse. Il ne restait plus que le petit garçon en état de choc. Ils ont formé un cercle autour de lui et se sont amusés à le balancer d'un côté à l'autre, jusqu'à ce qu'il tombe par terre. Et puis ils l'ont laissé là, dans la poussière, sanglotant et désespéré.
Le pire, c'est qu'après ils ont pendu les cadavres et leur ont tiré dessus, comme dans une fête foraine. Ceux qui arrivaient à tirer en pleine tête avaient droit à une bonne rasade de vin.
L'enfant les regardait, le visage plein de larmes.
Ils ont volé l'argent et les bijoux et sont repartis, satisfaits de leur immense connerie.
Le petit garçon hantait ses nuits depuis ça. Il n'arrêtait pas de le voir et ses lèvres remuaient faiblement pour lui demander : "Pourquoi ? Pourquoi ?"
Mais c'était la guerre nom d'un chien, et ils étaient en territoire ennemi. Alors pourquoi pas en tuer quelques-uns de plus, même si cétait des civils ?

Il se réveilla et vit tout de suite que personne ne montait la garde près de la fenêtre. Il aboya aux autres de se lever immédiatement.
- Putain mais c'est pas vrai !!! Qui devait le relever ?
- C'est moi lieutenant, mais il n'est pas venu comme il devait le faire.
- Et t'as dormi comme un loir. Tu auras de mes nouvelles, je te le jure petit merdeux. En attendant tout le monde le cherche, ET AU TROT !!!
Ils explorèrent la maison et les dépendances, descendirent même jusqu'à la porte de la cave toujours fermée, mais il s'était tout simplement volatilisé.

Il devait remettre à plus tard leur départ. Ils ne pouvaient pas s'en aller en laissant un des leurs, peu importe où il soit. Il ne croyait pas qu'il avait déserté. Il y avait quelque chose d'étrange dans cette maison, c'en était presque...palpable. D'abord leur prisonnier, puis maintenant un de ses soldats. Il commençait sérieusement à avoir la pétoche, sans oser se l'avouer. Ils lisaient la peur dans les yeux des autres, et c'était pas bon signe. Ce n'est jamais bon signe quand les gens ont peur, ils font n'importe quoi dans ces cas-là, impossible de les raisonner.
La journée passa tant bien que mal, et personne ne parla beaucoup.

Le soir, la pluie cessa enfin pour laisser place à un épais brouillard. Il avait quelque chose de surnaturel, quelque chose de…malsain.
Ils regardaient tous par les fenêtres, épiant l'obscurité. L'un deux cria qu'il voyait quelque chose bouger là-dehors, comme des feux follets d'une couleur verdâtre. Ils se précipitèrent à sa fenêtre et virent eux aussi des langues de feu danser dans la nuit, de cette couleur sale et verte. Puis il y eut les rires. Des rires démoniaques, démentiels, à vous donner froid dans le dos.
- Qu'est-ce que c'est lieutenant, bordel c'est quoi tout ça ?
- J'en sais rien. Merde j'en sais rien du tout !
- Il faut qu'on foute le camp, on peut pas rester ici. Putain l'autre avait raison en nous disant de partir, il avait raison cet enfoiré et on va tous crever vous m'entendez, ON VA TOUS CREVER !!!
- La ferme bordel ! Personne ne va mourir. Nous sommes des soldats ! Alors ressaisis-toi ! C'est certainement l'ennemi qui essaie de nous foutre la trouille. Mais on va leur montrer qui on est. On va défendre chèrement notre peau.
- Ce n'est pas humain ces lueurs et ces rires, c'est autre chose, balbutia l'un des plus jeunes d'une voix tremblotante.
Ils observèrent un long moment la nuit et le brouillard qui les enveloppaient, avec dans leurs oreilles les rires démentiels qui continuaient sans relâche, prêts à les rendre fous. Et les lueurs verdâtres dansaient, dansaient dans le brouillard…
Un cadre tomba sur le sol, avec un bruit sec.
Tous sursautèrent, les nerfs à fleur de peau, la peur au ventre.
Une chaise se renversa toute seule, jetée par une main invisible.
Puis une cavalcade de pas dans la pièce.
Et des coups frappés aux vitres.
C'en était trop.
L'un deux se précipita sur la porte d'entrée, l'ouvrit à toute volée et tira sur la nuit. Il avançait dans le brouillard, complètement hystérique, en exigeant à l'ennemi de se montrer. Tous lui crièrent de revenir immédiatement.
Puis soudain il y eut le silence.
Leur camarade avait disparu, à dix pas de la maison.
Et dehors le brouillard s'épaississait, les rires continuaient, de longs ricanements épouvantables, et les lueurs dansaient…
En les appelant chacun par leur nom.






