La chose qui venait des marais



Le vent souffle en rafale depuis plusieurs jours. C’est la fin du mois d’octobre et il fait chaud pour la saison. Les feuilles des arbres se courent les unes après les autres dans un tourbillon incessant, les couleurs magnifiques que l’automne leur a offert se reflétant dans la lumière de cette grande forêt. Du vert sombre au roux éclatant, toutes les nuances se révèlent aux arbres majestueux, et ils regardent du haut de leur cime leurs habits de l’été jouer sans eux sur le sol. Le tapis d’humus commence à être épais sur la terre humide, mélange de mousse, de branches mortes et de fougères en train de se décomposer.
Quelque part dans les bois, des marais nauséabonds infectés de moustiques servent de refuge à toutes sortes de petits animaux. Sur les énormes nénuphars, des grenouilles se prélassent au soleil et se répondent l’une l’autre par de sinistres croassements. Les libellules planent au-dessus des lentilles d’eau, attrapées en plein vol par des engoulevents à la recherche de nourriture.




Un sanglier s’approche de la forme indéfinissable à moitié immergée dans l’eau saumâtre et furète avec son groin entre les doigts gonflés par l’humidité stagnante. Il est parvenu jusque là en se frayant un chemin à travers l’enchevêtrement des branchages et des hautes herbes.
L’animal continue son inspection, et quand deux doigts de la main gauche bougent imperceptiblement, il détale à toute vitesse, sentant que rien de bon ne va lui arriver s’il reste là plus longtemps. Il manque de peu se prendre un arbre en plein crâne, tellement apeuré et pressé de s’éloigner au plus vite.

La chose reprend vie, et un silence mortel s’abat sur les lieux. Même le vent arrête de chanter dans les arbres, et les feuilles retombent sur le sol, toutes surprises d’arrêter si soudainement leurs valses incessantes.
Elle se met debout avec difficulté, étonnée de voir l’endroit où elle se trouve.
Elle n’a ni froid, ni faim, ni soif.
Elle est morte, et elle le sait.

Des images floues se forment dans sa tête, malgré son cerveau décomposé. Elle se souvient vaguement comment elle est arrivée là, que pour une obscure raison elle a été rouée de coups, roulée dans la boue et les champignons vénéneux de cette lugubre et sinistre forêt, la gorge tranchée et amenée jusqu’ici pour moisir dans ce vieux marais.
Mais ce lieu est un lieu maudit, et ceux qui y meurent reviennent en zombie, en mort-vivant. C’est un endroit où des siècles auparavant on y pratiquait la magie noire, faisant couler le sang de vierges innocentes. Des atrocités monstrueuses y étaient pratiquées, les victimes accrochées par les pieds aux branches des arbres dépecées vivantes et leurs langues coupées, sans pouvoir hurler d’épouvante.
Des viols et des meurtres ont été perpétrés des années durant, même sur des enfants, et le sol exhale encore toute la puanteur de la folie des hommes, pour la plupart des religieux fanatiques ayant renié leur foi pour servir un dieu infiniment plus puissant. L’endroit respire la rancœur, le goût du sang, la colère et la haine.

La chose a été cachée là. Ses assassins sont morts depuis bien longtemps, d’une horrible manière. Personne n’a compris comment deux hommes en pleine santé n’étaient plus que des momies trois jours plus tard, leurs os saillants de leur peau jaunâtre, un indicible cri de terreur sur leur visage.

Elle a soif de vengeance et se met lentement en marche à travers la forêt.




Petit Joe n’aime pas du tout aller à l’étable le soir pour traire les deux vaches de la ferme. Il lui faut traverser toute la cour dans le noir, ouvrir les grandes portes en bois, et pénétrer dans l’endroit où la faible lueur des deux ampoules laisse entrevoir mille horribles dangers. Du monstre des enfers qui lui sauterait dessus pour le dévorer jusqu’au gnome hideux qui hanterait toutes ses nuits, tout y passe. Et il y a tellement de recoins sombres…
Il sent tous ses poils se hérisser dès qu’il sort, sa grande timbale à la main, et les moqueries de sa petite sœur n’arrangent pas les choses. Il n’arrête pas de regarder en arrière dans la cour, en marchant vite, et n’est enfin tranquille qu’au retour dans la sécurité chaleureuse de la maison. Petit Joe est comme ça, un peureux, une poule mouillée, et il n’y a rien à faire, même à treize ans. Mais c’est son boulot de traire les vaches, papa ne voulant rien savoir de ses soi-disant peurs ridicules.
Il est là, assis sur le petit tabouret, ses mains étreignant les mamelles, pressé d’en finir au plus vite, quand il entend un bruit suspect juste derrière les portes. C’est une sorte de raclement, comme si quelqu’un traîne des pieds. Il arrête la traite aussitôt, écarquillant les yeux, s’imaginant déjà qu’un monstre est tapis là au dehors. Il tourne la tête dans tous les sens, la panique affluant comme un raz de marée. Les animaux sont très nerveux, n’arrêtent pas de s’agiter, et c’est un miracle que le seau à moitié rempli de lait tout chaud n’ait pas encore été renversé.
Quand la chose rentre dans l’étable, Petit Joe hurle comme un dément. Ce qu’il voit dépasse de loin ses pires cauchemars. Des morceaux de peau pendouillant de son corps nu, un mort-vivant avance vers lui, et un rictus de haine déforme son semblant de visage. Du sang s’écoule de ses yeux, et une forte odeur de putréfaction emplit l’air déjà surchargé de celles de l’étable. Une lueur blanche sort de ses orbites vides. Petit Joe veut se sauver à toute vitesse pour échapper à ce zombie, mais il est cloué sur place, paralysé par la peur, une auréole humide sur le devant de son pantalon. La chose le saisit sans qu’il puisse faire un seul geste. Quand elle se penche pour le mordre de ses dents pourries, Petit Joe tombe dans les pommes.

