La forêt



Enfin le beau temps était revenu. J’étais en vacances chez des amis et depuis une semaine il ne faisait que pleuvoir. On s’occupait du mieux possible pendant la journée, trépignant d’impatience en attendant que la météo soit plus clémente pour nous promener à travers la campagne et les bois environnants.

Mes amis venaient de terminer la construction de leur superbe maison en bois et m’avaient invité pour la pendaison de la crémaillère. Ce fut l’une des fêtes les plus mémorables que j’ai eu l’occasion de faire jusqu’à présent, sinon la plus réussie. On s’en est donné franchement à cœur joie, jusqu’à trois heures du matin.
C'est une vraie bouffée d'oxygène quand je suis chez eux.
Maintenant que tout était redevenu plus calme, nous attendions le moment de faire cette fameuse balade dans les collines merveilleuses de l’Auvergne, lui avec son fils de neuf ans, Benjamin, et moi-même.





Lorsque le jour tant espéré arriva enfin, le déluge interminable voulant bien aller pleurer ailleurs, nous sommes partis tous les trois en début d’après-midi, laissant sa charmante épouse Sandrine seule à la maison avec leurs deux chats, Fanny et Orion. Elle nous avait promis pour le repas du soir un délicieux repas, et nous en avions déjà l’eau à la bouche.
Leur village est des plus paisible, ou plutôt leur hameau devrais-je dire puisque qu’il n’y a qu’une vingtaine de maisons perchées à 600 mètres d’altitude. Seul le chien d'à côté fait son petit boulot de chien, en aboyant dès qu’il aperçoit quelqu’un dans sa ligne de mire. C’est parfois assez pénible d’entendre l’animal japper comme ça pour un oui ou un non, mais ses maîtres ont quand même la présence d’esprit de le rentrer chez eux pour ne pas trop importuner tout le voisinage.
On ressent dans cette région toute la sérénité et le bien-être nous envahir tellement on est loin de l’agitation des villes, de la circulation incessante, de la pollution, de la délinquance et de tous ces nombreux problèmes causés par la présence de l’homme. Tout cela dans un paysage magnifique.

Après un frugal déjeuner, nous nous sommes habillés chaudement – on était quand même au mois de mars – et avons pris un chemin à la sortie du village, le cœur léger et insouciant. Il devait faire quoi, une dizaine de degrés peut-être ? Son petit garçon trottinait en chantonnant une comptine qu’il avait apprise à l’école, mais ça n’as pas duré bien longtemps. Comme c'est un intarissable bavard, les questions sur pourquoi ceci et comment cela n’ont pas tardé à démarrer. Enfin vous savez comment sont les enfants, ils ont toujours un tas de demandes à formuler sur plein de sujets, et nous n’avons pas encore fini de répondre à la première question qu’il nous en pose déjà une autre. Moi je trouvais ça amusant, surtout devant l’agacement de son père qui ne trouvait plus les mots devant ce flot de paroles ininterrompues.





Au bout de deux ou trois kilomètres nous sommes arrivés au bord d’un ruisseau qui dévalait la pente avec son chant si mélodieux et apaisant de l’eau qui s’écoule, se forgeant un passage à travers les rochers et les hautes herbes. Nous nous sommes amusés à le traverser d’un côté à l’autre en sautant sur les pierres humides, faisant plusieurs allers-retours en essayant de ne pas glisser dans l’eau glaciale. Benjamin riait aux éclats, et ça nous faisait réellement plaisir de le voir ainsi. Un moment je l’ai appelé alors que j’étais sous un grand arbre et lui ai demandé s’il voyait l’énorme hirondelle aussi grosse qu’un poulet tout là-haut dans le feuillage. Il écarquillait les yeux en essayant d’apercevoir la bestiole mais rien à faire, il n’arrivait pas à la distinguer, vu qu’il n’y avait rien du tout. J’ai alors pris le bout d’une branche et l’ai secoué aussi fort que je pouvais. Toutes les gouttes de pluie lui sont tombées sur la figure et il s’est sauvé en criant que je n’étais qu’un stupide mariozaure, un de ces animaux imaginaires dont je lui avais raconté la fabuleuse histoire. Il riait encore plus fort en m’appelant comme ça, me promettant ‘que je le paierai très cher ce soir’. J’étais assez satisfait de ma blague pas très fine, prêt à parier que ses fameuses représailles consisteraient à retrouver au fond de mon lit tout un tas de petits jouets ou bien d’un peu de vinaigre dans mon verre d’apéritif.

