Regardez-moi !



Kevin était ce qu’on peut appeler un jeune garçon assez singulier, pour ne pas dire étrange. Depuis sa naissance il ne ressentait aucun sentiment, pas plus envers ses parents que sa jeune sœur de trois ans son aînée. Non pas que du haut de ses dix ans il fut quelqu’un de méchant ou de désagréable, mais il n’éprouvait aucune affection pour quelqu’un en particulier, parce qu’il en était tout simplement incapable.
La nature ne lui avait pas donné ce qui constitue la valeur d’un être humain, cette faculté d’avoir le cœur qui bat plus vite quand on pense à ceux que l’on aime, ce sentiment chaleureux qui nous fait dire que nous sommes bien avec notre famille ou nos amis.
Ses parents s’en étaient rendus compte très vite, car jamais du fond de son berceau il ne se permit de pleurer parce qu’il avait faim ou mouillé ses couches, jamais un franc sourire ne vint éclater son visage alors que l’un ou l’autre essayait de le dérider un peu en le chatouillant. Les années passant, ils faisaient avec comme on dit, et lorsqu’une fois sa maman l’enserra dans ses bras et lui posa un gros baiser sur la tête, il resta là les bras ballants, ne sachant pas trop ce qu’il fallait faire en retour. Son père l’y aida un peu en lui prenant les mains et lui montra qu’il devait faire à peu près la même chose, c’est à dire la prendre également dans ses bras et essayer de lui démontrer son amour de jeune fils. Il l’entoura maladroitement, gêné et empoté devant une coutume aussi bizarre à ses yeux. C’était quand même dur à vivre pour le reste de la famille, avoir dans sa maison quelqu’un qui ne vous aime pas parce qu’il ne sait pas ce que ce mot si beau veut dire et implique de choses pas forcément exprimables par la parole.

Et il y avait ses yeux. Graves et pénétrants, comme s’ils vous déshabillaient l’âme d’un seul coup d’œil. S’en était presque dérangeant, et personne de son entourage n’osait le regarder en face, à part ses proches, de peur de se retrouver nu et misérable devant l’intensité de son regard d’une telle profondeur.
Ses camarades de classe l’évitaient et l’appelaient même ‘l’alien’ dans son dos, ce qui fait qu’il n’avait aucun ami. Mais ça ne le dérangeait pas du tout, vu qu’il n’en ressentait ni l’envie ni le besoin.
Il restait seul dans son coin, insensible aux jeux puérils des autres enfants, étudiant toutes les matières de sa classe du mieux qu’il pouvait parce que ses parents le lui avaient demandé.





Souvent les gens avancent dans leur vie sans penser vraiment à ce qu’ils font. Les jours s’enchaînent, inexorablement, et parfois certains sont de plus en plus tristes et seuls, sans qu’ils sachent vraiment pourquoi ils sont si tristes et si seuls.
Puis il se passe quelque chose, ils rencontrent quelqu’un qui a un certain charme, un je ne sais quoi qui vous attire, ou une façon particulière de parler ou de sourire. Une alchimie mystérieuse se met en place, et ils la tiennent délicatement dans le creux de leurs mains, aussi pure et précieuse qu’un vase de cristal.
Peux-être que l’amour ou l’amitié ça se résume à ça, trouver quelqu’un qui vous fait sentir un peu moins seul.
Kevin serait toujours seul, mais jamais triste, parce que cela lui suffisait. Il n’éprouvait aucun de ces sentiments qui vous procurent tant de joie et parfois tant de chagrin.