Son père se précipite sur le fusil accroché au mur quand il entend les horribles cris de son fils, et en mettant les balles dans le canon, ordonne à sa fille de rester dans la maison. Elle veut venir avec lui pour voir ce qui est arrivé à son frère et surtout ne pas être seule, mais il est intraitable. Il sort et court jusqu’à l’étable, projetant le faisceau de la lampe torche devant lui. Il atteint le bâtiment, dérape sur le gravier et voit ce qui se passe à l’intérieur. Une espèce de créature monstrueuse est penchée sur son fils et lui arrache de grands lambeaux de chair avec sa mâchoire, plongeant ses mains rougies dans le corps de son pauvre garçon.
Les yeux horrifiés, il vise en plein dans la poitrine. Elle fait un grand bond en arrière sous l’impact et se relève aussitôt. Il essaie de réarmer, mais il tremble tellement que les projectiles tombent dans la poussière. Prenant son fusil par le canon, il en assène de grands coups violents sur le corps de la créature. Mais rien n’y fait, elle avance inexorablement. Il se débat de toutes ses forces quand elle se jette sur lui, mais c’est peine perdue. Le zombie le déchire à pleines dents, et il voit dans sa gueule ce qui lui appartient, le liquide chaud de son propre sang s’écoulant de la plaie béante. Le trou dans son bras révèle l’os mis à nu. Quand elle enfonce ses pouces dans ses yeux, lui causant d’atroces douleurs, des étoiles brillent dans sa tête, et sa dernière pensée est pour sa fille restée seule dans la maison.

Claire est totalement désemparée et cherche un endroit où se cacher. Elle a entendu la détonation des balles, les hurlements de son père, puis plus rien. Elle donnerait très cher pour que sa mère soit là, mais elle est actuellement à l’hôpital, soignée pour une dépression après avoir perdu leur nouveau-né. Complètement paniquée, le plus affreux étant qu’elle ne sait pas ce qui se passe, elle court partout comme un lapin pris au piège, ne sachant pas ni quoi faire ni ou aller. L’idée ne lui vient même pas de téléphoner à quelqu’un, ses pensées tellement confuses. Elle se rue comme une folle dans le placard de sa chambre et attend, accroupie et toute tremblante.

La chose prend la direction de la maison et entre dans la cuisine inondée de lumière. Elle sent que quelqu’un est là quelque part et commence à fureter dans toutes les pièces. Elle balance par terre tout ce qu’elle peut, en proie à une colère froide et monstrueuse. Le goût du sang est dans sa bouche de mort, et elle en redemande. Quelques petits vers se tortillent aux commissures de ses lèvres. Elle passe dessus sa langue noire et décomposée pour les avaler.
En pénétrant dans la chambre de Claire, celle-ci met instinctivement sa main devant sa bouche, les yeux agrandis de terreur, un énorme cri prêt à sortir de sa gorge. Ainsi les histoires de croque-mitaine que lui racontent ses copines sont vraies, et il la cherche. Elle voit la créature à travers les fentes des volets de la porte et se renfonce un peu plus dans le placard, en fermant ses yeux et ses poings de toutes ses forces. Elle sent l’odeur infecte qui se propage dans la pièce, une odeur de viande décomposée, de cadavre en putréfaction, de pourriture fermentée. Elle a le cœur au bord des lèvres, prête à vomir. La chose continue son inspection et s’approche du placard. Elle ouvre les deux portes et regarde à l’intérieur mais ne remarque qu’un gros tas de vêtements empilés en vrac sur le sol, et sa main passe à quinze centimètres des cheveux blonds de Claire. Ne voyant rien de vivant là-dedans elle repart, après avoir balancé le lit à travers la chambre. Mais rien n’est caché en dessous.
La chose repart sur le chemin, une chouette l’observant d’un œil intrigué du haut de son arbre.

La petite fille fut découverte le lendemain soir, prostrée dans son placard, choquée et tétanisée d’avoir vu une telle monstruosité sortie des enfers.




