Couleurs d'homme écorché sur les murs de sa vie



Ce soir là il sortit deux heures plus tard que d’ordinaire, parce qu’une machine avait besoin d’être réparée le plus rapidement possible et être en état de fonctionner dès cinq heures le lendemain matin. Il ne restait plus que lui dans l’immense salle d’imprimerie, et quand il resserra le dernier boulon, il respira un grand coup, enfin débarrassé de cette corvée.
C’était lui le seul mécanicien pour toutes ces vieilles bécanes, et il en avait plus que marre de constamment devoir les retaper. Ils travaillaient encore ‘à l’ancienne’, à la typographie avec ces caractères en plomb qui dataient d’une autre époque. A l’ère de l’informatique et de toutes ces nouvelles technologies, non mais j’vous jure…
Il regagna son casier pour se changer après s’être lavé les mains, sortit et referma la grande porte d’entrée de l’imprimerie. Seule la lumière blafarde d’un unique lampadaire éclairait la rue. Quand il se baissa pour mettre la clé dans la serrure, un grand coup sur la tête lui fit voir les 36 chandelles réglementaires. Plus de son, plus d’images. Seule la brise chantonnait dans les arbres alentour, et l’homme immense au-dessus de lui étala un sourire presque beau sur son visage défiguré, armé d’un morceau de bois gros comme le gigot du dimanche midi.





Il ne restait plus que deux représentants de la famille Houkoua. Il y avait le père, Ted, qui se reposait actuellement dans son fauteuil préféré en regardant une émission idiote à la télévision, et le fils, Bill, très occupé dans les tréfonds de leur immense maison.
Ted et Bill Houkoua vivaient donc seuls, parce que Maman était partie bien trop tôt pour un monde meilleur après s’être pendue dans le grenier de la maison, laissant papa et fiston à leurs vies solitaires et bien tristes.
Ah si, j’allais oublier ! Il y avait aussi le chat, qui s’appelait tout simplement Chat, parce que ce n’est pas trop difficile à retenir comme nom. Il n’y avait pas plus gentil comme matou, couleur jaune/orange, grand chasseur de souris devant l’Eternel, et ne pouvant dormir ailleurs qu’à 10 cm du nez de Bill lorsqu'ils étaient couchés tous les deux dans son grand lit, en ronronnant comme une locomotive.
Quand Chat se réveillait la nuit il léchait la figure de Bill avec sa croquignolette râpe à fromage, sa petite langue rose, humide et si rugueuse, et Bill donnait une montagne de bisous à l’animal en riant tellement il se sentait heureux.

On ne peut pas dire que les Houkoua étaient très appréciés dans le voisinage, surtout à cause de leur fils, parce que les gens n’aiment pas ceux qui sont différents. Il leur faut des choses bien propres, bien formatées, ça leur fait peur ce qui ne rentre pas dans la normalité.
Déjà leur nom de famille ! A t-on jamais vu des gens s’appeler Houkoua ? Je vous vois déjà tout étonné en lisant ce jeu de mots stupide et vous disant : ‘Voyons voyons, qu’est-ce qu’il a encore inventé ? Ted et Bill Houkoua - t’es débile ou quoi ?’ Mais est-ce que c’est de ma faute s’ils s’appellent réellement comme ça ? Que je sois accroché au plafond par les roubignolles si ce n’est pas vrai !
Bon d’accord, il n’y a pas de quoi se taper les fesses sur votre chaise en vous tordant de rire ni de quoi faire pousser des petites feuilles sur une jambe de bois le printemps venu, mais je trouvais ça amusant ce nom et ces prénoms. C’est comme l’histoire de cette pauvre jeune fille qui s’est faite écraser par un rouleau compresseur, – on se demande ce qu’elle pouvait bien foutre juste là-devant - qui n’en est pas morte, un vrai miracle, et quand ses parents éplorés sont allés la voir à l’hôpital, l’infirmière à l’accueil leur a répondu : ‘Ah votre fille ! Nous l'avons mise chambre 21, 22, 23, 24’. Bon ce n’est pas très fin non plus, et ce n’est pas du tout le moment de raconter des blagues dans cette histoire dramatique au possible.