A côté de chez eux habitait une famille de sept personnes, deux filles jumelles de quatorze ans et trois garçons de six, neuf et onze ans. Le père n’était pas ce qu’on peut appeler un modèle de bonne conduite, et il ne se passait pas une journée sans que l’on entende vociférer des mots pas très jolis depuis leur maison. Il passait son temps à boire et à regarder la télévision, pendant que la mère s’acharnait à faire quelques ménages chez des gens fortunés, tout ça pour juste de quoi nourrir les siens . Elle essayait tant bien que mal à élever sa petite famille, ayant presque honte d’avoir pour mari un homme qui ne pensait qu’à picoler et lui grimper dessus, satisfait de lui-même une fois le devoir conjugal accompli, histoire de ‘cracher sa purée’ comme il aimait à dire d’une façon salace et en se croyant drôle, sans se demander bien entendu si sa femme y avait trouvé quelque plaisir. Tout du moins quand son état d’ébriété le lui permettait encore.
Il avait dans sa jeunesse fait partie d’un camp militaire, aboyant des ordres inutiles à de jeunes recrues qui se demandaient ce qu’ils pouvaient bien faire là à apprendre l’art de la guerre, au milieu de tous ces clowns en treillis faisant gémir leur drôle de musique avec leurs instruments de mort.
Enfants de la peur l’horreur est humaine, enfants de la haine que votre joie demeure…
Il était même sadique avec les plus faibles, et quelques-uns s’étaient suicidés à cause de lui, tant il était talentueux et habile pour faire plier la moindre des volontés, comme seuls savent le faire ceux qui ont pour nom ‘imbéciles’.
Moi je préfère dire ‘sales cons’.
Mais c’était il y a bien longtemps, et son caractère ne s’était pas amélioré avec les années. Parmi tous ses nombreux défauts, il en avait un absolument impardonnable. Il se permettait avec l’une de ses filles des gestes déplacés, des caresses intimes que l’on réserve à son conjoint ou entre personnes consentantes, et la pauvre petite n’osait rien dire à quiconque, honteuse et humiliée de devoir subir de telles choses de la part de son propre père. Il avait d’abord commencé à s’attarder d’un œil concupiscent sur les courbes avantageuses qui la faisait devenir femme, pour finir par commettre l’irréparable. Ce déchet de l’humanité n’en éprouvait nul remord, il attendait même avec impatience de se retrouver seul dans la maison avec son enfant, profitant de la candeur de sa fille et détruisant à jamais son équilibre psychologique.

Il n’aimait pas du tout ses voisins, peut-être parce qu’ils lui renvoyaient en pleine figure son état de misérable, eux avec leur vie bien rangée, leur famille unie et soudée, des gens bien en somme. Il aimait encore moins leur Kevin qui avait une de ces façons de le regarder ! En son for intérieur il se voyait avec le jeune garçon dans ses grosses pattes de dégénéré et lui taper la tête contre le mur jusqu’à ce qu’elle ne soit plus qu’une bouillie informe et sanguinolente.

Un jour, le jeune Kevin tuait le temps avec une balle de tennis qu’il lançait contre le mur de leur maison, sans penser à rien de précis. A un moment il jeta la balle un peu trop fort et celle-ci rebondit dans le mauvais sens, par le plus grand des hasards directement contre la tempe de leur cher voisin. Celui-ci se tenait au seul arbre qui avait bien voulu pousser sur sa pelouse si mal entretenue, très occupé à viser une petite fleur à ses pieds en lui pissant dessus. Exercice hautement difficile quand on a l’esprit pas très clair, même pour un homme expérimenté. Il y en avait autant sur ses pantoufles que sur la fleur et alentour, le rayon d’action étant assez large pour arroser tout ce qui se trouvait devant lui. Il étouffa un juron en recevant la balle et chercha d’où pouvait bien provenir ce projectile inattendu. En voyant qui l’avait lancé, il se rua sur le garçon, prenant à peine le temps de ranger son matériel d’arrosage, oubliant pour une fois son appréhension d’être en face de lui.
Il le prit par le col et commença à le secouer comme un prunier, hurlant comme un abruti qu’il était ‘qu’il en avait par-dessus la tête de tous ces connards qui n’arrêtaient pas de le faire chier’, que ‘bientôt il prendrait un fusil pour liquider toutes ces couilles molles les uns après les autres’, et ‘qu’il les emmerdait jusqu’au trognon tous autant qu’ils sont’. Il braillait ces quelques phrases mémorables en postillonnant son mauvais vin, essayant d’assembler les mots pour former quelque chose de compréhensible, l’haleine surchargée d’alcool fermenté. Kevin allait et venait au gré des mouvements du bras de son irascible voisin, n’ayant pas du tout peur car il ne connaissait pas cette sensation. L’autre se rendit compte de l’inutilité de son acte et commença à se calmer, dégoûté de cette chiffe molle qu’il secouait avec tant d’énergie. Il le repoussa brusquement et le jeune garçon se retrouva sur le gravier, les fesses endolories d’avoir été si brutalement rejeté. Il se releva doucement tandis que l’autre regagnait sa maison en titubant et lui prit sa manche de chemise. L’alcoolique se retourna en tirant pour se dégager, et Kevin lui dit cette simple phrase avec une extrême politesse, de sa voix douce et mélodieuse : ‘Regardez-moi Monsieur, regardez-moi’.
Il plongea son regard dans celui de son interlocuteur et celui-ci fut dégrisé en à peine quelques secondes. Il n’arrivait pas à détourner la tête, comme hypnotisé. Il réussit quand même à mettre son bras devant ses yeux en hurlant un ‘Arrête !’ de toutes ses forces et en reculant, se prenant les pieds et tombant lui aussi par terre.
La révélation de toute sa perversité venait de lui être dévoilée, et il sut que Kevin connaissait tous ses vilains petits secrets.
Il venait de prendre conscience du mal qu’il faisait à tous depuis des années, de l’inutilité de son existence, et tout cela lui ressortait par chaque fibre de sa peau et lui était insupportable, à un point tel qu’il en perdit la raison.

