Missives d'un autre temps



Nous sommes venus passer quelques jours dans notre domaine situé en pleine campagne, fatigués de la vie trépidante qu’il me doit d’avoir pour mener à bien mes nombreuses affaires. Le château appartient à ma famille depuis des générations, et nous aimons nous y rendre pour nous reposer, avec les enfants. La propriété s’étend sur plusieurs hectares, et il faut bien une demi-journée entière à cheval pour en faire tout le tour. Hier soir, alors que le vent soufflait si fort qu’il était impossible de mettre le nez dehors et de souper sur la terrasse, au grand désespoir de nos chérubins, j’ai pris le temps de ranger quelques papiers de mon bureau. Nous avions mangé copieusement, un délicieux potage puis du faisan accompagné de pommes de terre et de légumes, tout cela préparé par notre cuisinière, et arrosé d’un excellent Romanée-Conti 1998. J’avais fais allumer la grande cheminée du salon, et pendant plus d’une heure j’ai ensuite raconté quelques belles histoires à nos deux garçons après notre repas. Lorsqu’ils se sont endormis, je me suis resservi de ce délicat cognac de quinze ans d’âge, embrassé mon épouse et enfermé dans mon bureau jusqu’au milieu de la nuit.




Dans l’immense meuble du dix-septième siècle j’ai découvert un tiroir secret contenant plusieurs lettres qui m’ont profondément troublé. Je vous en livre une, et vous verrez qu’il y a de quoi frémir d’épouvante. Elle a été écrite en un temps où l’on faisait peu de cas de la vie humaine, et il me semble que cela n’a guère beaucoup changé depuis. La signature au bas de la lettre est celle du Marquis de Vannouayé, expédiée à mon aïeul le Vicomte Guillaume de Perstett, en 1688.
J’ai lu et relu cette correspondance sortie d’un autre âge, et j’en suis encore tout retourné.
Voici ce qu’elle dit :

Je vois par votre missive expédiée hier soir à une heure tardive que vous êtes bien rentré en votre château du Cottage le Bien Nommé, accompagné de votre fidèle monture Mégane de Sainte-Agile, ceci après vous êtes diverti avec certains membres de votre digne noblesse pour une observation céleste et hautement spirituelle. Soyez en félicité, Monsieur le Vicomte.
N'auriez-vous point rencontré au cours de votre randonnée nocturne une bête diabolique qui sévit actuellement sur vos terres, chassée en cela par vos gens mais arrivant à se sauver sans être rattrapée. La maudite bête se transformerait parait-il lors de chaque lune pleine, et prendrait ensuite votre apparence quand l'astre céleste continue son cycle mensuel. Je n'ose croire à de telles fableries colportées ici et là par le petit peuple et si j'étais vous je ferais arrêter sur-le-champ deux ou trois de ces misérables afin de leur faire subir le supplice de la roue pour ensuite les fouetter jusqu'au sang. Vous devriez les enfermer au cachot pour le restant de leur inutile existence, avec juste un peu de pain sec et une écuelle d’eau pour la semaine.
Vous voudrez bien pardonner ma cruauté, mais il m'est pénible d'entendre de telles sornettes et menteries vous concernant.
Si vous me demandez un peu de clémence vis à vis de ces méchants gueux, souffrez, Monsieur, que je ne vous réponde point.

Il en est un, et je crois savoir en être le meneur, qui ose vous appeler la bête immonde lorsque vous devenez prétendument cette diabolique créature. Pensez-donc ! Vous que je connais depuis si longtemps et qui êtes de nature si gentille ne peut-être également ce gare-loup assoiffé de sang et de chair humaine. Pour vous être agréable je réussirai à percer ce mystère et vous amènerai la tête de ce monstre jusqu'à vos pieds.
Recevez, cher Vicomte, toute ma gratitude pour vous avoir connu et avoir passé une bienheureuse soirée en votre compagnie et quelques-unes de vos connaissances l'autre soir.

Bien à vous,

Monsieur le Marquis de Vannouayé.







