Conte de Noël



Il était une fois, dans un pays lointain, une famille très pauvre qui habitait au milieu de la forêt. C’était en plein hiver et les morsures du froid et de la faim se faisaient fort douloureuses pour des gens aussi démunis. Le petit garçon s’appliquait à faire sa lettre pour le Père Noël, en tirant la langue, d’une écriture laborieuse et enfantine. Sa maman étant très malade, il ne demandait ni jouets ni friandises, mais simplement qu’elle guérisse au plus vite, et que son papa trouve stoooooooop !!
Non mais où est-ce que vous vous croyez là ? Vous étiez déjà heureux de lire un joli conte de Noël, avec pleins de belles choses qui arrivent à toute cette gentille famille ? Et puis quoi encore ? Vous lirez une histoire épouvantable, une de celles qui n’arrivent qu’ici, et si vous avez fait l’effort de la commencer, vous irez jusqu’au bout n’est-ce pas ?




La famille existe vraiment, et oui, elle est très pauvre, parce que le père travaille dur mais il gagne une misère, et la mère fait bien quelques heures de ménage par semaine, mais ce n’est pas suffisant pour joindre les deux bouts. Ils ont un fils de quinze ans, Franck, un peu frappadingue sur les bords, qui n’arrête pas de faire bêtise après bêtise, et ses parents s’arrachent les cheveux pour essayer de contenir ses instincts les plus fous. Non pas qu’il ait une quelconque malformation physique ou intellectuelle, mais il est toujours comme ça, imprévisible et survolté, comme si une armée de fourmis rouge avait trouvé refuge dans son caleçon ou qu’une souris blanche tournait à toute vitesse dans son crâne en cherchant la sortie.
Vous voulez un exemple ? Tenez l’année dernière, ils avaient économisé sou après sou pour se payer des vacances dans un camping, au mois de mai parce que c’est moins cher à cette époque. Il faisait une chaleur à crever, je m’en souviens parfaitement. Et bien ils étaient à peine arrivés sur les lieux, leur tente même pas encore montée, que le fiston hurlait déjà comme un dingue qu’il devait absolument aller à la piscine tout de suite et maintenant, question de vie ou de mort, juste le temps de se déshabiller et de sauter dans son slip de bain en s’emmêlant les pinceaux bien entendu. Une fois prêt, c’est à dire en à peine quelques secondes, il courut comme un dératé, s’époumonant que ça allait être vraiment dééééééélicieux, et piqua une tête dans le grand bassin, sans même se demander pourquoi personne ne se baignait par une chaleur pareille. Le problème, c’est qu’il n’y avait pas d’eau dans la piscine, parce qu’elle était en réfection. Il n’avait pas prit le temps de lire les panneaux d’interdiction, ben pourquoi faire ?
Double fracture du crâne, sa cervelle déjà bien secouée l’étant un peu plus s’il en était besoin, et ça n’a pas modéré pour autant ses ardeurs démentielles.

Il était aussi malheureusement un peu méchant. Oh ! pas beaucoup, mais il faisait du mal aux animaux, jetant des cailloux sur les chiens et des billes d’acier sur les chats du voisinage avec son lance-pierre et ça franchement, je n’approuve pas du tout. Une fois, il a visé le chat de leur voisin, quelqu’un de vraiment pas commode. La bille est entrée dans l’œil du pauvre animal, pénétrant dans son crâne et le tuant sur le coup. En voyant qu’il avait fait mouche aussi bien, il s’est mis à danser une gigue endiablée au milieu de la rue, les voitures l’évitant de justesse, mais le fameux voisin irascible s’est aperçu de la chose et est sorti aussi sec de chez lui pour lui balancer son poing en pleine figure. Il pissait le sang par le nez comme si on venait d’égorger un cochon et s’est mis à brailler qu’on était en train de l’assassiner, de le tuer tout vivant, qu’il fallait appeler un hôpital de toute urgence avant qu’il n’ait plus une seule goutte de sang et ressemble à une putain de momie, et que par toutes les saintes merdes de l’Enfer, il se vengerait en le faisant griller comme une grosse saucisse de barbecue.

