Petite Quenotte



Dans le château à cette heure avancée de la nuit, tout est calme.
Nous sommes en Ecosse, en 1719, période propice aux légendes et autres folklores contés maintes et maintes fois. Nobles et petites gens, tout le monde croit dur comme fer à l'existence des lutins, trolls, sorcières et farfadets qui peuplent les campagnes.
Au grand salon deux molosses soupirent sur leur paillasse à côté de l'immense cheminée, en rêvant du gros nonos que le cuisinier leur a offert ce matin. Mais ils sont tellement vieux qu'ils ne se rappellent plus où il l'ont enterré, ce qui n'est pas très malin.
Le vent souffle si fort que les arbres frigorifiés se retrouvent presque nus en ce début d'automne, comme si Eole en personne était descendu sur Terre juste pour les déshabiller. Leurs feuilles tourbillonnent en tout sens et nappent le sol d'un tapis moelleux mais détrempé. La pluie n'a de cesse de recouvrir tout ce quelle touche d'un linceul brillant, formant de petites flaques sur les sentiers alentours.
Dans leur lit à baldaquins, le maître des lieux se retourne en emportant avec lui l'édredon en plumes d'oie, laissant sa femme sans rien pour se réchauffer, à part sa chemise de nuit en dentelle. Elle frissonne dans son sommeil et se pelotonne contre son gros mari.
A côté de leur chambre il y a celle de leur enfant de sept ans, un petit garçon bien sage et très gentil qui ne cause de soucis à personne, sauf à son nounours qu'il étreint comme s'il voulait l'étrangler.
Tout le monde dort dans la propriété.

Tout le monde ? Oh non ! A deux lieues de là, soit environ neuf kilomètres, dans une vieille masure en plein milieu de la forêt, trois personnages ouvrent leurs paupières à une heure et demi du matin, après un repos qui a duré deux cents cinquante ans. Ils habitent sous une chaumière toute délabrée qui ne sert plus à rien depuis des lustres. Le toit est effondré, le lierre a recouvert ce qui reste des murs, et la végétation qui a poussée autour empêche quiconque d'y pénétrer.
Le couple est tout surpris d'être aussi frais et dispos après tant d'années. Ils ont trouvé refuge en ce lieu oublié des hommes, dans les sous-sols de cette habitation vétuste, constamment pourchassés par les gens de toute la région. Mais depuis longtemps on a oublié leur existence. Ils sortent de leur cercueil et s'étirent comme font tout ceux qui ont bien dormi.
Le père et la mère s'approchent du coffre dans lequel est endormi leur fils et le réveille doucement. C'est encore un jeune enfant malgré son âge.
Il les regarde avec amour et un franc sourire illumine le visage de ses parents, deux grandes canines dépassant de leur lèvre supérieure, de chaque côté de leur bouche.
Ce sont des vampires.
Et un petit déjeuner serait le bienvenu.





Papa vampire embrasse maman vampire sur les lèvres, en faisant bien attention de ne pas les lui écorcher avec ses grandes dents, et ébouriffe la tignasse de son rejeton de trois cents cinquante huit ans, ce qui correspond à peu près à nos six ans humains. Ses parents l'adorent et font tout pour lui faire plaisir, tout du moins quand ils ne dorment pas pendant deux siècles et demi d'affilée.
Ils l'ont surnommé Petite Quenotte, parce que deux croquignolettes canines ornent sa petite bouche et lui donnent un aspect tellement mignon. Il s'appelle Vladislas Pétrovitch Cyprian Borowosky de Virstett, douzième du nom, mais c'est beaucoup plus simple de l'appeler par ce charmant surnom, et si vous le voulez bien nous l'appellerons nous aussi comme ça.