Bill adorait la musique classique, notamment Beethoven, bouleversé jusqu’aux larmes en écoutant religieusement ‘Sonate au clair de Lune’, opus 27. Il ressentait une énorme émotion l’envahir quand les affres douloureuses et pathétiques de cette sonate pour piano sortaient du haut-parleur de son vieil électrophone. Il éprouvait toute la tristesse du monde dans son cœur d’artichaut quand l’air était rempli de la mélodie lancinante et mélancolique, parce que Bill n’était pas seulement un grand gaillard d’un mètre quatre vingt douze, mais également quelqu’un de profondément gentil, sensible et affectueux. Seulement personne ne s’en souciait beaucoup, voyant en lui uniquement une montagne de muscles laide et repoussante qui longeait les murs et se faisait le plus petit possible, tellement apeuré par la bêtise et la méchanceté des gens quand il le regardait, et de ses collègues en particulier.
Parlons-en justement de ses collègues. La plupart l’ignorait, comme s’il était invisible à leurs yeux, sauf quand il s’agissait de lui donner des ordres. Bill s’occupait dans l’imprimerie du nettoyage et de l’entretien, homme à tout faire qui faisait de tout, et même plus qu’il n’en faut. Le sous-fifre de tout le monde en somme.
Et puis il y avait un petit groupe de parfaits abrutis qui n’arrêtait pas de le tourmenter et même de l’emmerder pour dire les choses comme elles doivent être dites. Ils ne se gênaient pas pour le qualifier de ‘tête de nœud’ ou de ‘monstre de foire’ devant lui, parce qu’il avait un bec de lièvre dû à une morsure de chien quand il était petit (le chien en question lui avait bouffé la lèvre supérieure et une partie du nez, ne lui laissant qu’une masse informe et sanguinolente qui mit des mois à cicatriser malgré les soins intensifs du personnel hospitalier, et le chien, je vous le donne en mille, et bien il finit dans la cave entre les mains expertes de son père qui s’adonnait à l’époque à la taxidermie durant ses loisirs). Ça c’était le hors-d’œuvre. Passons au plat de résistance. A l’âge de cinq ans il se prit une casserole d’huile bien chaude mais heureusement non bouillante sur la tête et son épaule gauche en s’accrochant à la queue de l’ustensile en train de chauffer sur la cuisinière, et là je vous passe les détails sur ce qui s’ensuivit. Je peux vous dire néanmoins qu’il en a gardé des séquelles, une plaque rose imberbe et crevassée sur tout le coté de la figure, ainsi qu’une oreille difforme et sourde, qu’on aurait dit un gros chewing-gum mâché pendant une semaine d’affilée.
Il était aussi un peu lent à comprendre certaines choses, et il fallait souvent lui expliquer plusieurs fois ce qu’on voulait de lui.
Bref le pauvre n’avait pas été gâté par la nature, et pourtant il l’aimait bien quand même parce qu’il n’était pas du genre rancunier. Il pouvait rester des heures en extase devant un beau coucher de soleil, la délicatesse suave d’une petite fleur, la magnificence d’un splendide ciel étoilé ou la musique de Ludwig Van Beethoven.