Quand ses enfants rentrèrent de l’école avec leur mère, ils le retrouvèrent avachi dans son fauteuil, les yeux fous, une bave dégoulinante sur sa chemise sale, proférant des propos incohérents à des gens invisibles. On le laissa à sa place, sans oser le déranger. Les deux plus petits se mirent à pleurer et elle eut un mal fou pour les calmer. Une heure plus tard il bondit de son fauteuil comme un diable hors de sa boîte et fonça dans son atelier pour s’y enfermer à double tour, renversant la table basse avec verre et bouteille posés dessus. Personne ne comprenait ce qui lui arrivait, et ils mirent ça sur le compte de son ivresse. Vers vingt-deux heures, quand tous les enfants furent couchés, ne le voyant toujours pas revenir, la mère alla jusqu’à l’atelier. La porte était grande ouverte et ce qu’elle vit la fit tomber dans les pommes.
Il s’était enfoncé dans le crâne un ciseau à bois, et son pantalon baissé révélait une grosse tâche de sang : il s’était d’abord coupé avec une scie à métaux la chose qui lui procurait tant de plaisir avec sa propre fille.

Dans le village on ne parlait plus que de ça, mais personne ne sut que c’était Kevin qui avait rendu ce service à tout le monde.





Les mois s’écoulaient, lents et paresseux à force d’être les mêmes année après année. Quand enfin arriva fin juin, celui qui promet tant de merveilleuses aventures aux jeunes écoliers jusque tard le soir à la chaleur de l’été, là où se forment tant d’amours fugaces et d’amitiés aussi fortes qu’éphémères, Kevin se retrouva encore plus seul car tous les autres étaient partis en vacances. Tous sauf eux, car papa prenait ses congés au mois d’août, ainsi que leurs voisins d’à côté qui se retrouvaient donc sans chef de famille, et pour cause.

Kevin aimait se promener dans la campagne, libre et solitaire. lI pouvait faire des kilomètres en marchant, et son sens inné de l’orientation le faisait toujours revenir à la maison, exactement à l’heure où ses parents lui avaient demandé d’être là pour le souper. Sa sœur n’allait jamais avec lui, car elle aussi était mal à l’aise en sa compagnie, c’était trop lui demander, même en faisant de gros efforts. Pourtant elle l’aimait beaucoup, elle aurait donné sa vie pour son petit frère.
Un après-midi, alors qu’il se trouvait près d’un lac à trois bons kilomètres du village, il entendit des cris et des gémissements. Il s’approcha, juste pour voir ce qui se passait, sans se presser particulièrement.
Un couple était à genoux au bord de l’eau, les vêtements trempés. Une forme allongée était juste à côté d’eux, et elle ne bougeait plus. C’était une jeune fille d’une vingtaine d’année habillée d’un maillot de bain qui venait de se noyer. Kevin s’approcha du couple et s’accroupit également au pied de la morte. Il prit la jeune fille derrière la tête et lui dit de sa voix douce et mélodieuse, plongeant son regard dans les grands yeux verts et fixes de la jeune fille, comme il l’avait fait avec son voisin : ‘Regardez-moi mademoiselle, regardez-moi’.
Rien ne se passa pendant quelques secondes, et les parents n’osaient rien faire, tellement ils étaient sous le charme de cet inconnu surgit de nulle part. Ils sentaient que quelque chose de prodigieux était en train de s’accomplir, et un immense espoir leur serra le cœur, au point qu’ils s’en sentaient mal.
Le corps de la jeune fille commença à être agité de soubresauts, et elle toussa en recrachant l’eau qu’elle avait ingurgitée. Elle s’assit dans l’herbe en toussant encore plus fort, la tête tourbillonnant et se demandant qui était ce jeune garçon qui la regardait aussi intensément.
Et elle vit tout son avenir défiler devant elle.
Elle vit que dans un an à peine elle se marierait, que deux ans plus tard elle aurait un enfant, et qu’il accomplirait de grandes choses.
Cet instant ne dura que quelques secondes. Aucun des trois n’eut le temps de remercier leur bienfaiteur, car celui-ci se leva et repartit comme il était venu, les forçant à oublier cette mésaventure si terrible pour des parents. Alors qu’il s’éloignait sur le chemin ils ne lui prêtèrent aucune attention, comme si jamais il n’était passé par-là, comme si jamais il n’avait accompli une chose aussi fabuleuse.
Kevin n’en ressentit aucune rancune ni ressentiment, il trouvait que c’était beaucoup mieux ainsi, et même il le voulait, ni joie ni plaisir ne le faisant exulter de savoir faire de tels miracles.