Aujourd'hui est un grand jour. Il doit faire son apprentissage de vampire niveau 1, c'est à dire qu'il doit pour la première fois de sa vie enfoncer ses jolies quenottes dans le cou d'un être humain. Papa et maman sont là pour l'aider dans cet art difficile, mais s'il veut un jour être le Grand Maître des Vampires, il doit absolument réussir cette épreuve. Il y a en tout cinq niveaux, le dernier étant celui où il devra emmener avec lui sa future bien-aimée dans les limbes et revenir avec elle transformée en Dame Vampire. L'aboutissement de cet apprentissage n'est pas pour tout de suite, il y a encore des millions de litres d'eau qui couleront sous les ponts avant que cela n'arrive.

Pour l'instant il faut parer au plus pressé, c'est à dire calmer les gargouillis de leurs estomacs qui réclament à grands cris leur pitance, en faisant des borborygmes déplacés dans le silence sépulcral de l'ancienne demeure. Seulement voilà, il faut réussir à sortir de là et ce n'est pas chose facile.
Enfin pour quelqu'un comme vous et moi, mais nous ne sommes vampires ni les uns ni les autres, aussi n'avons nous pas la faculté de nous transformer en chauve-souris comme nous le désirons.
Ce n'est pas un problème pour papa vampire. En un clin d'œil le voilà devenu l'un de ces mammifères volants et se dirige à tire-d'ailes vers la forêt, histoire de dénicher un superbe chevreuil ou un sanglier bien dodu, ou bien même, dieu nous en préserve, quelqu'un se promenant dans les bois à une heure si indue.
Son œil exercé aperçoit justement quelque chose qui bouge là en-bas, et l'on dirait bien qu'il s'agit d'un marcassin tout chétif. Ce n'est pas énorme comme casse-croûte d'après repos, mais c'est toujours ça. Et de toute façon ce n'est que de son sang qu'il a besoin, pas d'autre chose. Ça lui servira d'en-cas si l'on peut dire, en attendant de trouver quelque chose de plus consistant et ensuite d'aller chercher sa petite famille pour le petit déjeuner. Il atterrit donc juste à coté du minuscule sanglier perdu dans cette immense forêt en emmêlant ses pattes de chauve-souris dans les branchages sur le sol et se retransforme en suceur de sang à deux jambes. Il se saisit de sa proie qui se met à couiner et à gigoter dans tous les sens, et au moment fatidique où il va planter ses énormes canines dans le cou du petit animal, une douleur atroce lui fait lâcher la bestiole. Une rage de dent comme jamais il n'en a eu lui donne des élancements terribles dans toute la tête.
Ce qui, pour un vampire, est quand même dramatique.

Il se contorsionne dans tous les sens tellement ça lui fait mal, en tenant sa mâchoire à deux mains et en jurant comme un charretier, des propos franchement indignes de son rang et de sa noblesse que jamais de la vie je n'oserais répéter ici. Au bout d'une bonne demi-heure la douleur se calme enfin et il peut chercher les herbes miraculeuses qui lui font tellement de bien.
Après deux cents cinquante ans à roupiller comme un loir, il avait complètement oublié cette maudite canine qui lui donne tant de soucis. C'est donc impossible tant que sa dent ne sera pas soignée, il ne peut les planter dans le cou de personne, à son grand désespoir.
Après sa cueillette médicinale, il se dit qu'il lui faut absolument trouver quelque chose à manger pour sa famille. Aussi ramasse-t-il d'autres plantes qui calmeront leur faim, quitte à ce que son épouse et son garçon se moquent un peu de lui de n'avoir réussi à dénicher un délicieux animal ou un être humain pour boire leur sang. Il en prend en quantité suffisante et ramène le tout dans son antre.
Ce que je peux vous dire, c'est qu'ils firent quand même un divin petit déjeuner, car quand on a très faim, qu'importe le flacon, pourvu qu'on ait l'ivresse.