Nous avons continué notre ballade dans ce décor somptueux, presque féérique, composé d’arbres gigantesques, de massifs de plantes inconnues pour moi et d’immenses rochers volcaniques pleins de mousse. De petits ruisseaux d’eau claire et chantante dévalaient le haut des collines, au son d’oiseaux se répondant les uns les autres dans une grande conversation qui m’avait l’air d’être très intéressante pour eux.
J’étais très heureux d’être en compagnie de Benjamin et de son père, Christian. Cela fait une vingtaine d’années que nous nous connaissons, et je le considère pratiquement comme un frère avec qui je peux partager mes joies et mes peines, quelqu’un pour qui j’ai énormément d’affection, et ce qu’il y a de bien c’est que nous nous apprécions mutuellement.
Nous avons vécu pas mal de choses ensemble, visitant même quelques pays pendant nos vacances il y a quelques années, et ce serait trop long ici pour raconter toutes nos péripéties. Nous en gardons de merveilleux souvenirs, et cela nous a encore plus rapprochés. C’est une chose tellement belle et importante, savoir que nous avons de vrais amis qui nous aiment et nous soutiennent quand nous en avons besoin.

Je commençais sérieusement à fatiguer, mes deux compères trouvant un malin plaisir à me distancer et à se cacher. Les montées se faisaient de plus en plus difficiles et je devais régulièrement reprendre mon souffle pour continuer. J’avais les poumons en feu, peu habitué à de tels efforts physiques. Les personnes qui connaissent cette région savent toutes les merveilleuses ballades que l’on peut y faire à pied, mais il vaut mieux ne pas être un vieux croûton qui passe son temps devant la télévision et ne profite jamais de ses loisirs pour se promener tranquillement dans la nature, ce qui bien entendu n’est pas du tout mon cas. N’empêche j’avais mal aux pattes, mon sang battait contre mes tempes comme si tous les Tambours du Bronx s’étaient retrouvés dans ma tête et jouaient leur tout dernier concert, et je respirais comme un phoque qui fume ses deux paquets de Gitanes quotidiennement. Ce n’était pourtant pas la première fois que nous nous promenions ainsi tous les trois, mais je ne sais pourquoi ce jour là c'était si difficile pour moi.
Je m’attendais plus ou moins à ce que les deux autres apparaissent devant moi au détour d’une courbe en hurlant comme des sauvages pour me surprendre, mais non, toujours personne. Cela en devenait presque inquiétant. Je n’avais plus trop la notion du temps, ce qui fait que je ne savais pas si cela faisait dix minutes ou une heure que j’étais là tout seul à crapahuter sur ce foutu sentier. C’était assez étrange comme sentiment, on aurait dit que la forêt me regardait, menaçante et terriblement dangereuse.
J’ai commencé à les appeler, d’abord d’une voix normale puis de plus en plus fort, leur disant que cela suffisait maintenant, trouvant tout un tas de prétextes complètement bidon pour qu’ils me rejoignent.
Personne ne m’a répondu, hormis le vent dans les arbres.

J’ai continué sur le sentier accidenté, scrutant les alentours pour essayer d’apercevoir l’anorak rouge de Benjamin ou le blouson beige de son père. Mais il n’y avait que le vert des fougères, de l’herbe et des feuilles d’arbres, le marron de leurs troncs, et le gris des énormes pierres qui reposaient depuis des siècles sur le sol. Je commençais sérieusement à m’inquiéter maintenant, et encore le mot est faible, car je savais que jamais ils ne me feraient une blague aussi longue. L’après-midi touchait à sa fin, et dans deux heures tout au plus la nuit commencerait à tomber. Je retrouvais un sursaut d’énergie et ai même commencé à courir tout en les appelant, pressé de retrouver la civilisation. Seulement je n’étais jamais venu dans cette partie de la forêt et n’avais aucune idée du temps qu’il me faudrait pour en sortir. La faim me tenaillait l’estomac, et égoïstement je me voyais à leur table en train de déguster le délicieux repas que Sandrine nous avait promis.





J’ai marché, marché, et encore marché, espérant que mes deux compagnons surgissent tout d’un coup devant moi et me hurlent un ‘alors on t’a bien eu, t’as eu peur non ?’. Mais une autre partie de moi-même me disait que plus jamais je ne les verrais, je sentais cette monstrueuse évidence dans toutes les fibres de mon corps.
Le jour déclinait à vue d’œil maintenant, et le pire c’est que je n’avais ni montre ni téléphone pour joindre quelqu’un. La pénombre arrivait rapidement, et je commençais à ne plus distinguer ce qu’il y avait au loin, à part une multitude d’arbres qui m’environnaient de toute part.
Il a bien fallu que je m’arrête quand il a fait vraiment trop sombre, et je me suis assis sur le tronc d’un arbre, reprenant ma respiration avec difficulté, tout un tas de questions se bousculant dans ma tête.
Ce n’était pas possible qu’ils aient ainsi disparus, alors qu’ils étaient seulement à quelques mètres de moi, un adulte et son fils qui venaient par ici régulièrement, qui connaissaient chaque coin pour s’y être promenés une multitude de fois.
Qu’est-ce qui leur étaient arrivés, et où étaient-ils maintenant ? Aucune réponse à ces douloureuses questions, et je me suis mis à hurler lamentablement mon désespoir et mon chagrin.