Les vacances se terminèrent, la rentrée des classes recommença, avec un nouvel instituteur. Il était gros et pas très commode avec les élèves, ceci n’expliquant pas cela. Il ne prêtait aucune attention à Kevin, il lui était même complètement indifférent, contrairement à la majorité des autres personnes. Par contre, il avait pris en grippe un élève qui essayait pourtant de suivre les cours du mieux qu’il pouvait, les opérations d’arithmétiques et de calculs de robinets qui fuient étant un peu trop compliqués pour lui. Il était en plus le souffre-douleur de quelques élèves stupides. Combien de fois il se retrouvait en pleurs chez lui, le professeur lui ayant crié après parce qu’il n’arrivait pas à comprendre toutes ces choses si ardues pour son jeune cerveau, lui qui des années plus tard ferait de brillantes études de physique à l’université, et seul Kevin le savait !
Sans éprouver particulièrement de pitié ni de camaraderie envers l’infortuné garçon si peu enclin pour l’instant aux études, il se dit qu’il devait quand même faire quelque chose pour lui, car cela l’agaçait de voir une telle situation.

Il savait deux choses que personne ne connaissait, à part l’intéressé lui-même.
Le gros et pas très commode instituteur avait percuté trois ans et demi plus tôt un piéton sur la voie publique au volant de sa grosse voiture, et il s’était sauvé sans avoir jamais été retrouvé.
Cela ne vint jamais perturber son sommeil, même quand il lut le lendemain de l’accident dans le journal local que le jeune garçon était mort dans l’ambulance, la moitié de son crâne ouvert quand il avait été projeté sur le bord du trottoir, sa cervelle mise à nu, son sang s’écoulant dans le caniveau.
Quand on a une aussi mauvaise conscience, on en est plus à si peu de chose prêt, alors que l’on a déjà assassiné sa propre mère des années auparavant.

A l’époque il vivait avec elle, fils unique gâté et violent. Son père venait d’être emporté par une longue maladie, après d’horribles souffrances, avec des maux de tête insupportables et du sang qui n’arrêtait pas de s’écouler de son nez. Quand enfin la délivrance arriva, emmené de force par la Grande Faucheuse, ils restèrent tous deux dans l’immense maison, elle avec son caractère de maman poule, lui avec le sien de mauvais fils qui n’hésitait plus à molester la vieille dame. Il faut dire qu’elle y mettait aussi du sien pour l’énerver, son cerveau commençant à battre sérieusement la campagne, osant l’appeler en pleine nuit pour quémander un baiser sur ses joues toutes fripées, baiser qu’elle n’aura jamais eu.
Une nuit, à bout de nerf, il la sortit de son lit alors qu’elle braillait qu’elle venait de voir son mari traverser le mur de sa chambre avec elle à son bras. Il la posa violemment dans son fauteuil roulant et la projeta de toutes ses forces du haut des escaliers. L’engin dévala les marches avec la pauvre femme assise dedans et se retourna à mi-chemin, fracassant les vieux os de verre, son corps fragile et si léger suivant le fauteuil dans sa course effrénée pour se retrouver en bas.
Ce fils indigne s’assura que sa chère maman ne respirait plus, et pour en être tout à fait sûr, appliqua sa main sur le nez et la bouche sans dentier pendant au moins cinq bonnes minutes.
Quand il fut certain qu’elle ne faisait plus partie du monde des vivants, il appela les urgences d’une voix éplorée, leur expliquant qu’il venait d’être réveillé par un bruit infernal et qu’il avait retrouvé sa pôôôôvre maman en bas des escaliers avec son fauteuil roulant par-dessus.