Ça n’a pas loupé. Huit mois plus tard, la vengeance étant un plat qui se mange très froid, la maison du voisin a inexplicablement brûlé en pleine nuit, alors qu’il dormait paisiblement avec une femme rencontrée le soir même dans un bar. Le feu a pris tellement vite que les deux malheureux ressemblaient bien plus qu’à des saucisses de barbecue, mais à deux squelettes où il ne restait que quelques os, les crânes et le dentier tout neuf de la dame.
Notre pyromane en herbe s’esclaffait doucettement, il jubilait même dans son cerveau à trois neurones, n’arrêtant pas de chantonner : 'fe'me don' ta gueule mister gwande gueule fe'me don' ta gueule mister gwande gueule…'
Bien qu’on ait eu de sérieux doutes sur le coupable, il n’y avait aucune preuve, et l’affaire fut enterrée. Mais bon, on se méfiait de plus en plus de ce garçon fou comme un prunier. Tout le monde plaignait les pauvres parents d’avoir engendré un tel énergumène.
D’un autre côté, il avait quand même rendu un fier service à la communauté. Sans s’en rendre compte, il avait même carrément fait œuvre de justice disons … expéditive.
Nos deux saucisses trop grillées avaient non seulement mélangé leur corps et partagé leur solitude au fond d’un lit, mais également un lourd secret, un de ceux bien sale et peu glorieux. Elle, de par sa vie dissolue, s’était retrouvée trois fois avec un petit polichinelle dans le tiroir, sans qu’on s’en aperçoive, et avait tout simplement accouché chez elle, à l’abri des regards. Bien après la fin de cette histoire, on déterra dans son jardin trois minuscules squelettes en décomposition, et ses voisins horrifiés allèrent jusqu’à cracher sur sa tombe, ce qui ne doit bien entendu jamais se faire, de peur que le fantôme de la défunte vienne vous hanter jusqu’à la fin de vos jours.
Quant à lui, ce personnage bien inintéressant avait renversé un petit garçon qui faisait de la bicyclette pour aller chez un de ses camarades de classe fêter un anniversaire. Ce chauffard complètement ivre avait traîné le pauvre enfant coincé sous la voiture sur une trentaine de mètres, et quand enfin il réussit à s’arrêter, en voyant le garçon en train d’agoniser, le crâne et la bouche plein de sang, le regard implorant et sa petite main tendue vers lui, il ne trouva rien de mieux que de tirer sur son bras pour le dégager du véhicule et de se sauver en vitesse, aucun témoin n’ayant assisté à la scène. Il ne fut jamais soupçonné, malgré toutes les recherches. Le jeune garçon mit trois longues heures avant de mourir, et ne fut découvert que cinq heures plus tard par son propre père.




Je ne vous ai pas encore parlé du petit dernier, Tom, âgé de huit ans. Autant son frère était survolté jour et nuit, autant lui était calme et posé. Il était tellement calme et posé que depuis quelque temps il avait la nette impression que ses parents ne faisaient plus attention à lui, et il en éprouvait beaucoup de chagrin. Parfois il se disait qu’il n’était qu’une simple vapeur, que plus personne ne désirait lui parler, même ses camarades de classe. C’était très douloureux à vivre et dans le secret de son petit cœur, il se disait que ses parents ne l’aimaient plus, sans bien comprendre pourquoi. Le soir dans son lit il pleurait à chaudes larmes, désespéré devant une telle situation, ne sachant pas ce qu’il fallait faire pour remédier à ça. Il était quand même un bon petit garçon, ne faisant que très rarement des bêtises, pas comme son grand frère qui lui n’arrêtait jamais. Il priait tous les saints du paradis pour que papa et maman l’aiment de nouveau aussi fort qu’avant, mais il n’y avait rien à faire. C’était terrible pour un enfant de cet âge de se sentir délaissé à ce point. Vous arrivez à imaginer que personne ne fasse attention à vous, comme si vous n’existiez plus, que l’on vous ignore totalement ?
La semaine dernière il accompagnait sa maman dans un grand magasin pour faire quelques courses. Elle est passée par le rayon des jouets, comme on était à quelques jours de Noël, lui la suivant sans dire un seul mot, et elle s’est attardée devant les animaux en peluche. Elle a pris un petit nounours, quelque chose de pas très cher, le même que celui qu’il avait quand il était plus petit. Elle l’a tenu quelques instants dans ses mains en le serrant très fort, et il a bien vu qu’une larme coulait le long de son nez. Elle avait les yeux dans le vague, a regardé ensuite son fils intensément, sans rien dire non plus, puis a reposé le nounours sur le rayon, avec les autres. Comme il a espéré que sa maman achète le jouet pour le lui offrir ! Mais non, et il n’a pas osé le lui demander. Ils ont continué à faire les commissions, les produits les moins chers possibles, et sont rentrés à la maison.

