"Oh punaise !"
(et autres délicieuses expressions amusantes)




La soirée avait pourtant très bien commencé. Les dix personnes rassemblées sur ce petit parking à l’écart du village étaient heureuses de se retrouver pour une observation astronomique, comme ils en avaient pris l’habitude. C’était au pied d’une colline, là où une grande croix avait été érigée il y a plusieurs siècles maintenant.

On raconte dans le coin qu’au pied de cette croix des sorcières se réunissaient quotidiennement, psalmodiant des incantations à Lucifer en personne, et fabriquant d’horribles mixtures à base d’ingrédients aujourd’hui disparus. Elles ont ainsi rendu malades, estropiés ou complètement déments beaucoup de braves gens qui croyaient aux vertus de leurs remèdes en ces temps reculés. La plupart de ces sorcières étaient écartelées, torturées, soumises à la question, et brûlées vives lors de la Grande Inquisition. Etre soumise à la question était particulièrement horrible, voire inhumain. Une femme seulement soupçonnée de trafiquer avec le diable était attachée les mains dans le dos, et on la montait à l’aide d’une corde jusqu’au plafond par un système de poulie. Le bourreau lâchait la corde, et le corps de la malheureuse se fracassait sur le sol, les os brisés. On recommençait ainsi jusqu’à ce qu’elle avoue son odieux commerce diabolique. Inutile de dire qu’avec un tel châtiment, appelé l’estrapade, n’importe qui aurait avoué n’importe quoi, même de coucher avec des canards, d’user de ses charmes pour séduire le cochon du voisin, ou de manger des cailloux pour son petit déjeuner. Vérifiez donc dans les livres d’histoire et vous verrez que c’est l’exacte vérité, ou bien seulement dans votre dictionnaire posé là sur l’étagère de votre bibliothèque. Il n’y a aucune barrière à la folie des hommes.

Mais ces sorcières là en étaient de vraies, et dans le secret de leurs cabales en haut de cette colline, même des sacrifices humains ont été commis. Je ne saurais vous dire avec exactitude si elles avaient le nez crochu avec une énorme verrue sur le côté, mais j’en parierais bien mon oreille gauche, si j’osais. Et purée de couilles en conserve, je ne suis pas si sûr que je perdrais mon pari, fort satisfait de vous voir me remettre votre excroissance auditive dans le creux de ma main, si seulement on en avait la preuve indiscutable.




Revenons-en quand même à notre petit groupe en train de se préparer pour leur soirée d’observation. Deux télescopes avaient été installés sur le parking avant la tombée de la nuit, dont un superbe 254 X 1200 à monture équatoriale. Je vous passerai les détails de cette magnifique bête de course, les amateurs apprécieront, mais il y avait vraiment de quoi se réjouir à l’avance en sachant que cet instrument était là, prêt à traquer la moindre nébuleuse ou galaxie dans ce beau ciel étoilé.
Un énorme camping-car était déjà là avant leur arrivée, et apparemment il était inoccupé.
La soirée risquait d’être longue et fraîche en ce mois d’octobre, aussi quelques-uns avaient amené des boissons chaudes, et même un délicieux gâteau fait maison pour le plaisir des papilles, gâteau que le vice-président du club lui-même avait mis deux heures à préparer dans l’après-midi. On savait y faire dans ce club.
Il y avait un champ de maïs juste devant le lieu de rendez-vous, et une petite route descendait jusqu’au village voisin.

Quand la nuit fut suffisamment noire pour coller son œil à l’objectif des télescopes, ce ne fut qu’extase et ravissement devant tant de beauté stellaire. Un jeune homme, ne pouvant plus cacher sa joie de voir la célèbre galaxie d’Andromède s’étaler là devant ses yeux, répéta plusieurs fois ‘Oh punaiiiiiise’, et franchement on le comprend, car comment ne pas fondre d’admiration quand on voit la magnificence de ce que la nature nous donne à profusion, sur terre et dans le ciel. Même si cela faisait des dizaines de fois qu’il contemplait les mêmes choses dans ce petit objectif, n’importe qui ne peut s’empêcher de dire ‘oh punaiiiiiise’ en regardant ces merveilleuses créations.
Quelqu’un dans le groupe, une personne assez sympathique d’ordinaire et aimant bien faire rire les autres, un grand garçon assez mince avec des oreilles comme des paraboles de réception satellite, s’approcha du champ de maïs juste à coté. Qu’est-ce qu’il allait bien y faire ? Soulager sa vessie trop encombrée, faire pleurer le molosse comme il disait parfois, respirer le parfum d’une jolie fleur, discuter un peu avec les sauterelles du voisinage, compter tous les petits cailloux, ou alors croquer dans un de ces épis de maïs fort tentant qui bordaient le chemin ? Purée de couilles en conserve si j’en sais quelque chose ! Toujours est-il qu’il revint quelques minutes plus tard, et intima le silence à tout le groupe rassemblé. Il avait l’air particulièrement inquiet, et s’il avait vraiment su ce qui allait arriver d’ici quelques instants, il aurait ordonné à tout ce petit monde de se précipiter dans les voitures et filer tout droit jusqu’au village, quitte à laisser là son superbe matériel astronomique.