Il est temps de passer maintenant aux choses sérieuses. Il prend son fiston par la main, pendant que maman fait son ménage, et l'emmène à part dans une des pièces inoccupées. Ça sent le renfermé et la poussière, les crottes de souris et l'humidité, et papa vampire en a le bout du nez qui le démange. Il se met à éternuer comme un beau diable, des atchoums et des atchoums à n'en plus finir, ce qui fait rire Petite Quenotte, et même se tordre de rire. Devant tant d'irrespect papa lui fait les gros yeux au moment où un ultime atchoum le fait postillonner sur le visage hilare de son garnement. D'abord tout étonné d'avoir fait une chose aussi peu élégante, il s'esclaffe avec son fils dans la pièce humide et froide, au point que maman vient voir ce qui arrive à ses deux hommes. Ils arrivent à le lui expliquer tant bien que mal en se tenant les côtes et tous les trois se mettent à glousser et à pouffer tellement qu'ils en ont les larmes aux yeux.
Mais les bonnes choses ont toujours une fin et il faut commencer l'instruction du petit bonhomme.

Cela dure très longtemps, le père narrant à son fils la fabuleuse histoire de leur noble famille depuis des générations, et il y en a des choses à raconter. Il est tellement pris par ses récits qu'il ne voit pas les heures qui passent. Petite Quenotte écoute sagement et pose même quelques questions, captivé par tant d'aventures. C'est maman qui leur rappelle qu'il est temps de déjeuner maintenant, un repas composé des plantes cueillies le matin même par le père de famille, vu qu'il n'y a que ça à manger.
Ensuite vient le tour des explications pratiques, sur la façon d'entrer chez les gens pendant qu'ils dorment alors qu'ils ont laissé la fenêtre de leur chambre grande ouverte, puis se pencher délicatement sur leur cou si appétissant et planter ses dents dans la chair délicate pour leur sucer le sang. Tout ça paraît tellement simple que Petite Quenotte hoche la tête pour montrer qu'il a bien tout compris, tout à fait d'accord, et que oui cette nuit, avec son aide, il appliquera studieusement les leçons de la journée. On ne peut pas dire qu'il en est fou de joie, mais c'est sa première sortie, aussi un peu d'appréhension lui serre le cœur. Pour l'instant ils doivent attendre et surtout rester dans les bas-fonds de la vieille chaumière, car si jamais ils sortent alors qu'il fait encore jour, le soleil les grillera comme une escalope sur un barbecue. Ce qui serait franchement dommage car je commence à bien les aimer ces vampires là.
Pas vous ?





La nuit arrive enfin. Père et fils s'envolent en direction du château. Les terribles élancements de sa dent malade ont recommencés et ils ont encore été obligés de manger des herbes et des feuilles. Une goule ne peut pas chercher leur nourriture préférée elle même, sauf si son époux est très souffrant ou raide comme la mort, c'est écrit dans le Livre des Soupirs. Seul un vampire masculin a le privilège de faire ce genre de besogne, tout du moins à cette époque. (Les mœurs et coutumes ayant beaucoup évoluées depuis, je présume que les dames vampires en ont tout à fait le droit de nos jours). Aussi leur a t-elle préparé un succulent potage avec la cueillette du matin, qu'ils ont dégusté froid car ils ne peuvent faire du feu, pour ne pas attirer l'attention.
Ils arrivent devant la fenêtre ouverte de la chambre du petit garçon qui dort à poings fermés, étreignant comme d'habitude son nounours comme une bouée de sauvetage. Il a fait chaud toute la journée et à presque minuit il fait encore lourd. Ils pénètrent dans la pièce et se transforment de nouveau en créature de la nuit à deux jambes. Papa vampire est attendri par ce mouflet qui ressemble étrangement à son garçon, mais il lui faut réagir et donner sa leçon à son propre fils. Il lui murmure la façon de faire et le lui montre même en se penchant sur le petit cou dénudé. Il lui explique qu'il n'a qu'à y planter ses deux croquignolettes canines. Petite Quenotte s'approche, se penche et ouvre la bouche, mais c'est plus fort que lui, il n'y arrive pas. Papa l'exhorte, l'encourage, le pousse, lui dit des 'mais vas-y donc !' désespérés mais il n'y a rien à faire, Petite Quenotte ne se sent pas le courage d'accomplir une chose qu'il juge franchement abominable.
Tout bien réfléchi, son père commence également à trouver ridicule cette façon de planter ses dents dans le cou des humains pour leur sucer le sang. Mais ce n'est pas le moment de s'appesantir sur la question, le garçon commence à bouger dans son sommeil et finit même par se réveiller.