Ainsi donc il y avait eu à cette époque une ténébreuse affaire de loup-garou non élucidée. Du moins jusqu’à ce que je découvre une autre lettre. Il m’était inconcevable que l’on puisse accuser ainsi l’un de mes ancêtres, même si ces fariboles s’étaient produites il y a plusieurs siècles. Néanmoins, je voulais connaître le fin mot de cette histoire, savoir si tout cela s’était avéré exact, si véritablement un lycanthrope sévissait sur mes terres en ces temps reculés. Pendant ce temps, le vent redoublait de violence et les nuages défilaient à toute vitesse devant la lune pleine, produisant une clarté blafarde dans l’immensité du paysage nocturne. Je ressentais comme des démangeaisons sur tout le corps, mais je n’y prêtais aucunement garde, tellement j’avais l’esprit obnubilé par cet étrange récit.
Je restais assis dans mon fauteuil une bonne demi-heure, lisant cette maudite lettre plusieurs fois, sans me préoccuper du temps qui passait trop vite.
Il devait forcément y avoir une suite, et j’ai donc recherché s’il y avait d’autres courriers concernant cette affaire.
J’en ai retrouvé plusieurs, qui m’ont encore bien plus troublé, et vous les retranscris tel quel. Le cachet de cire sur les vieilles enveloppes prouvait bien l’exactitude de ce que j’avais entre les mains :


Mon cher Vicomte,

Je vous faisais part l’autre jour de mes craintes concernant les calembredaines et autres billevesées propagées par ce manant qui n’hésitait pas à vous appeler ‘la bête immonde’. Je vous disais qu’il m’était fort pénible que ce personnage vous traite de cette façon indigne de votre rang, et que s’il continuait je le ferais mettre au cachot pour un temps qui serait tributaire de mon bon vouloir.
C’est chose faite. Non seulement cet être abject montait le petit peuple contre vous, mais il affirmait qu’il vous avait vu une de ces dernières nuits en pleine campagne vous transformer en créature sortie de l’enfer, mais également vous jeter sur un chevreuil et l’égorger de vos dents. Vous aviez d’après lui une épaisse couverture de poils qui vous serait poussée en un clin d’œil, les yeux rouges et flamboyants, ainsi que des canines d’une longueur démesurée. Il n’aurait dû son salut qu’au fait qu’il vous guettait de loin dans la forêt et serait demeuré telle une statue lors de votre transformation. Le lendemain matin, ce coquin était déjà à la taverne dès l’ouverture et racontait à qui voulait l’entendre sa soi-disant malaventure de la nuit.
Je l’ai donc fait arrêter et assisté moi-même au supplice de ce mauvais, d’après ce que j’avais ordonné. Il a enfin reconnu que ses dires n’étaient qu’une mauvaise farce dont le seul but était de se rendre intéressant aux yeux de chacun.
Je vous divulguerai lors d’une prochaine rencontre les moyens utilisés pour le faire avouer, cela pourra vous être utile si vous aviez à calmer un esprit un peu trop échauffé. Il soutenait d’abord qu’il ne disait que la vérité, mais j’ai su le faire changer d’avis et ne crois pas qu’il recommencera de sitôt. De toute manière je le laisserai enfermé pendant de longues années, pour l’exemple, et ce n’est ni sa langue coupée ni son œil crevé qui me feront réviser mon jugement. Quant à pouvoir se sustenter correctement avec les deux mains écrasées, s’il a su faire preuve d’autant d’imagination pour salir votre nom, il saura en avoir pour se nourrir du mieux qu’il peut.
Mon Cher Vicomte, j’ai trempé la plume de mon courroux dans le sang. Vous voilà donc lavé de tous soupçons et votre honneur sauf. C’est un jugement fort équitable.
Je vous saurai gré de vous voir ainsi que votre famille lors d’une future partie de chasse commune.

Recevez toute mon affection,

Monsieur le Marquis de Vannouayé.




Je restais prostré devant tant d’ignominie et me demandais comment des êtres humains pouvaient se comporter de la sorte, torturer un pauvre bougre peut-être uniquement simple d’esprit. De par mes nombreuses lectures je savais que cette ténébreuse époque regorgeait de légendes, de peurs ancestrales, et les démons, sorcières, farfadets et autres créatures mystérieuses faisaient partie intégrante de leur vie quotidienne. Mais de voir là sous mes yeux la preuve même de cette façon odieuse de juger les gens me faisait froid dans le dos, car il s’agissait de ma propre famille.
Je ressentais de plus en plus des démangeaisons sur tout le corps, et inconsciemment je me frottais le torse, les bras, et même mon entrejambe.
Je recherchais à nouveau la suite de cette bizarre histoire et trouvais une dernière lettre, mais cette fois-ci écrite par quelqu’un d’autre. L’écriture était différente, et la signature illisible. Elle relatait avec forces détails le devenir ultime de ce Vicomte de Perstett, mon aïeul qui soi-disant se transformait en loup-garou les soirs de pleine lune. Si ce que je lisais s’avérait exact, toutes mes convictions profondes étaient remises en cause, toutes mes certitudes d’homme moderne s’envolaient comme une feuille d’arbre emportée par un vent violent, le même qui soufflait là au dehors.