‘Ecoutez !’ leur dit-il avec force. Ou plutôt, tromperie dans son langage, n’écoutez rien, puisqu’il n’y avait plus rien à écouter. Le vent léger ne soufflait plus, plus aucun insecte ne chantait dans la nuit, et le bruissement inquiétant des épis de maïs était aussi muet qu’une tombe, C’était ça le pire, ce bruissement perpétuel que l’on n’entendait plus, ce frottement de plantes l’une contre l’autre qui vous donne la chair de poule si par malheur vous vous retrouviez seul en pleine nuit auprès d’un de ces champs, vous attendant à tout moment à ce qu’une horrible créature en sorte et vous dévore en déchirant vos chairs. On imagine tellement de choses à coté d’un champ de maïs lorsque le vent souffle un peu fort, et que l’on est seul dans la nuit juste à côté…
Il avait su transmettre son inquiétude aux autres, et chacun se regardait dans la pénombre, à la seule clarté des étoiles et des lumières venant de la vallée voisine, se demandant ce qui pouvait bien se passer. D’abord ils crurent à une blague supplémentaire de sa part, comme à son habitude, mais cela ne dura vraiment pas longtemps. Tous se rendirent compte que quelque chose n’était pas normal, que ce silence pesant n’était pas très ordinaire.




C’est comme un cheval au galop que ça arriva sur eux, ou, suivant une expression que j’aime bien, comme la misère sur les pauvres gens. Ça traversa le champ de maïs à toute vitesse, pliant jusqu’à terre les longues tiges chargées d’épis presque mûrs, les foulant comme un pied gigantesque. Un vrombissement accompagnait ce saccage, et le premier qui eut l’occasion de voir la créature démentielle sortir du champ fut justement Monsieur Oreilles de Parabole en personne. Il ne lui fut pas donné l’occasion de le distinguer bien nettement, car le dard qui le transperça de part en part le tua presque instantanément, lui faisant un fort joli trou dans son ventre glabre et blanc. Gisant sur les pierres, agité de convulsions, tremblant comme un chien malade, les yeux révulsés, du sang s’écoulait de sa bouche. Il réussit à murmurer un faible ‘sauvez-vous’ en une espèce de croassement déchirant, avant de passer de l’autre côté de la frontière, comme si cette mise en garde était bien nécessaire devant cette chose sortie des enfers. L’animal rétracta le dard qui sortait de sa carapace, (mais était-ce bien un animal ?) ramenant avec lui quelques morceaux des tripes du malheureux, et tourna lentement la tête de droite à gauche à la recherche d’une nouvelle victime. Et que le Grand Crique me croque, oh punaiiiiiiiiise, vous aussi vous auriez perdu les pédales devant une telle monstruosité.
Ils regardèrent horrifiés ce qui venait de se produire là sous leurs yeux. Ils étaient tellement choqués que sur le coup ils demeurèrent pétrifiés sans pouvoir faire le moindre geste, comme englués dans le temps continuant de s’écouler, durant à peu près une quinzaine de secondes. Les pleurs et les regrets sur leur camarade si atrocement mutilé ne viendrait que bien plus tard.