En voyant ces deux étranges personnages, surtout le grand avec sa cape toute noire, ses interminables doigts très fins et ses ongles immenses, il ne se met ni à hurler ni à crier. Il leur demande simplement ce qu'ils viennent faire ici en pleine nuit, et comment ils y sont parvenus alors que sa chambre est à au moins sept mètres du sol et qu'il y a un large fossé tout autour du château. Il voit relativement bien ces deux êtres bizarres avec leurs visages blanchâtres, car c'est la pleine lune. Leurs longues dents brillent dans le reflet lunaire, et papa vampire se trouve tout gêné devant ce petit enfant qui les a découvert ainsi. Il bafouille quelques mots, prêt à s'excuser d'importuner à une heure aussi tardive ce jouvenceau qui l'intimide. Ah comme il est loin le temps où on le craignait ! Il a bien changé depuis qu'il est papa. C'est vraiment trop d'émotions pour lui, et il n'en faudrait pas beaucoup plus pour qu'il ait ses vapeurs et qu'on lui ramène des sels pour le ranimer.

Petite Quenotte raconte à son nouvel ami, enfin à celui qui deviendra son nouvel ami, qu'ils sont des vampires venus dans sa chambre pour parfaire son éducation, comme si c'était la chose la plus naturelle du monde. Il explique qu'il devait croquer dans son cou mais qu'il n'a pas pu, il ne se sent pas du tout une âme de suceur de sang. L'autre petit garçon écoute gravement ses explications et les trouvent même très convaincantes, au point qu'il lui dit que s'il veut il peut revenir toutes les nuits et qu'ils vont bien s'amuser tous les deux. Il s'appelle Fergus Mac-Istar, enchanté merci beaucoup dit papa vampire, mais il est temps de rentrer à la maison maintenant.
Il y a du bruit de l'autre côté de la porte et ils ont à peine le temps de se cacher derrière les épaisses tentures qu'elle s'ouvre sur Madame la Châtelaine qui a cru entendre des voix dans la chambre de son fils. Mais non celui-ci dort comme un ange, sa poitrine se soulevant au rythme de sa respiration. Elle s'approche du lit, un chandelier à la main, le reborde, donne un tendre baiser sur son front et referme la porte tout doucement. Elle retourne se coucher auprès de son gros mari qui ronfle comme un sonneur, tranquillisée.
Nos deux compères sortent de leur cachette, de grosses gouttes de transpiration sur le front du papa. Fergus s'assoit dans son lit et fait promettre à ses amis de revenir la nuit prochaine. Oui oui oui nous reviendrons, mais maintenant nous devons absolument rentrer à la maison, sinon maman va s'inquiéter explique le père.
Fergus et Petite Quenotte se donnent une chaleureuse poignée de main, et les deux vampires se retransforment en chauve-souris pour retourner chez eux, sous les yeux ébahis de celui qui reste là. Il se lève et depuis sa fenêtre les suit des yeux en faisant de grands signes pour leur dire au revoir.