Il avait un faible pour une fille qui travaillait également à l’imprimerie. Il lui prit un jour la déplorable idée de lui écrire un petit mot gentil sur une feuille de papier, comme un écolier qui s’amourache d’une gamine de sa classe, de son écriture hésitante et remplie de fautes, et glissa le-dit papier dans une poche de la blouse de la demoiselle, à son insu. Quand elle découvrit la missive dans le fond de sa poche et la lut, elle se mit à rire aux éclats, comme une parfaite connasse qu’elle était, montrant le billet doux à tout le monde. Ça a fait le tour de tout l’atelier, et il se passa des mois avant que le calme ne revienne, chacun oubliant un peu – seulement un peu - cette malencontreuse histoire.
Bill n’en pouvait plus de honte et de chagrin, mortifié dans le secret de son cœur, ne comprenant rien à la malfaisance humaine.
Il s’en ouvrit à ses parents, étalant devant eux toute la misère de sa condition, ses frustrations, son dégoût de devoir supporter de tels imbéciles. Maman prit son grand fils dans ses bras en essayant de le réconforter, pleurant tous les deux à chaudes larmes, elle débordant d’amour pour lui, et lui de tendresse pour sa chère maman qui dans seulement six mois accrocherait une corde à la poutre principale du grenier parce qu’elle n’en pouvait plus de tant souffrir à cause de son cancer, la médecine impuissante et désespérée de ne pouvoir faire davantage pour la soulager.
Ce jour fatidique elle avait laissé sur la table de la cuisine une longue lettre d’adieu pour eux deux, profitant qu'ils soient partis à la supérette du quartier. Ce courrier déchirant d’émotions leur disait combien elle savait les laisser seuls et désemparés devant une telle situation, combien elle les aimait, combien elle regrettait son geste, mais que c’était bien trop dur pour elle de devoir endurer cette déchéance physique au prix de mille douleurs. Elle demandait à son époux bien-aimé de s’occuper du mieux possible de leur cher garçon, lui qui n’avait ni toute sa tête ni toutes ses facultés pour affronter les vicissitudes de la vie.
L’époux en question ne réussit pas du tout à surmonter son chagrin et au lieu d’aider son grand fils qui n’en pouvait plus des moqueries et des quolibets de ses collègues de travail, s’emmura dans un silence où les seuls mots qu’il entendait étaient ceux dans sa tête, lui hurlant que c’était de sa faute si sa femme était morte, parce qu’il n’avait pas su la soutenir quand elle en avait le plus besoin, qu’il n’avait pas vu venir l’horrible tragédie qui se préparait à son insu. Chaque objet dans la maison lui reprochait son attitude, comme autant de souvenirs poignants que sa chère épouse avait tenus entre ses mains.
Ce ne sont pas les au-revoir les plus difficiles à supporter, ce sont les adieux définitifs, parce qu’ils laissent un trou béant à la place du cœur, un vide émotionnel immense, choqué et anéanti devant une si impitoyable réalité.
Si bien que Bill n’avait plus personne pour le protéger, le prémunir de la cruauté de ses semblables, de leur intelligence niveau zéro.

Le pire dans le groupe c’était le mécanicien. Il y a des parents qui feraient mieux de bien réfléchir quand ils se donnent l’un à l’autre, leurs corps étroitement enlacés dans le lit conjugal, et lorsque le moment crucial et libérateur arrive comme un cheval au galop, cambré sur son épouse et prêt à exploser, le père devrait vite se retirer et étaler sa semence sur le ventre de la future maman plutôt que de la laisser s’engloutir dans son intimité et faire germer la petite graine qui donnera par la suite le miracle de la vie. Mais personne ne sait à l’avance si votre rejeton sera un nouvel Isaac Newton, un musicien célèbre et aimé de tous, un physicien respecté et reconnu, un être humain tout ce qu’il y a de gentil et sympathique (j’en connais personnellement) ou alors un casse-couilles de première, certificat à l’appui, le parfait roi des cons.
Si Bill avait un poids chiche dans sa tête, faisant un léger gling-gling quand il la secouait, alors ce mécano de mes deux avait une énorme cloche qui bourdonnait à tout-va, le vent tourbillonnant sous son crâne vide parce qu’aucune pensée bienfaisante n’y voyait jamais le jour.
Lui était franchement con, franchement méchant, et le mélange des deux donnent souvent quelque chose de parfaitement explosif, une vraie bombe à retardement.
Son penchant pour la dive bouteille n’arrangeait pas les choses.





Comme toute personne ras de la casquette avec une bite à la place du cerveau, pardonnez ma vulgarité merci beaucoup, il ne pouvait pas s’empêcher de raconter des histoires graveleuses et obscènes à tout le monde, particulièrement aux femmes qui en étaient presque gênées d’entendre de tels propos, jouant les jeunes vierges effarouchées, de si jolis mots sortant d’une si vilaine bouche. C’était un véritable obsédé, de plus vivant seul, sa bitozaure comme il aimait l’appeler raide et tendue comme une corde de piano quand il pensait à ce qu’il ferait avec deux ou trois de ces dames dans son lit, et il aurait même violé un tuyau d’aspirateur s’il en avait eu un chez lui.