Le soir même, ni tenant plus, il écrivit au Père Noël, à peu près la même lettre que celle du petit garçon du début de l’histoire, avec la même écriture laborieuse et enfantine.


Cher Père Noël,
Je voudré te demandé que mon papa et ma maman face de nouvau atention à moi et qu’ils maime comme avant. Je ne te demende pas de jouet ni de bonbon, mai le plus beau cado que je veux, cé ça. Et que mon gran frère soi moins fou que maintenan, parce que je laime bocoup aussi. A biento père Noël, ne m’oubli pas je t’en pri.
Tom.


Il mit sa jolie lettre dans une enveloppe, et l’enveloppe dans la boîte postale du coin de la rue. Et il attendit une réponse.





Un autre jour, le grand frère pas très net avait dégoté on ne sait où une revue un peu spéciale où de fort jolies dames ne montraient pas uniquement leurs visages. Dans sa chambre, il tenait la publication d’une main, son pantalon sur ses chevilles, et pas besoin d’avoir beaucoup d’imagination pour deviner ce qu’il était en train de faire avec son autre main. Son père, qui avait besoin d’aide pour laver leur vieille voiture, frappa à la porte et entra aussitôt. Le fiston devint aussi rouge que ce qu’il secouait avec tant de vigueur désespérée et fit un oooooh ! de surprise et de honte.
Le père fit un oh pardon ! à peine audible, et il se passa plusieurs jours avant que chacun ne se regarde franchement l’un l’autre. Papa avait un sourire narquois sur les lèvres, comprenant que son fils devait absolument expulser un trop plein d’énergie, c’est le cas de le dire, et le fils mortifié d’avoir été surpris dans cette situation plus que gênante. Il se promit de lui faire regretter au plus vite sa façon inopinée de rentrer comme ça dans sa chambre.

C’est une semaine plus tard que papa retrouva quelques poules sans têtes dans le jardin, au milieu des poireaux, carottes, laitues et courgettes. Les pauvres bestioles étaient disséminées un peu partout, au moins une douzaine, et quelques-unes tout simplement empalées sur les piquets des plants de tomates. Ça faisait drôle et en même temps bizarre de voir cette floraison incongrue au milieu des autres légumes. Le sang de papa ne fit qu’un tour. Il fila droit dans la maison à la recherche de son fils. Quand celui-ci le vit arriver bride abattue comme un furibond, il se mit à geindre si fort et d’une voix si aiguë en se frappant la tête de ses poings que son père préféra laisser tomber, désespéré d’avoir un fils pareil. Il sut d’où venait les volailles et alla de suite s’excuser et bien entendu les payer. Comme s’ils avaient besoin de ces dépenses imprévues…