Le soir même Kevin alla jusque chez son professeur et sonna à sa porte. Quand celui-ci l’ouvrit et regarda d’un air étonné son jeune élève debout devant chez lui, prêt à lui demander ce qu’il pouvait bien lui vouloir, Kevin lui dit de sa voix si douce et si mélodieuse cette simple phrase, avec autant de politesse que le lui avait appris ses parents : ‘Regardez-moi Monsieur, regardez-moi !’.
Le gros homme recula aussi vite que son embonpoint le lui permettait, mais pas suffisamment pour que le jeune garçon n’ait le temps de plonger encore une fois son regard dans celui de ce monstre sans cœur.
Il hurla autant que le lui permettait son imposante poitrine, sans être entendu de personne car il habitait seul à l’écart du village. Il vit sa propre mort imminente, lui qui l’avait déjà donné par deux fois à d’innocentes victimes. Il vit toute la puanteur de son âme, que pour une personne telle que lui seul l’enfer voudrait bien l’accueillir, et pour toute l’éternité. Il vit toute la rancœur qu’il éprouvait se matérialiser dans sa tête, sentiment exécrable qu’il ressentait parce qu’il n’avait jamais eu personne à aimer et que les seuls rapports physiques qu’il avait étaient ceux que lui procurait sa main en regardant des photos que la morale réprouve sur son ordinateur, ou ceux de l’amour tarifé qu’il s’offrait lorsqu’il allait en ville de temps en temps, pouvant ainsi assouvir ses fantasmes les plus pervers.
Il sut que le jeune garçon connaissait également tous ses affreux petits secrets.
Il réussit quand même à refermer sa porte, blême et bredouillant des mots incompréhensibles, essayant de s’arracher les yeux de ses doigts boudinés pour ne plus se voir tel qu’il était vraiment, sa nature profonde, un monstre d’inhumanité.
Et Kevin rentra chez lui.





Ce n’est que deux jours plus tard que l’on retrouva le gros bonhomme dans sa maison, le temps que le week-end passe et que le lundi matin arrive trop vite. Tous les élèves étaient devant l’école à attendre la venue de leur instituteur. Ne le voyant toujours pas arriver, quelques mères de famille se décidèrent pour aller jusque chez lui voir ce qui se passait. Comme à son habitude, Kevin ne disait rien.
La porte de derrière était grande ouverte. En voyant le spectacle, une femme se trouva vraiment très mal, une autre dégueula proprement sur ses chaussures toutes neuves le rôti de veau et les brocolis de la veille, ainsi que le café noir et les deux biscottes beurrées, pas plus, de son petit-déjeuner du matin.
Celui qui n’hésitait pas à supprimer des vies aussi facilement que l’on achète une baguette de pain était assis sur une chaise, juste en caleçon.
Il s’était ouvert le ventre de haut en bas avec un couteau, s’y reprenant à plusieurs fois car il n’était pas très bien aiguisé. Toute sa tripaille gisait par terre, des mouches tournant autour de la plaie béante, un sourire extatique sur son visage, comme si le fait d’accomplir une telle action signifiait pour lui une énorme délivrance.
Dans sa main gauche il tenait une feuille. Il avait écrit dessus avec son sang : ‘je regrette tellement’.

Les jours s’obstinaient à se suivre les uns derrière les autres, vu qu’ils n’avaient que ça à faire.
Une institutrice remplaça l’infâme personnage, et la vie continua son chemin. Kevin grandissait, allait à l’école, étudiait consciencieusement, et attendait le moment où un autre homme croiserait sa route, un de ceux indigne de vivre, qui se conduit envers les autres d’une manière ignoble, qui cache au fond de son cœur des petits secrets inavouables.

Alors il irait simplement le voir et lui dirait cette petite phrase avec une extrême politesse, de sa voix douce et mélodieuse : ‘Regardez-moi Monsieur, regardez-moi.’

auteur : mario vannoye
le 13 février 2008