Un jour il ne trouva rien de mieux que d’ordonner à Bill d’aller immédiatement au bureau du contremaître chercher sa pince-oreilles parce qu’il en avait besoin de suite et qu’il l’avait oubliée là-bas. Bill y alla bien entendu, persuadé que c’était un véritable outil. Il se fit rembarrer et sermonner vertement de déranger les gens pour des idioties pareilles. En sortant du bureau rouge de confusion, voyant tous les autres hilares et ricanant comme des demeurés en le montrant du doigt, il se jura que plus jamais le mécano ne se moquerait ainsi de lui.
Ce connard de mécanicien n’aurait que ce qu’il mérite, même si Bill n’éprouvait jamais de rancune envers quiconque. Il ne voyait aucun mal à faire souffrir un peu cet abruti, ne serait-ce que pour laver tous les affronts subits jusqu’à présent, le harcèlement perpétuel de tous ces imbéciles.
Ce dont il ne se rendait pas compte, c’est que cela deviendrait un déferlement de violence, que toutes ses souffrances et sa détresse ensevelies dans son inconscient se libèreraient et s’acharneraient sur cet homme vil et méprisable, jusqu’au bout de l’horreur. Ce serait la victime expiatoire idéale. Sa mère n’était plus là, son père était devenu un légume que seule la télévision intéressait encore, il n’avait plus ni secours, ni soutien, ni réconfort familial, et la frontière entre ce qui peut se faire et ce qui doit se faire est tellement mince pour les gens malheureux. Quand justement on est trop malheureux, on fait des choses très malheureuses.
Pour Bill, ce seraient des choses épouvantables.





Le mécanicien se réveilla, les idées confuses, un terrible mal de tête lui martelant le crâne, et il se demanda où il pouvait bien être allongé comme ça sur une espèce de grande table avec un bâillon sur la bouche et les bras en croix. Dans un état semi-conscient il essaya de les bouger et une douleur fulgurante lui arracha des mots incompréhensibles. Il tourna la tête à droite puis à gauche et ce qu’il vit lui fit agrandir les yeux d’abord d’incrédulité, puis d’horreur absolue. Un fil de fer barbelé entourait chacun de ses poignets et de profondes marques sanglantes déchiraient ses chairs, le tout attaché à deux servantes placées de part et d’autre de son corps. Ses jambes étaient maintenues à hauteur des chevilles de la même façon, l’épouvantable fil tournant cette fois-ci directement autour de la table. Il ne pouvait ni bouger, ni parler. Sa tête reposait sur un gros coussin, de façon qu’il puisse voir ce qui se passait alentour, et il n’avait plus que son caleçon sur lui, un joli vêtement tout neuf avec des petites fleurs.
Une musique emplissait la pièce sombre et sale, une grande pièce où pas une seule fenêtre ne laissait passer la lumière du jour, où seule une ampoule au plafond diffusait une lumière jaunâtre. Il crut reconnaître le morceau de musique qu’il entendait, mais ses connaissances étaient très limitées en ce domaine. Un chat jaune/orange l’observait depuis un établi juste en face, dans la position du sphinx, ses petites pattes de devant recourbées sous sa poitrine. Il avait les yeux tous ronds et aussi jaunes que son pelage, dans cette posture propre à tous les chats du monde, comme s’il méditait profondément sur une très difficile équation à résoudre ou sur une pensée hautement philosophique qu’aucun être humain n’a jamais effleuré de son esprit. Et tout d’un coup il me mit à bailler généreusement, comme si ses réflexions l’ennuyaient à en mourir, ses petites dents blanches et pointues brillant sous la lumière.
Une tête emplit le champ de vision de l’homme étendu, penchée juste au-dessus de lui, difforme et reconnaissable entre toutes : c’était cet abruti de Bill qui le regardait. Un large sourire s’étalait encore une fois sur son visage meurtri, et il lui fit un clin d’œil, comme s’ils étaient les meilleurs amis du monde.
Puis Bill s’approcha de l’établi où Chat observait la scène d’une manière ostensiblement intéressée, sa petite tête suivant chaque mouvement de son maître. Il ouvrit une porte dans le gros meuble en bois massif et sortit une boîte qu’il déposa juste à coté de notre infortuné mécanicien. S’il avait su ce qui lui était réservé, il aurait reconsidéré avec attention sa fonction de parfait enfoiré avant de se mettre à autant emmerder le pauvre garçon. Mais on est ce qu’on est, et sans valeureux efforts, on le reste toute notre vie.