Ryan est assis dans son fauteuil en osier sur la terrasse et fume sa cigarette d’après souper en regardant les étoiles, un verre de whisky à la main. Une comète file actuellement dans le ciel, mais les nuages sont trop nombreux pour l’observer convenablement. Ça ne fait rien, il sortira son télescope demain soir si le ciel est dégagé. La comète Holmès peut attendre, et ses amis du club d’astronomie lui en ont envoyé pas mal de photos par e.mail. Il a également une pensée attendrie pour son épouse décédée un an plus tôt, emportée par une fichue maladie. En six mois elle est partie, et quand il y réfléchit ça bouillonne intérieurement en lui, écœuré de la vie, de son boulot, de tout et de rien. Il se dit que c’est vraiment trop con la mort, tout qui disparaît comme ça en un clin d’œil, et ce que vous avez pu faire de bien durant les courtes années de votre vie n’a plus aucune espèce d’importance désormais. Il trouve là-dedans quelque chose de profondément choquant, à se demander à quoi ça peut bien servir d’être sur terre.

Il en est là de ses réflexions quand il sent une présence juste derrière lui, et il a une telle frayeur qu’il en renverse son verre de whisky sur son jean. Il se relève d’un bond, recule et manque de tomber à la renverse en s’emmêlant les pieds. Les yeux agrandis par la peur il jette son verre sur la chose d’un geste puéril et détale à toute vitesse dans la cabane à outils, à la recherche d’une arme quelconque. Le premier objet qu’il a en main dans la pénombre est le manche d’une pelle. Il s’en saisit fermement et affronte le mort-vivant, prêt à défendre chèrement sa peau malgré la peur qui lui noue les entrailles. Les orbites vides du zombie flamboient, les lumières blanches à l’intérieur presque incandescentes. Il donne de grands coups de droite à gauche, et le tranchant en fer entaille profondément le bas-ventre de la créature. Tout un tas de chairs molles et visqueuses se répand sur le sol, des asticots grouillent dans le tas de viande pourrie d’une odeur infecte. Mais elle continue d’avancer, comme si elle ne sent rien de ses profondes blessures. Ryan vise le cou de la chose, ses forces décuplées par l’affolement et la terreur, et la tête voltige dans les airs, atterrissant avec un bruit mat sur les lames en bois de la terrasse. La chose fait quelques pas et tombe enfin sur le sol. Le cadavre décapité a encore quelques convulsions avant de ne plus bouger du tout. Il le touche du bout sanguinolent de son arme improvisée et fonce dans son salon téléphoner à la police, en sueur et le cœur battant beaucoup trop vite. L’oreille collée au récepteur, piétinant sur place devant la lenteur de l’appel, le dos tourné à la porte d’entrée, une profonde morsure au cou lui fait lâcher le téléphone. Deux zombies sont là devant lui, et ils ressemblent étonnamment à ses voisins, Petit Joe et son père. Mais il n’a plus d’arme pour se défendre, et quand ils se jettent sur lui et commencent à le dévorer vivant, ses longs cris d’agonie ne sont entendus de personne.




Au petit matin, Chris est déjà dehors pour chercher du bois dans la remise. C’est un grand jour, l’anniversaire de leur cinquante deux ans de mariage. A soixante treize ans, ils vont fêter ça simplement, juste eux deux, car ils n'ont jamais eu d’enfants. Un bon petit repas, deux ou trois verres de vin d’une cuvée exceptionnelle qu’il a acheté l’année dernière, et son petit cadeau, une ravissante chemise de nuit pour sa tendre épouse. Elle est encore si belle à son âge, et même s’il l’a trompé une ou deux fois au cours de toutes ces années, il l’a toujours beaucoup aimé. Elle a été le soleil de sa vie, et dans les pires moments que peut connaître un couple, elle a toujours su démêler avec humour des situations qui risquaient fort de s’envenimer. Oui, même à leur âge, ils s’aiment encore profondément.
Chris entre dans la remise, et il y reste une bonne demi-heure.
Quand il en ressort, il a un sourire cruel et carnassier. Le visage entièrement déformé par la haine et du sang s’écoulant de ses vieilles lèvres gercées, il est accompagné de deux autres créatures et prennent la direction de la maison.
Sa femme est encore au lit à cause de ses rhumatismes. La vieille dame se sent vraiment heureuse aujourd’hui, le cœur débordant d’amour pour son mari. Mais pourquoi met-il si longtemps pour chercher du bois ? Ah ! Elle entend la porte d’entrée s’ouvrir. Elle l’appelle pour lui souhaiter un bon anniversaire de mariage et lui faire un gros baiser…

Le mal se répand comme une traînée de poudre dans toute la région. Ce qui a découvert la petite fille Claire dans le fond de son placard, ce n’est pas des policiers venus pour la sauver, mais quelques zombies cherchant de quoi manger…
On ne compte plus le nombre de cadavres dans les maisons et les rues, les corps ouverts comme des carcasses d’animaux. Des morts-vivants sont penchés sur eux, leurs tripes sanglantes dans leurs mains en train de les dévorer.

Pendant ce temps, au milieu des marais, les spectres des âmes damnées se réjouissent de voir la malédiction se propager aussi vite.
C’est leur vengeance sur toutes les atrocités qu’on leur a infligées.

Et elle est terrible, monstrueuse, mais tellement excitante…

auteur : mario vannoye
le 18 novembre 2007