Quelqu’un, se demandant tout d’un coup ce qu’il était venu faire ici alors qu’il y avait à la télévision un passionnant match de rugby, courut comme un dératé sur le chemin, et il eut à peine le temps de faire une vingtaine de pas à grandes enjambées que déjà le monstre le renversait sur le dos, le maintenant solidement de ses deux pattes griffues. Le pauvre homme hurlait comme un dément, secouant la tête dans tous les sens, essayant de repousser la bête frénétiquement avec ses jambes. L’espèce d’alien ouvrit sa gueule, découvrant une rangée impressionnante de crocs pointus et acérés comme des rasoirs. Une bave épaisse et visqueuse s’écoulait d’entre ses dents, tombant sur le visage du malheureux. A peine toucha-t-elle sa peau que des fumerolles d’acide s’échappèrent dans l’air, lui causant d’horribles souffrances. Mais c’était encore assez supportable, au vu de ce qui l’attendait. Une deuxième mâchoire plus petite sortit de la première, très lentement, et soudain se détendit comme un ressort, frappant notre amateur astronome en plein front. L’effet fut immédiat. L’os du crâne craqua comme la coquille d’un œuf, se fendillant en d’innombrables zébrures, et les minuscules dents fourragèrent dans sa cervelle, croquant et aspirant comme un délicieux milk-shake. Le sang qui sortait des yeux, de la bouche, des oreilles et du nez du nouveau candidat pour une vie meilleure dans l’au-delà s’écoulait sur les cailloux, en une tache sombre et miroitante sous le reflet des étoiles.




Les autres eurent la sage idée, ou plutôt l’instinct de survie, de se cacher derrière les voitures, priant le ciel que la chose monstrueuse ne les vit point. D’ailleurs celle-ci se releva, bien cambrée sur ses deux pattes arrière, et renifla l’air comme le fait un animal quand il sent quelque chose de délicieux à se mettre sous la dent. Néanmoins elle avait l’air assez perplexe, car aucune onde de déplacement ne frappait ses récepteurs, ce qui aurait dû normalement se produire s’il n’y avait pas eu de véhicules pour se planquer derrière sans faire le moindre geste, tétanisés qu’ils étaient tous. La créature venue d’on ne sait où se mit à tourner en rond sur le parking. Elle mesurait facilement dans les deux mètres cinquante. Elle était écœurante de puissance, et franchement il valait mieux que ce soit les personnages de cette histoire que moi-même qui soient sur ce foutu parking. Elle s’approcha près d’une des voitures, une Mégane si je ne me trompe, rayant la carrosserie en passant beaucoup trop près, et la contourna. Monsieur Oh Punaise, qui s’était caché dessous, retenait sa respiration à grand peine en voyant les pattes de la bestiole passer à seulement quelques centimètres de son nez. Il serrait les poings de toutes ses forces, et aucune issue n’était possible si jamais elle devinait qu’il était là-dessous. Mais par une chance inouïe, elle passa son chemin, cherchant ailleurs.

Un autre homme, et par respect pour lui je ne vous dirais pas son nom, ne put se retenir plus longtemps et mouilla ses sous-vêtements tellement il avait une trouille carabinée. Je me demande si je n’aurais pas fait la même chose, oubliant toute bienséance dans une circonstance aussi dramatiquement désastreuse.
Et celui-ci, perdant alors là franchement les pédales, se trouvant soudainement une âme de super-héros. Il sortit de derrière sa cachette, complètement déboussolé, et se mit à hurler et invectiver la bête, qui, en à peine le temps d’écrire cette phrase, sautait déjà sur lui. Alors là, purée de couilles en conserve, s’en était vraiment, car elle lui bondit dessus, écrasant son bas-ventre, le déchiquetant avec ses griffes, purée et compote mélangées. Notre super-héros regretta amèrement son initiative pas suffisamment bien réfléchie, et il eut à peine le temps de penser qu’il voulait justement proposer à son épouse une petite partie de jambes en l’air une fois rentré chez lui, ce qui n’était plus bien possible vu le nouvel état de son matériel de reproduction. On a de ses idées parfois quand on est acculé aux dernières extrémités !
La créature n’en avait pas grand-chose à faire de ces considérations physiques et amoureuses, et elle continua de labourer le torse et le ventre de notre homme, déchirant vêtements, chairs, côtes et entrecôtes. Ça volait dans tous les sens, et il ne resta bientôt plus qu’un corps partagé en gros en deux parties, je dis bien en gros car c’était assez difficile de s’y reconnaître dans tous ces morceaux.
Et comme l’horreur est toujours de plus en plus horrible, enfin d’après moi, car après tout jamais je ne vous ai promis un jardin de roses, elle croqua dans la tête, la faisant exploser telle une pastèque trop mûre. Un des yeux gicla comme une bille projetée dans l’air frais et humide de cette nuit mémorable. Le hasard voulut qu’il frappe le front de Monsieur Oh Punaise, en faisant un petit ‘pop’. Toujours à plat ventre sous son automobile, il en dégobilla de dégoût. Heureusement que la créature ne l’entendit pas, merci pour lui, et je vous prierai de vous en réjouir. L’œil visqueux s’accrocha un peu sur la peau de son front, telle une limace ronde, et retomba sur les cailloux, tout contre ses lèvres. Oh punaise c’est vraiment, mais alors vraiment trop dégoûtant !