Ils entendirent un grincement, comme une porte qui s'ouvre sur ses gonds rouillés. Ça venait de la cave.
Armes braquées, ils descendirent lentement l'escalier, une torche à la main. Tout plutôt que l'inaction, bien trop angoissante.
Le lieutenant poussa doucement la porte.
Ils pénétrèrent dans la cave.
Rien, personne.
Ils s'avancèrent jusqu'au milieu, rassemblés les uns contre les autres.
- On va inspecter l'endroit, leur chuchota-t-il.
Ils fouillaient derrière chaque meuble, soulevaient chaque matelas. Des souris s'en échappaient en couinant. L'atmosphère du sous-sol était lourde et oppressante.
- Vous deux, vous prenez cette allée. Nous, on prend celle-là. Retour ici dans dix minutes.
- Mais c'est de la folie ! Pourquoi ne pas rester ensemble ? On ne sait pas ce qu'il y a là-dedans !
- Parce qu'on ira beaucoup plus vite. Après, on remonte, on attend l'aube et on fiche le camp.
- Et ce qu'il y a dehors, c'est peut-être ici aussi !
- Le seul moyen de le savoir, c'est d'y aller. Exécution !
Ils pénétrèrent dans les allées, à pas de loup, terrorisés, le lieutenant avec un jeune soldat.
Des hurlements de détresse déchirèrent leurs tympans. Ses hommes se battaient, en tirant sur quelqu'un…ou quelque chose.
Et puis plus rien.
Le jeune soldat fit demi-tour et se précipita sur la porte en tremblant de tous ses membres.
Elle était de nouveau fermée.
Le capitaine braqua son arme vers la jeune recrue en lui ordonnant de rester avec lui. Il lui tira une balle dans le dos, puis une autre dans la tête. L'endroit le possédait, ce qu'il y avait dans la cave était en train de le dominer, de le rendre fou.
Il réussit à se ressaisir et courut dans l'allée où les deux autres avaient pénétrés, le bruit de ses bottes raisonnant sur le sol.
Mais il ne les retrouva pas, ils avaient eux aussi disparus. Désormais, il était seul dans cette cave.
A la lueur de sa torche, il retourna sur ses pas, en regardant constamment par-dessus son épaule. Une faible lueur phosphorescente apparut tout à coup, baignant chaque recoin.
Il était prisonnier, avec quelque chose d'inhumain qui hantait ces lieux et tuait ses hommes.
Et les faisait disparaître.

Il s'affala sur le sol, vidé de toute son énergie. Il sentit des frôlements sur tout son corps et se débattit frénétiquement pour s'en débarrasser, en proie à une terreur sans nom. Mais il n'y avait rien. Il resta ainsi pendant deux jours et deux nuits, recroquevillé dans un coin de la cave, arme pointée, marmonnant des paroles incompréhensibles. A part ce qu'il disait, le silence était total. De temps en temps ses yeux se fermaient et il commençait à s'endormir pour se réveiller dans la minute qui suit, terrorisé.
Mais la fatigue eut raison de sa volonté.

