La dame du lac



Cela fait la huitième année que je viens seul ici. J’ai acheté cette maison peu après le décès de mon épouse, et quand j’ai terminé un nouveau bouquin, c’est ici que je me repose, pour être tranquille, me ressourcer. C’est une maison magnifique, de style colonial, située au bord d’un lac. Les quelques autres habitations alentour appartiennent toutes à des gens fortunés, et seulement deux ou trois sont occupées toute l’année.
Mon dernier livre a eu un énorme succès, et j’étais content d’échapper à toute l’agitation qu’il y a eu autour.
Quand j’ai pris la route pour venir ici, j’étais complètement épuisé, après toutes les interviews et conférences que j’ai données, toutes ces choses qu’un écrivain se doit de faire lors d’une nouvelle parution. J’ai été bien accueilli par les gens du coin, et ils savent que je préfère rester seul quand je suis ici.

Le soir, après mon repas, j’aime bien venir m’asseoir sur le banc au bord du lac, un verre de whisky à la main. Je reste là, contemplant le paysage, laissant libre cours à mes pensées. Je m’imprègne du lieu, et la faible clarté venant de la véranda me laisse entrevoir tous les secrets de la nuit. J’écoute le vol des oiseaux justes au-dessus de l’eau, le plongeon gracieux des engoulevents à la recherche de nourriture, les criquets dans l’herbe haute. Je ressens cette plénitude qui me rassure et me ferait presque dire que je suis heureux.




Il y a une semaine, je suis sorti comme d’habitude. Cela faisait un bon moment que j’étais sur mon banc, et je pensais à rentrer, quand j’ai entendu comme une douce mélodie venant du lac. Il y avait au-dessus de l’eau une légère nappe de brume qui s’effilochait au gré de la brise, reprenant une nouvelle forme quelques instants plus tard. C’était prodigieux cette métamorphose perpétuelle, et j’y voyais maintes créatures se révélant à mon imagination. C’était la pleine lune, la période propice à tous les possibles. En entendant cette musique, je me suis demandé si je ne rêvais pas. J’ai tendu l’oreille, attentif au moindre bruit, et ouvert grands les yeux. Ce que j’ai vu m’a proprement bouleversé. Une barque venait vers moi, et au milieu se tenait une jeune femme d’une beauté époustouflante. Elle était debout, et personne ne conduisait l’embarcation. Seulement vêtue d’une tunique transparente, je devinais son entière nudité sous son vêtement. C’est elle qui murmurait cette mélodie mélancolique, et j’étais comme envoûté par son chant.
Je ne saurai bien décrire toutes les formes délicates de son visage, mais jamais parmi toutes mes connaissances je n’avais vu une telle beauté. Je restai là à la contempler, sans même me demander ce qu’elle faisait ainsi en cet endroit. La barque approchait doucement, et bientôt elle fut près de la rive. La ravissante créature me tendit un bras, m’invitant à lui prendre la main, et je l’aidais à regagner la terre ferme. Le contact de sa peau sur la mienne m’électrisa, et je sentais les effluves de son parfum enivrant me chatouiller les narines. Je n’arrivais pas à proférer un seul mot, tellement j’étais subjugué par sa présence. Elle avait dans le regard quelque chose de si émouvant que j’étais prêt à faire toutes les folies du monde pour que jamais elle ne me quitte.




Sa disparition fut si soudaine que je restais là, la bouche ouverte pendant plusieurs secondes. J’étais donc sujet à des hallucinations, et si je n’avais pas déjà terminé mon whisky, je l’aurai jeté dans l’herbe. Mais non, c’était vrai, puisque la barque était encore là.
Pas très rassuré, j’ai regagné la maison. J’étais tellement troublé par ce que je venais de vivre que je téléphonais à Marie, mon amie, ma confidente. On se connaît depuis plusieurs années, et il n’y a jamais eu entre nous que de vrais rapports d’amitié. Je pouvais compter sur elle, et elle pouvait compter sur moi. C’est une personne disons…exceptionnelle, et quand nous nous retrouvons, ce sont des discussions et des rires à n’en plus finir, tellement nous nous comprenons bien tous les deux. Marie, le prénom le plus beau que la terre ait jamais porté.
Je lui ai raconté ma petite histoire, et nous en avons discuté un bon moment, mais bien sûr elle ne m’a pas crû. Elle m’a promis de venir très bientôt et recommandé de prendre une bonne douche avant d’aller me coucher, ce que j’ai fais.
Le lendemain, après une nuit fort agitée, j’étais toujours aussi troublé que la veille. J’ai attendu le soir avec impatience, pour voir si l’apparition reviendrait encore. La nuit n’était même pas encore tombée que j’étais déjà au bord du lac, essayant de me convaincre que c’était complètement irrationnel ce que je faisais là. La barque avait disparue. Après environ deux heures, je me décidais à rentrer, me traitant de fou pour croire à de telles choses.
C’est sur le chemin qu’elle m'apparut cette fois-ci.