Dernièrement Franck était dehors, et sans trop savoir pourquoi, il se jeta tout à coup sur la pelouse et commença à tambouriner sur l’herbe en se lamentant qu’il voulait que son cher petit frère Tom soit là avec lui. ‘Reviens pitit bwana, reviens pitit bwana !’ s’exclamait-il sans arrêter. Il l’appelait toujours ‘pitit bwana’, un terme qu’il trouvait fort amusant et très affectueux. Tom ne comprenait pas du tout pourquoi il agissait comme ça vu qu’il était juste à côté de lui. Mais avec son frère on ne savait jamais, il pouvait avoir soudainement des réactions plus qu’étranges. Il lui dit de se calmer, qu’il était là et que s’il voulait ils joueraient ensemble tous les deux, mais rien à faire, il continuait ses jérémiades insensées. Sa mère accourut vers eux et prit le plus grand dans ses bras pour le consoler, sans même faire attention à Tom qui les regardait les yeux tout rond. Il sentit une grosse bouffée d’angoisse désespérée remonter à toute vitesse jusqu’à sa gorge et s’assit dans l’herbe fraîche, avec un chagrin comme jamais il n’en avait éprouvé jusque là. Décidément, vraiment personne ne faisait plus attention à ce petit bonhomme qui était pourtant toujours d’une extrême gentillesse.
Il rentra dans la maison et essaya de jouer avec le chat, Piwi, mais même lui continua sa sieste, insensible aux caresses qu’il aimait pourtant beaucoup d’habitude.




On était le soir de Noël, le sapin avait ses boules et ses guirlandes, les cadeaux déposés à ses pieds, et tout le monde essayait d’être heureux. Le repas était copieux pour une fois, quelques huîtres, une délicieuse dinde fourrée aux marrons et des légumes, une bûche glacée, quelques bons verres de vin, et même une bouteille de champagne.
Très tard dans la nuit ils allèrent se coucher, les cadeaux n’étant distribués que le lendemain, après le petit déjeuner.
Tom attendait ce moment avec espoir, faisant une petite prière au Père Noël pour que son vœu le plus cher soit exaucé, car jusqu’à présent il n’avait reçu aucune réponse, et ça lui brisait le cœur.

Le lendemain en se réveillant, maman sentit intérieurement que quelque chose avait changé dans la maison. Son cœur de maman lui disait qu’un miracle complètement fou était arrivé durant leur sommeil. Elle prit à peine le temps d’enfiler ses pantoufles et sa robe de chambre qu’elle se précipitait dans la chambre de Tom, en proie à une folle espérance.
Elle ouvrit la porte à la volée, et en voyant son petit garçon dormir si paisiblement, elle commença à pleurer de joie, à se mettre à trembler de tout son corps, à appeler papa en balbutiant alors qu’il était déjà derrière elle, se demandant ce qui lui arrivait tout à coup. Lui aussi en voyant Tom se mit à rire et pleurer en même temps, et ils tombèrent dans les bras l’un de l’autre, en s’étreignant et s’embrassant.
Leur cher petit bonhomme était là, en chair et en os, lui qui avait été écrasé par une voiture en faisant de la bicyclette quelques mois plus tôt alors qu’il se rendait à un anniversaire, et le chauffard s’était sauvé et n’avait jamais été retrouvé.
Tom se réveilla en entendant tous ces bruits dans sa chambre, et quand il vit ses parents si heureux se précipiter sur lui pour le serrer très fort dans leurs bras et le couvrir de baisers, il sut que le Père Noël avait répondu à sa lettre, que papa et maman feraient de nouveau attention à lui, et qu’ils l’aimeraient pour toujours.
Franck arriva lui aussi quelques minutes plus tard et fonça sur son petit frère en hurlant un ‘pitit bwana’ retentissant, et il l’embrassa comme un fou qu’il était, en le chatouillant partout et en lui ébouriffant les cheveux. Même Piwi le chat vint voir ce qui se passait, sauta sur le lit en ronronnant, et lécha le visage de Tom qui riait aux éclats.
Un vrai miracle s’était produit, un de ceux qui n’arrivent que pendant cette période bien particulière de l’année, et si vous avez le cœur assez grand, vous y croirez vous aussi.


Ce conte de Noël n’était pas si épouvantable que ça tout compte fait. Mais après tout, celui qui vous l’a raconté est peut-être une toute autre personne que l’image que vous vous en faites en lisant ses horribles histoires n’est-ce pas ?
On peut même l’espérer.
C’est bientôt Noël non ?

auteur : mario vannoye
le 16 décembre 2007