Ce qui le réveilla fut la sensation d'une présence à ses côtés. Un être de cauchemar se dressait devant lui. Il vida tout son chargeur dessus en reculant sur ses fesses avec ses pieds, mais l'autre resta debout.
C'était leur prisonnier tout n'en étant pas lui, sa tête complètement déchiquetée, comme mordue par des milliers de rats. De grands lambeaux de chair pendouillaient sur ses joues. Du sang maculait ses vêtements, et l'entaille qu'il lui avait faite au genou n'était plus qu'un amas de chair purulente, des dizaines d'asticots grouillant dessus.
Le visage du lieutenant n'était plus qu'un masque d'épouvante.
- Je t'attendais depuis si longtemps, et tu es enfin là.
- Non non non foutez le camp allez-vous en vous n'existez pas laissez-moi tranquille ! NOOOOOOOON !
La créature de cauchemar enserra son crâne entre ses pattes griffues et planta ses yeux de braise dans les siens.
- Regarde ce qu'ils font tes amis, regarde bien !
Et le soldat vit des horreurs encore plus terribles, des choses abominables.
Il vit ce que ses compatriotes avec leurs beaux uniformes galonnés faisaient aux vieillards, aux femmes et aux enfants, déportés dans des wagons à bestiaux puis enfermés dans d'affreuses chambres à gaz, une mort lente et extrêmement douloureuse. Il vit des montagnes de corps squelettiques s'amonceler, empilés en d'immenses charniers et recouverts de chaux vive, des centaines de morts innocentes à cause de la folie des hommes, et des gens torturés pour leur faire avouer ce qu'il n'y avait rien à avouer. Il vit certains pratiquer d'horribles expériences sur des enfants et leurs mères, des objets fabriqués avec leur peau, des choses absolument terribles que jamais aucun homme n'avait osé faire jusqu'à présent. C'était des monstres qu'il voyait, ça ne méritait pas le terme d'êtres humains, et pourtant ça existait, mon dieu oui ça existait, toutes ces visions étaient insoutenables, c'était à en vomir d'écœurement et de dégoût.
Ce qu'il fit à genoux dans la poussière, de violents spasmes lui brûlant les entrailles.
- Assez, assez je vous en prie, je ne veux plus voir ça, c'est trop horrible. Je n'ai jamais voulu ça, je ne savais pas, non je ne savais pas, je ne suis qu'un soldat qui obéit aux ordres.
Il sanglotait de toute son âme, et son âme devint presque pure.
- Tu te souviens de cette maison où tu as assassiné ces malheureux, de ce petit garçon que vous avez laissé orphelin ? Le lendemain on l'a retrouvé errant sur une route de campagne, en appelant sa maman. Il a été recueillit par une gentille famille. Mais depuis ce jour il reste des heures entières assis sur une chaise, les yeux dans le vague. Il n'a jamais plus reparlé depuis. Il vous voit, vous tous, violer sa mère et tuer sa famille, s'amuser avec leurs corps. Ça martèle sa tête à en devenir fou. La nuit il se réveille en hurlant, persuadé que vous êtes dans sa chambre. Il avait à peine dix ans. Dix ans ! Vous n'êtes que des monstres.
Je vous avais pourtant prévenu de ne pas rester ici, je vous avais donné votre chance. Mais vous n'avez pas écouté.

Son visage changeait constamment, prenait celui de tous les martyrs de ces guerres inutiles. Tous lui hurlaient : "Pourquoi, pourquoi, POURQUOI ?"
- Tu vois ces pierres là au fond, même elles pleurent en voyant toutes vos atrocités. Comment arrivez-vous à commettre de tels actes ? L'homme est pourtant capable de réaliser de grandes et belles choses. Mais regarde ce que vous faites. Jamais personne n'est coupable, il y a toujours un chef qui vous commande. Mais tout le monde a le choix, et toi tu as choisi. Tu as choisi de participer à cette guerre, pire tu as choisi d'être mauvais et cruel, tu as tué comme les autres, il me faut ton sang. C'est la juste rétribution.

L'homme se releva et couru de toutes ses forces vers la porte d'entrée, en hurlant comme un dément.
Les rieurs le poursuivaient, ces petites créatures abominables sorties de l'enfer pour venger le sang des innocents.
Mais la porte s'était refermée, et il n'y avait plus personne de l'autre côté. Il tambourina sur le blindage pour qu'on vienne à son secours, et les rieurs se jetèrent sur lui pour le déchiqueter et le mettre en pièces. Il connut la souffrance, celle-là même qu'il infligeait aux autres. Il ne resta bientôt plus que ses dents et quelques os sur le sol, et son fantôme erra pour l'éternité dans les méandres de cette cave nauséabonde, en proie à mille douleurs, parce qu'il devait expier pour les fautes impardonnables de tous les bourreaux que la terre porte depuis le commencement du monde.
Et lui aussi en faisait partie.

Dans la cave, les pierres elles-mêmes se mirent à sangloter, témoins impuissantes de toute l'horreur humaine.
Et la noirceur des hommes est parfois si profonde…

auteur : mario vannoye
le 19 juin 2008