Plusieurs personnes ont par la suite réellement vu le Vicomte devenir une bête monstrueuse, et une immense battue fut organisée pour le prendre vivant. Il avait proprement égorgé plusieurs enfants qui jouaient à l’écart du village. Leurs cris démentiels avaient fait accourir les villageois munis de gros gourdins et de fourches. Mais la bête réussit à se réfugier dans une maison, non sans avoir de ses longues griffes éventré la jeune femme enceinte de plusieurs mois qui habitait là. Le bébé prêt à sortir d’entre les jambes de sa mère tomba dans la poussière avec toutes les tripes de la malheureuse, les moyens normaux de la naissance que la nature donnait aux femmes n’ayant plus de raison d’être dans ce cas là. Le père de famille s’arracha toute la peau du visage avec ses ongles sales, de douleur et de désespoir en découvrant l’horrible réalité. Et la battue s’organisa, grossissant comme un tumulte au fur et à mesure que les gens venaient prêter main forte. Des hommes en armes des châteaux environnants réussirent à acculer la bête au fond d’une grange, et la multitude de coups de fusil eurent enfin raison de la créature, malgré les ordres de la prendre vivante. En mourant elle était redevenue le Vicomte, sous les yeux ébahis de ceux qui assistaient à la scène. La dépouille fut ensuite offerte à la vindicte populaire, et le corps redevenu un homme normal attaché à un poteau sur la place du village pendant trente jours. Les gens se signaient devant lui puis lançaient des pierres sur le cadavre dénudé. Les corbeaux avaient crevé ses yeux et mangé ses chairs, forts satisfaits de ce perchoir incongru. Au bout des trente jours, la puanteur fut telle que l’on brûla le tout en formant un bûcher tout autour.

Voilà ce que je venais de lire, et je ressentais comme une malédiction sur ma famille. Comment cela était-il possible, et pourquoi tous ces faits étaient tombés dans l’oubli, heureusement pour nous d’ailleurs. J’avais plein de questions qui affluaient à mon esprit, mais comment trouver des réponses satisfaisantes ?
Je tournais en rond dans mon bureau en me torturant l’esprit après une telle lecture. Le vent continuait son incessante litanie, les nuages défilaient toujours aussi vite devant la lune pleine, et mes démangeaisons se faisaient de plus en plus insistantes.
Ni tenant plus, je retirais gilet et chemise pour voir ce qui m’arrivait et j’en restais carrément bouche bée.
Mes bras étaient recouverts d’une pilosité brune qui semblait pousser plus vite à chaque seconde. Je me précipitais devant le miroir et mon visage était recouvert de la même façon. J’avais les yeux qui ressortaient de mes orbites, ma mâchoire devenait proéminente, me faisant ressembler à un loup. Complètement paniqué, je reculais tellement vite que je tombais à la renverse sur le bar à roulettes, cassant verres et bouteilles. La transformation se produisait sur moi-même, à une vitesse stupéfiante. J’eus la présence d’esprit de me déshabiller et de cacher mes vêtements. Mais ce fut tout, car je n'arrivais plus à réfléchir.
Je devenais la bête, j’avais une soif terrible de sang frais et de chair humaine. Je me tordais de douleur sur le sol durant la métamorphose. J’arrivais encore à ouvrir la porte de mon bureau, mi-homme mi-animal, et je m’élançais au premier étage à quatre pattes, vers la chambre de mes enfants…