Bill installa les ustensiles les uns à côté des autres, bien rangés, un scalpel, un racloir à os, du fil bien solide, et de grandes aiguilles pour recoudre le tout, une fois le travail achevé. C’était là tout l’attirail du parfait taxidermiste que son père utilisait quand il empaillait toutes sortes d’animaux il y avait des années de cela. (D’ailleurs le petit chien qui l’avait mordu si méchamment dans son jeune âge était toujours là sur une étagère, bouffé aux mites, juste retour des choses. C’est quand même bizarre comme idée d’avoir gardé ce trophée non ?)
Il approcha le scalpel de la jambe gauche de sa victime et fit une petite incision sur la peau, en tournant autour de la cuisse, bien proprement comme il avait vu son père le faire auparavant sur des animaux morts. Le mécano tournait sa tête en tous sens, essayant de dégager le bâillon trop serré de sa bouche, mais en s’agitant il ne fit que déchirer un peu plus les plaies sanglantes de ses poignets et de ses chevilles. Puis notre grand garçon entailla la peau de l’incision qu’il venait de faire jusqu’au-dessus du fil barbelé, et commença à dépouiller la jambe de la chair qui la recouvrait, sans l’enlever entièrement parce qu’il fallait bien la recoudre ensuite. Ça ne faisait pas vraiment mal, mais c’était l’idée de se voir dépecer ainsi vivant qui fit tourner de l’œil notre enfoiré de service.
Bill n’en continua pas moins son travail, s’appliquant du mieux qu’il pouvait, parce que franchement il manquait d’expérience pour une œuvre aussi délicate. Il mit un seau sous la table pour récupérer le sang, s’épongeant le front avec sa main rouge vif, ce qui lui donna l’air d’un indien sur le sentier de la guerre. Il enleva le plus gros de la chair, racla les os consciencieusement, mit plein de paille toute fraîche autour, de façon à ce que ça ressemble du mieux possible à une vraie jambe, et recousu le tout en tirant la langue comme un étudiant butant sur une formule de physique très compliquée.
Le temps passait trop vite et il avait encore énormément de choses à faire pour que ça ressemble à un vrai homme une fois tout le travail terminé. Le mécano était toujours évanoui, sa poitrine se soulevant doucement au rythme de sa respiration. Bill fit de même avec l’autre jambe et quand il eut finit, recula de quelques mètres pour admirer ce qu’il avait fait. Ça pouvait aller, il y avait certainement bien mieux, mais ça lui suffisait amplement.
Oui je sais, ce n’est ni plausible ni réaliste, parce qu’avec de telles blessures la victime aurait déjà dû mourir mille fois à cause des hémorragies, mais que voulez-vous que je fasse d’un homme qui meurt à la première occasion qui se présente ?

Il fit de même avec les bras, et commença le plus dur, le torse. La sueur coulait sur ses yeux et il s’y reprit à plusieurs fois pour arriver à faire une ligne à peu près droite avec le scalpel, de dessous la gorge jusqu’à la bitozaure du mécanicien qui n’aurait plus le loisir de s’en servir, pas plus avec une femme qu’avec un tuyau d’aspirateur s’il en avait eu un, mais ça je vous l’ai déjà dis non ?
Une fois l’incision faite dans ce sens, il en fit deux autres dans l’autre, en haut et en bas, pour bien dépouiller le torse de toute la peau qui le recouvrait, comme quand on enlève celle d’un morceau de saucisson avant de le déguster. Il y avait quand même plein de sang sur le sol, car comment faire ça proprement ? Honnêtement je ne crois pas y arriver mieux que Bill, mais il est vrai que je n’ai jamais eu ni l’occasion ni l’envie d’empailler quelqu’un tout vivant ! (quoi que…)
Toute la peau était dégagée du torse maintenant, et Bill était prêt à fourrer ses mains dans la viande rouge pour enlever les organes quand le mécanicien ouvrit les yeux au même moment, horrifié, (que dis-je horrifié, épouvanté, allons même jusqu’à dire terrorisé, n’ayons pas peur des mots) devant un tel spectacle qui se déroulait là sur son propre corps. Il n’en pouvait plus d’écœurement et de douleurs monstrueuses, de voir sa peau de part et d’autre de sa poitrine, sa chère bitozaure mise à nu et prête à servir à je-ne-sais-quoi, ses jambes et ses bras recousus aussi sommairement avec du fil de toile de jute tout du long, des fétus de paille sortant des coutures de ses membres.