Elle était habillée de la même façon. Les mêmes yeux magnifiques, le même corps à vouloir vous damner.
Elle me toucha le visage de ses mains graciles, et j’en ressentis des frémissements de désir. A ce moment là je perdis complètement la tête. Je ne voulais qu’une seule chose, la posséder, encore et encore, quitte à tout perdre en ce monde.
‘Prends-moi, et tu auras tout ce que tu désires’, me dit-elle d’une voix suave. Je n’arrivais plus à réfléchir, je n’avais plus aucune pensée cohérente qui me venait à l’esprit. Elle m’enlaça de ses bras autour de mon cou, et ses lèvres s’approchèrent des miennes. Je l’embrassais à pleine bouche, faisant aller et venir ma langue sur la sienne, sentant un désir physique démentiel m’envahir. Je la forçais à se mettre à genoux dans l’herbe, tout en continuant nos baisers. Je lui ôtai son vêtement, caressant et embrassant ses deux seins magnifiques. Sa peau nacrée était aussi douce qu’une peau de pêche. Toutes les courbes de son corps invitaient à une frénésie sexuelle sans limites, et je n’avais pas assez de mes deux mains pour en explorer chaque partie. Le galbe de ses fesses me rendait fou, et jamais je n’avais eu une telle érection. Elle m’aida à me déshabiller, et me caressa à son tour, effleurant à peine ma peau de ses mains expertes. Bientôt ses lèvres se posèrent sur mon sexe érigé, tenant d’une main la peau soyeuse de mes bourses, m’électrisant en de petits soubresauts. Elle arrêta juste avant que je n’explose, et s’allongea dans l’herbe. En écartant ses longues jambes, elle offrit à mon regard toute son intimité, une invite à tous les fantasmes non encore inventés.
Mon sexe me faisait mal tellement il était dur. Il n’y avait plus qu’une seule chose qui comptait dans ma vie, lui faire l’amour et que cela dure très longtemps. Je m’enfonçais d’un coup brusque, et elle mit ses jambes autour de moi, n’arrêtant pas de me chuchoter à l’oreille combien elle attendait ce moment, et qu’elle m’avait choisit. J’allais et venais en elle, voyant défiler devant mes yeux toutes les perversions que les hommes avaient imaginées depuis la création du monde, désirant les pratiquer les unes après les autres.
Je ne tardai pas à avoir une longue et bienfaitrice éjaculation, et je jouis en elle en proférant de petits cris salvateurs.
C’est là que tout a commencé à aller de travers.




J’avais les yeux encore fermés quand je me retirai de son réceptacle d’amour, la tête tourbillonnante. Je sentais sous mon ventre comme une peau écailleuse, et une odeur fétide m’aurait presque fait vomir. Elle avait encore ses jambes autour de moi, et ses pieds me pressaient les fesses, bien collés contre elle.
Quand j’ouvris les yeux ce que je vis me fit presque perdre la raison.
Ce n’était plus la ravissante jeune femme qui était là sous mon corps, mais une créature immonde, une chose abjecte ressemblant à une sorcière des temps oubliés, un vieux démon sorti de l’enfer.
Je sentais ses ongles me griffer le dos, laissant de longues marques sanguinolentes. Elle avait le visage tout crevassé, et de minuscules vers grouillaient sur ses plaies purulentes. Le bout de sa langue était partagé en deux parties, comme celle d’un serpent, et elle l’agitait vers moi d’une manière obscène. Ce n’était plus de longs cheveux dorés qu’elle avait, mais une espèce de tignasse filandreuse pleine de pourriture nauséabonde. Une de ses dents, ou plutôt un de ses chicots jaunâtres, tomba de sa bouche. De ses yeux s’écoulaient une matière purulente, grasse et écœurante.
J’essayais de me dégager de toutes mes forces, complètement perdu et affolé, mais elle me tenait trop bien contre elle.
‘Tu seras à moi pour l’éternité’ me dit-elle d’une voix chargée de haine et de désir mélangés. ‘Plus jamais tu ne pourras m’échapper, tu as succombé à mes charmes bien trop facilement’.
Elle passa une de ses mains griffues sous mon ventre, reprit mon pénis déjà tout flasque, et je sentis avec horreur que dès qu’elle me le toucha, un puissant désir me le fit durcir en un rien de temps. Elle me guida en elle, et malgré moi je recommençais à lui faire l’amour, ou plutôt à la baiser sauvagement. Cela ne dura que quelques minutes avant que je n’explose de nouveau, ma semence s’écoulant dans ce corps putréfié.