Une fois dans leur demeure, le père de famille est très perturbé par ce qu'il vient de vivre. Lui, le Grand Maître des Vampires, n'a même pas été capable d'inculquer à son propre fils l'élémentaire façon de se comporter en digne représentant de sa corporation. Non qu'il lui en veuille bien au contraire, il l'aime bien trop pour ça, mais que vont-ils devenir si son rejeton ne veut pas se conduire comme il se doit ? Ils ne vont quand même pas manger des herbes jusqu'à la fin de leurs jours, c'est à dire pour l'éternité ?
Mais lui aussi en a assez de cette vie où ils doivent constamment se cacher dans cette vieille baraque pleine de courants d'air, ce qui n'est pas bon pour ses rhumatismes. Il ne veut plus faire de mal à des gens qui ne leur ont rien fait, c'est son fils qui a raison. Il s'enferme dans une pièce et retourne mille fois la situation dans sa tête. Comment faire ?
Petite Quenotte et sa mère l'entendent marcher de long en large, signe qu'il ne faut surtout pas le déranger. A un moment ils perçoivent des bruits plus qu'étranges de l'autre côté de la porte, mais ils attendent patiemment qu'il l'ouvre et leur explique le problème. En fait tellement absorbé par ses pensées il a buté sur une planche et s'est étalé de tout son long, le nez dans la poussière. Ça a réveillé sa rage de dent et il n'en peut plus de pousser des 'houlala-houlala'. Et pour couronner le tout il a une jolie bosse sur le front. Au bout de trois longues heures il sort enfin de la pièce, prêt à exposer le résultat de ses intenses réflexions.

C'est décidé, il faut mettre fin à leur condition. Et il n'y a qu'une seule façon de le faire. Il explique tout ça à son épouse et à son fils, et tous les deux trouvent que c'est une très bonne idée, et même plus qu'excellente. Pourvu que ça marche…
Petite Quenotte est très fier d'avoir un papa aussi imaginatif et il lui saute au cou en l'embrassant très fort. Ses petits crocs font juste une minuscule estafilade sur les joues de son père car le garçon n'a pas fait attention, mais rien de bien grave. Maman se joint à eux, très heureuse elle aussi.

Le soir même, père et fils s'envolent pour la dernière fois en direction du château et entrent dans la chambre de Fergus par la fenêtre qu'il a laissée ouverte exprès. Il a attendu ce moment toute la journée, fébrile et excité comme une puce cannibale sur un chien tout pouilleux, à tel point que ses parents ont dû le gronder pour qu'il se calme un peu. Pas méchamment, juste ce qu'il faut pour qu'il comprenne que c'est très mauvais pour la digestion de s'énerver ainsi sans raison. Le châtelain et la châtelaine sont des gens très gentils et affables, ceux qui vivent sur leur propriété le savent bien. Le clan des Mac-Istar est le meilleur qui existe dans toute l' Ecosse, tout comme leur fameux whisky.
Fergus n'en revient toujours pas de les voir ainsi se transformer en chauve-souris et ça l'amuse beaucoup.
- 'Et est-ce que vous pouvez également vous transformer en grenouille ?' Non, lui répond t'on.
- 'Et est-ce que sous savez devenir comme un escargot ou un mille-pattes ?' Toujours la même réponse négative. Mais le temps n'est ni aux questions ni aux réjouissances, il faut lui exposer une chose très importante, en priant le ciel pour que Fergus soit d'accord.
L'idée, la trouvaille, c'est de renoncer définitivement à leur condition de vampires, de devenir de simples mortels, et de se faire engager par le châtelain comme domestique, palefrenier, cuisinier ou pourquoi pas, majordome. Fergus n'en peut plus de joie d'entendre une telle proposition et saute sur son lit en faisant grincer les vieux ressorts. 'Chut chut chut' dit le père, de peur que quelqu'un vienne les surprendre. Car franchement il ne voit pas comment expliquer ce qu'ils font dans cette chambre à une heure pareille, à sept mètres du plancher des vaches, deux grandes dents dépassant de leur lèvre supérieure.
Pour un peu il prendrait le petit garçon dans ses bras et l'embrasserait bien fort sur les deux joues, s'il n'avait pas peur de lui écorcher sa peau de pêche.
Il reste à Fergus le soin de convaincre ses parents de les prendre à leur service, ce qui ne doit pas causer beaucoup de problèmes car il est rare qu'ils lui refusent quelque chose. Ils imaginent la meilleure façon de se présenter devant le châtelain, et une fois toutes les modalités accomplies, Petite Quenotte retourne chez lui avec son père, le cœur rempli d'espoir.