La porte était seulement entrebâillée, et d’un bond je sautais sur un des lits. Les babines retroussées, la bave dégoulinant sur les draps frais, les yeux injectés de sang, je les fixais tous deux avec des grognements sourds. Ils se réveillèrent en même temps et se mirent à hurler d’horreur devant moi, leur propre père. J’avais un désir bestial de me précipiter sur eux, de transpercer leur petite tête de mes crocs en faisant un bruit ignoble de craquement d’os. Je voulais secouer leurs corps comme une furie, fourrant ma gueule dans leur carcasse devenue inutile. Mais un reste d’humanité me fit renoncer, je savais dans mon esprit tourmenté qu’il s’agissait de mes enfants et que je ne pouvais faire une chose aussi terrible. Ils hurlaient encore plus fort, leurs visages déformés par l’épouvante, ameutant tout le château, et des pas précipités remontèrent les escaliers de marbre.
La porte s’est ouverte à la volée et plusieurs personnes étaient là à l’entrée de la chambre. Celle qui était ma femme depuis toutes ces années tomba inanimée en voyant cet animal sauvage et démentiel sur leur lit et j’ai sauté à travers la fenêtre, les volets n’étant pas fermés. Le verre tranchant des vitres m’a profondément coupé en plusieurs endroits. J’ai couru à travers la campagne pour me réfugier dans les bois.

J’y suis resté un long moment, dévorant lapins, sangliers, et même un cerf immense qui essaya de me combattre. Mais j’avais une telle force qu’en à peine quelques secondes il avait les tripes à l’air, ingurgitant toutes ses entrailles le plus goulûment possible. Mais je n’étais pas encore assez rassasié, il me fallait absolument autre chose. J’ai filé vers le village, sentant la peur des autres animaux emplir l’air d’une suave crainte respectueuse.
Je suis arrivé à une ferme, et les chiens n’ont pas aboyé bien longtemps. J’ai réussi à me faufiler dans la maison. Un couple était dans son lit, et je me suis jeté sur la femme d’une trentaine d’année. Sa jeune beauté fut mise en pièce, je m’acharnais sur son corps, faisant un trou béant dans sa gorge. Le sang en ressortait à gros bouillons, son goût délicieux m’excitait encore plus. Le mari essaya de s’échapper dans la maison, à la recherche de son fusil. Il y avait tellement de sang sur lui qu’on aurait dit un écorché vif. En à peine quelques sauts j’étais sur lui, le faisant tomber à terre. Il hurlait comme un dément en essayant de me repousser avec ses bras et ses jambes, et je plongeais mes yeux jaunes dans les siens. D’un coup je mordis dans son visage, en arrachant pratiquement la moitié, je labourais son torse avec mes griffes, déchirant ses chairs, mettant à nu ses côtes et ses organes. J’en avalais une grande partie.




Je suis reparti pratiquement aussi vite que j’étais venu et suis arrivé auprès d’une mare, loin des hommes et des habitations. C’était la fin de la nuit, le jour commençait à éclore. Je sentais mes muscles devenir douloureux, la transformation recommençait, mais en sens inverse. Je me suis mis à vomir comme un chien, alors que mon cerveau avait de nouveau des pensées humaines et cohérentes. J’étais horrifié par ce que j’avais fait, et des crampes d’estomac épouvantables me faisaient me tordre sur le sol détrempé. Je perdais petit à petit cette fourrure d’animal et me retrouvais bientôt nu et désemparé dans cet endroit que je ne connaissais pas, loin de chez moi et des miens, Comment pourrai-je leur expliquer que c’était moi qui avais failli dévorer nos garçons ? Et pire encore, que c’était moi qui avait assassiné deux braves gens qui ne demandaient qu’à vivre heureux ?
J’étais maudit, la malédiction continuait après tant d’années où elle était seulement restée en sommeil.

J’attendis une bonne heure, le temps de redevenir un homme tout à fait normal et d’accepter ce que j’avais fait. Mon être intérieur me disait avec force que je n’avais rien fait de mal, que je continuais uniquement une longue tradition séculaire. Je repris le chemin du retour, me disant que je trouverai bien une explication suffisante à mon absence pendant ces moments tragiques. Après tout j’étais le maître, et personne n’avait le droit de me reprocher quoi que ce soit. Je savais que je recommencerai, mais cette fois-ci je saurai m’organiser pour satisfaire mes instincts meurtriers. Et il n’y avait plus de Marquis de Vannouayé pour m’en empêcher, je vengerai mon aïeul le Vicomte de Perstett.
Il me fallait avant tout me laver et trouver des vêtements.

Je repris le chemin de la ferme où deux cadavres étripés et sanguinolents attendaient d’être découverts, un sourire carnassier sur les lèvres…

auteur : mario vannoye
le 02 décembre 2007