‘Regarde-moi, regarde comme je suis belle’ me dit-elle dans un souffle, ‘tu me redonnes vie, tu me redonnes espoir, grâce à toi je serai de nouveau comme avant, mais toi tu périras, car c’est ton âme que tu m’as offerte’.
Son corps écailleux disparaissait petit à petit là sous mes yeux, et bientôt je me retrouvai seul couché sur le ventre dans l’herbe humide, son rire démentiel sonnant encore à mes oreilles quand elle eut disparu.

Je restais comme cela un bon moment, pleurant comme un gosse, écœuré de moi-même, horrifié par ce que j’avais fait. J’étais anéanti, je savais au plus profond de moi qu’elle avait dit vrai en disant que je m’étais damné. Elle reviendrait très bientôt et me forcerait à avoir des rapports intimes avec elle, me prenant à chaque fois une petite partie de moi-même quand je jouissais en elle. C’est comme cela qu’elle se nourrissait, qu’elle revenait à la vie, avec ma propre semence, mon propre sperme, et je le lui avais offert presque complaisamment, même si à ce moment là je ne savais plus très bien ce que je faisais.
A cause de ma négligence j’étais perdu, je n’avais réfléchi qu’avec mes instincts physiques, tel un animal, tellement désireux de la posséder et de me soulager.
Je n’ai même pas pris la peine de ramasser mes vêtements, je suis rentré chez moi entièrement nu, et j’ai passé une bonne heure sous la douche, essayant de retirer de mon corps tout le mal qu’elle m’avait fait. Mais c’était impossible, pas avec de l’eau et du savon.
Je n’ai bien sûr pas dormi de toute la nuit, et le lendemain matin quand le téléphone a retentit, je l’ai laissé sonné pendant longtemps. Je savais que c’était Marie qui m’appelait, inquiète de ne pas avoir de mes nouvelles après mon dernier coup de fil à propos de cette soi-disant si belle créature que j’avais rencontrée au bord du lac. Mais je ne voulais plus voir ni parler à personne.




Elle est revenue plusieurs fois depuis, cette maudite créature. A chaque fois elle me force à lui faire des choses qui maintenant m’écœurent, et elle ne prend même plus l’apparence de cette si jolie jeune femme que j’avais vue.
Mais elle ressemble de moins en moins à cette horreur du tout début, quand elle m’a montré à quoi elle ressemblait vraiment. Tous ces moments d’activité sexuelle que nous avons lui donnent plus de force et de beauté à chaque fois, et bientôt elle sera une vraie femme, la même que celle qui était debout seule dans la barque, chantonnant une douce mélodie mélancolique.
Et moi, dans quel état je suis ? A force de lui offrir ce qui donne la vie, je suis presque mourant, j’ai perdu toute volonté, à part celle de lui donner du plaisir. Je n’ai presque plus que la peau sur les os, car je me nourris à peine, et je n’arrête pas de vomir toute la bile qu’il me reste.
Le seul moment où je me sens vivant, c’est quand je suis sur elle et qu’elle m’insuffle toute l’énergie pour assouvir son dessein, reprendre ce qu’elle a perdu.
Pourquoi Marie n’est-elle pas venue ici pour me voir, est-ce que cette succube aurait réussi à lui faire du mal ? J’espère que non, car alors je suis encore plus damné que ce que je pensais.

Il me reste quoi, seulement quelques jours maintenant avant que je ne succombe ?
Alors tant pis. Je sais qu’elle viendra ce soir comme tous les soirs maintenant. Dès qu’elle apparaîtra, je l’emmènerai avec moi pour l’éternité, n’ayant plus qu’à craquer une allumette, faisant exploser toute la maison avec le gaz que j’aurai laissé ouvert. Je suis prêt, je l’attends.

Pour moi oui, j’abrègerai ce calvaire infernal.
Mais est-ce que ce sera suffisant…pour elle ?

auteur : mario vannoye
le 14 octobre 2007