Un bruit fit se retourner Bill. Il vit son père dans l’encadrement de la porte, la main sur son cœur, les yeux agrandis de stupéfaction en voyant son fils torturer ainsi un malheureux. Le pauvre bougre chancela, blanc comme un linge, et s’écroula sur le sol de la cave, une crise cardiaque foudroyante le terrassant en une fraction de seconde. Bill se précipita vers lui, Chat sur ses talons, et il s’accroupit, prenant la tête de son père dans le creux de sa grande main. Sur le coup il ne comprit pas ce qui arrivait, puis l’affreuse vérité se fit jour en lui, son papa venait de mourir en le voyant dépecer ainsi le mécanicien alors qu’il ne pensait pas à mal, c’était simplement une petit vengeance. Il leva la tête vers le ciel qu’il ne voyait pas et poussa un long gémissement d’animal blessé qui recouvrit la si mélancolique mélodie Sonate au clair de Lune, opus 27, de Ludwig Van Beethoven qui passait en boucle sur son vieil électrophone.
Les larmes affluèrent comme un raz de marée, en berçant son papa qu’il aimait tellement et qui venait de mourir sous ses yeux, à cause de ce qu’il était en train de faire, à cause de ce mécanicien qui ne méritait que ce qui lui arrivait, à cause de la bêtise et de la méchanceté des hommes. ‘A cause de’…, il y avait tellement de ‘à cause de…’.
Chat avait l’air de compatir à son immense douleur et poussait de petits miaulements plaintifs, frottant et refrottant sa tête contre le grand corps de Bill. Il tint ainsi son père pendant plus d’une heure, sa tête posée sur ses genoux et ses grands mains la soutenant, les larmes continuant de couler comme une fontaine intarissable, une angoisse terrible lui serrant le cœur, gémissant et se maudissant d’avoir eu une idée pareille, transformer un homme en un épouvantail aussi mal fait, fut-il le roi des cons.
Il avait tout perdu, sa mère, son père, et c’était beaucoup trop pour quelqu’un comme lui. C’était plus qu’il n’en pouvait supporter, il n’avait plus personne pour le secourir et l’aimer, à part Chat.

La seule porte de sortie possible était ce qui venait de s’imposer à son esprit, parce que jamais de la vie il n’arriverait à surmonter tout son chagrin, sa détresse et ses remords.
Il prit son père dans ses bras, monta jusqu’à sa chambre, déposa la dépouille mortelle sur le lit et l’embrassa tendrement une dernière fois, fit sortir Chat de la maison pour qu’il se trouve à manger tout seul désormais, non sans l’avoir auparavant caressé et couvert de baisers, inondant son pelage de larmes au goût de sel, ferma la porte d’entrée à double tour, monta jusqu’au grenier une grosse corde dans une main, et se pendit tout comme sa maman l’avait fait auparavant à la poutre principale.

Pendant ce temps, le mécanicien était allongé sur la table, complètement paniqué, un bâillon trop serré sur la bouche, les yeux roulants dans tous les sens, la peau de son torse de chaque côté de son corps comme une peau de banane épluchée, les poignets et les chevilles ficelés avec du barbelé, les jambes et les bras bien mal recousus, et de grosses mouches prêtes à pondre se posant sur ses chairs à vif, dans cette maison où personne ne venait jamais, parce que des gens comme lui les évitaient ou se moquaient d’eux.

Vous ai-je dit que lorsqu’on est trop malheureux on finit par faire des choses très malheureuses ?
Bill était bien plus qu’un écorché vif, c’était un homme las et terriblement déçu par la nature humaine, les couleurs de son âme devenant de plus en plus grises et ternes, et les murs de sa vie bien trop hauts pour s’en échapper et trouver une issue bienfaisante…

auteur : mario vannoye
D'après une idée originale de christian laag
le 02 mars 2008