Je crois que je me suis endormi, car il faisait maintenant nuit noire, et je ne m’en étais pas rendu compte. J’entrevoyais des étoiles briller faiblement tout là-haut à travers la cime des arbres, et la lune diffusait une clarté blafarde. La température devait être largement au-dessous de zéro. J’avais horriblement faim et froid et, oserais-je le dire, peur. Oui peur car jamais je ne m’étais ainsi retrouvé seul en pleine forêt dans une telle obscurité, avec deux compagnons disparus je ne sais où. J’en avais mal au ventre de savoir qu’ils s’étaient ainsi évaporés dans la nature, mon cher ami et son fils que j’aimais particulièrement. C’était tellement douloureux comme sensation. Et Sandrine, que faisait-elle pendant ce temps ? Elle devait être dans tous ses états en ne nous voyant pas revenir, ameutant jusqu’à la garde nationale pour effectuer les recherches.
J’étais là, assis, sur mon tronc d’arbre, grelottant de tous mes membres, toutes ces pensées pernicieuses tournant sans cesse dans mon esprit, quand je vis à une vingtaine de mètres des yeux jaunes très brillants qui me regardaient. Il n’y avait que ces deux yeux terriblement méchants et cruels là devant moi. Un grondement sourd émanait de la gorge de l’animal, car ça ne pouvait être qu’un animal qui était là, c’est ce que j’essayais de me persuader de toutes mes forces. Je cherchais à tâtons une branche d’arbre qui pourrait me servir d’arme pour me défendre, mais je ne trouvais rien. Les yeux ont commencé à se rapprocher très doucement. J’avais une trouille de tous les diables, ne sachant que faire ni où aller pour échapper à mon assaillant. Soudain la bête hurla à mort, comme si un autre animal l’avait pris à la gorge et qu’elle n’avait pas eu le temps de sentir l’ennemi fondre sur elle. Elle poussait des cris désespérés, et j’entendais le frottement énergique de ses pattes dans les feuilles mortes, labourant la terre en luttant pour sa survie.
Puis tout d’un coup, plus rien. Le silence complet.

Même le vent s’était tut, cet incessant souffle qui fait bruisser les feuilles et gémir les troncs en se frottant les uns contre les autres dans les cimes des arbres. Les yeux jaunes avaient disparu, tout comme Christian et Benjamin.
Je ne distinguais plus que des ombres inquiétantes et mystérieuses qui se mouvaient avec une lenteur exaspérante, comme si les ténèbres s’étaient matérialisées en d’épouvantables spectres, simulacre de créatures encore plus noires que le noir de la nuit. J’entendais maintenant de sinistres craquements de branchages , comme si des gens marchaient un peu partout, en tapant sur les troncs avec des morceaux de bois. Jamais de toute ma vie je n’ai éprouvé une telle frayeur, une angoisse si profonde qu'elle me donnait la chair de poule, et j’en restais pétrifié. Un rire sardonique fusa dans la nuit, comme si l’on se raillait de moi. C’est ça oui, j’en étais sûr, la forêt se réjouissait de me voir tellement poltron, se moquait et s’amusait de mes peurs et de mes angoisses, se délectait de me voir aussi faible et misérable, comme un petit garçon qui a peur du monstre dans le placard de sa chambre, prêt à se jeter sur lui quand toutes les lumières sont éteintes et que ses parents dorment dans la chambre voisine.
Mais qu’est-ce que j’étais en train de me raconter ? La fatigue et la peur me faisaient délirer. Comme si la forêt elle-même m’en voulait ! Je me frottais les yeux énergiquement, me relevais de mon siège improvisé et appelais de nouveau mes deux amis, priant qu’un miracle fasse qu’à cette heure indue ils soient juste à coté à m’attendre. J’y voyais un peu plus clair maintenant, la lune étant plus haut dans le ciel. Si je ne vivais des instants aussi dramatiques, j’y aurais trouvé une certaine beauté, ce flou artistique jouant avec les ombres environnantes, ces niveaux de gris et de noir donnant un aspect irréel à tout ce qui m’entourait.