Le lendemain matin papa vampire sort un vieux grimoire en cuir écrit en lettres d'or et en ouvre les pages, les mains tremblantes. Maman est assise sur une grosse pierre, Petite Quenotte sur ses genoux, et tous deux attendent la fin de la cérémonie. Il lit la page concernée, celle qui donne les formules cabalistiques pour qu'ils deviennent de vrais êtres humains. C'est une décision lourde de conséquences, car ensuite on ne peut plus revenir en arrière. Ce sont des incantations magiques très difficiles à déchiffrer, et seul un expert peut y parvenir. Quand enfin il arrive au bout de la dernière ligne, le miracle s'accomplit. Ils sentent dans leur corps une transformation, une métamorphose qui change aussi bien leur physique que leur mental. Ils perdent leur teint blanchâtre pour avoir une peau aussi rose que celle d'un bébé, et leurs doigts prennent la dimension réglementaire pour des êtres humains, à quelques centimètres prêts. Leurs deux grandes canines deviennent elles aussi des dents de taille normale, et ils en sont aussi fiers qu'une première dent de lait.
Le temps de rassembler les quelques affaires qu'ils possèdent, ils sortent de la vieille masure par un passage secret et prennent la direction du château, à pied cette fois-ci.
Ils se retournent une dernière fois pour regarder leur ancienne demeure, le coeur serré d'émotions, car ils y ont quand même passé une bonne partie de leur vie.

Comme je vous le disais Fergus n'a pas eu beaucoup de difficultés à les faire engager au service de ses parents. Ils ne se sont même pas posés la question de savoir d'où ils venaient. Ce sont de bons vivants qui ne se cassent pas trop la tête.
Maman vampire sera cuisinière et papa vampire précepteur chargé de l'instruction de Fergus, ce qui va bien au-delà de ses espérances. Justement il manquait une telle fonction dans le château, le précédent ayant eu la bonne idée de mourir une semaine auparavant d'une affreuse maladie au nom imprononçable, excellente décision. Le médecin des dents vint soigner celle de papa vampire, à grand coup de whisky et à l'aide d'une tenaille pour la lui enlever, parce qu'à cette époque c'est de cette façon que l'on retirait celles qui étaient cariées.
Petite Quenotte coule des jours heureux avec son nouveau compagnon de jeu, à la grande joie de ses parents, enchantés de voir leur cher petit garçon rayonner de bonheur dans cette immense château. Ils ont désormais un toit solide au-dessus de leur tête, un repas chaud dans leur assiette, et tellement de choses à faire dans la journée. Le soir, papa et maman se retrouvent dans un lit bien moelleux, et l'idée d'entreprendre la conception d'un nouvel enfant effleure les pensées de papa vampire. (Je les appelle encore ainsi par commodité mais ce n'est plus très juste maintenant). Quand il la soumet à son épouse, elle en devient rouge de confusion car cela fait tellement longtemps qu'ils ne se sont pas donnés l'un à l'autre. En années vampire, cela doit bien faire presque quatre cent vingt ans.
De quoi en être toute émoustillée...







Pendant ce temps, dans les sous-sols du château, après plusieurs souterrains dont personne ne connaît l'existence, une famille se réveille d'un très long repos. C'est un couple de vampires affreusement mauvais et malveillants, et il n'y a pas de gentil Petite Quenotte avec eux. Ils ont une fille, Lilith, comme le prénom de ce démon femelle du début de l'humanité.
Ils sentent qu'il y a dans les parages deux petits garçons bien appétissants, leur nourriture préférée, du sang bien frais.
Leurs canines démesurées brillent tellement ils en salivent de bonheur et d'appétit.
Mais ça, c'est une autre histoire…

auteur : mario vannoye
le 20 avril 2008