Je me suis remis à marcher, mais pas longtemps. C’était pratiquement impossible en pleine nuit avec tous ces obstacles à franchir. En me tordant la cheville sur une pierre j’ai hurlé de douleur en employant pleins de jolis mots de la langue française que je connais, et même quelques-uns qui n'ont jamais été dans un dictionnaire. Tous les saints du paradis devaient être rouge de confusion en entendant mon vocabulaire, si jamais ils se trouvaient dans les parages pour me donner un petit coup de main. J’en avais plus que marre de cette saloperie de forêt, à tourner en rond, sans savoir ce que les autres étaient devenus. Je me suis écroulé sur une énorme racine d'arbre, me massant la cheville, pestant contre tout et rien.
Je luttais contre le sommeil mais j’ai fini par me rendormir, malgré la douleur lancinante de mon pied.

J’ai fais d’horribles cauchemars, le plus affreux étant celui où une présence maléfique hantant ces lieux depuis des siècles se manifestait pour de bon, faisant tourner autour de moi feuilles et plantes qu’elle avait arrachées du sol. On aurait dit une tempête infernale qui n’arrêtait plus de tourbillonner encore et encore, et je vis dans ce feuillage diabolique des visages me regarder, sujets d’expériences inhumaines, avec leurs yeux sanguinolents pendants sous leurs orbites, leurs langues coupées me faisant d’affreuses grimaces, enfants, femmes et vieillards mutilés pour je ne sais quelle coupable faute. L’entité de la forêt me montrait des choses abominables, des visions démentielles et insupportables qui ont bien failli me rendre fou.
Il y en eut un autre tout aussi atroce où j'errais sans cesse dans cette maudite forêt, pendant des jours et des jours, avec des créatures monstrueuses qui me poursuivaient pour m’arracher les chairs. Elles avaient déjà dévoré le petit Benjamin et son père. Je sentais le souffle répugnant de l'une d'entre elles dans mes narines, comme si j’étais pratiquement nez à nez avec elle, son haleine fétide et écœurante prête à me faire vomir. Ce qui m’a réveillé de ce cauchemar c’est que j’avais le sentiment que tout cela était vrai, et en ouvrant les yeux j’ai revu ces deux yeux jaunes qui me scrutaient à dix centimètres de mon visage, l’haleine fétide et écœurante de l’animal prête à me faire vomir. Je n’osais plus faire un seul geste, horriblement paniqué d'avoir cette chose immonde juste au dessus de moi.
Cela a duré une éternité, la bave du monstre s’écoulant entre ses crocs gigantesques et me dégoulinant sur la figure. Puis sans aucune raison elle partit en courant à travers la forêt, comme si un appel mystérieux l’avait fait changer d’avis. Je restais étendu sur le sol, tout tremblant, conscient que je l’avais échappé belle. Je me suis recroquevillé dans les feuilles, en essayant de dormir malgré la crainte de voir revenir l'animal. Je ne me suis réveillé qu’au petit matin, le jour commençant à peine à poindre.

Il s'était remis à pleuvoir. Je vis la chose la plus merveilleuse qui m’a été donné de regarder jusqu’à présent. Une biche et son faon me dévisageaient à seulement quelques mètres, communion magique de la nature, végétation, animaux et être humain. Ce moment de grâce m'a fait oublier tous les terribles évènements de cette nuit, mais maman biche a déguerpi quand j’ai bougé, son petit la suivant comme son ombre, et tout m’est revenu d’un coup.
Benjamin, son papa, les yeux jaunes, l’entité monstrueuse, la marche interminable dans ces bois, la nuit démentielle...
Je me suis relevé et j’ai marché en boitant, ma cheville me faisant terriblement souffrir. Elle était très enflée, mais j’ai quand même continué en clopinant.
Je suis enfin arrivé au bord d’une route goudronnée et j’ai fais du stop. Les gens ne voulaient pas s’arrêter tellement j’étais sale, avec une tête à faire peur après ce que je venais de vivre, les vêtements déchirés. Il y a quand même quelqu’un qui m’a emmené, et j’ai passé des heures et des heures à raconter mon histoire aux autorités et à Sandrine. J’essayais de la consoler de mon mieux, mais c’est tellement difficile de trouver les mots qu’il faut dans ces cas là.

Des tas de gens nous ont aidé à passer la forêt au peigne fin, mais jamais nous n'avons retrouvé Christian et Benjamin.
La forêt nous les a pris.
J’ai perdu mon plus cher ami et son fils, et j’en ai le cœur brisé quand j’y pense, en me disant que tout est de ma faute, que j'aurais dû faire plus attention quand ils allaient se cacher derrière les arbres. Mais sachez que peu importe où vous êtes, je vous aime énormément.

C’est ça le plus terrible, ne pas savoir ce qu’ils sont devenus.

auteur : mario vannoye
le 31 mars 2008