Sur les dix membres du club venus là pour passer une bonne soirée, il n’en restait plus que sept. Ils n’osaient même plus bouger un poil d’oreille, car ils avaient compris que la créature les repérait quand ils se déplaçaient. Elle était pratiquement aveugle, et elle avait une espèce de radar qui la renseignait sur l’endroit où se trouvaient ses proies. Mais cela ne pouvait pas continuer comme cela indéfiniment. Il fallait trouver un moyen pour s’échapper au plus vite. Un homme d’une quarantaine d’année, d’une intelligence disons inversement proportionnelle à son désir de foutre le camp de là, ne trouva rien de mieux que d’essayer de se sauver à plat ventre à travers le champ de maïs, restant à découvert sur seulement cinq malheureux mètres. Il avait presque atteint les premiers épis, pouvant les toucher du bout des doigts, quand le monstre lui atterrit carrément sur la tête, la raplatissant comme une crêpe lors de la chandeleur, mais sans sucre ni confiture. Ça a fait une espèce de ‘splatch-crac’ franchement dégueulasse, et je m’efforce d’être poli, éclaboussant tout ce qu’il y avait autour de débris d’os, de cervelle, de cheveux, enfin tout ce qui compose le haut de notre corps. Et comme ce n’était pas suffisant certainement, elle prit notre infortuné bonhomme entre ses puissantes mâchoires, leva sa gueule comme un défi vers le ciel, et l’avala en à peine une bouchée. De part et d’autres de ses crocs retomba ce qui restait du malheureux, les deux épaules avec une tête en bouillie accrochée après d’un côté, et de l’autre deux pieds chaussés de Doc Martens taille 43, avec chaussettes en laine et bas de pantalon bleu marine.
Plus que six maintenant.

La situation devenait vraiment désespérée, et à ce train là le club d’astronomie ne compterait plus beaucoup de membres, hormis ceux qui n’avaient pu se déplacer ce soir là, tant mieux pour eux.
Soudain, un son étrange retentit dans l’obscurité. C’était assez bizarre comme son, un truc jamais entendu sur terre. Cela semblait provenir du camping-car et en même temps de beaucoup plus loin. La bête arrêta instantanément son carnage et s’approcha du gros véhicule. La porte s’ouvrit, et une voix s’exprima dans un langage inconnu. Dans cette nuit de cauchemars, ce qui se présenta sur le pas de la porte était encore plus effrayant que la bête qui avait trucidé ces malheureux venus simplement observer le ciel, sans en demander autant. L’horrible monstre grimpa dans le camping-car, les yeux encore flamboyant de colère. La grosse voiture démarra aussitôt et repartit sur le chemin, comme si de rien n’était.



Les survivants sortirent de leur cachette en se demandant si cela était bien vrai, et, purée de couilles en conserve et même en bouteille si vous voulez, il n’y avait qu’à regarder autour pour voir que oui, c’était réellement arrivé, et que c’était fini.
Hébétés, abasourdis, choqués, ils gardèrent le silence pendant un bon moment, tournant en rond sur ce parking, ne sachant plus très bien ce qu’ils faisaient là. Mais c’était quoi cette bestiole ? Qu’est-ce qu’il pouvait bien y avoir dans ce camping-car ? Des extra-terrestres ? Des fantômes ? Les sorcières d'autrefois revenues hanter les lieux, de quoi s’amuser un petit peu avec ceux qui venaient ici en pleine nuit ?
Où et pourquoi étaient-ils repartis aussi vite ? Toutes ces questions sans réponses…
Je suis sûr que vous m’en voudrez à mort de terminer cette histoire de cette façon et de ne pas vous le dire, vous laissant sur votre faim, mais en fait moi-même je n’en sais trop rien.
Ce qui s’est passé ensuite, vous pouvez aisément le deviner, pas besoin d’en écrire encore des lignes et des lignes.


Mais imaginez que vous alliez vous aussi faire un peu d’observation astronomique sur ce petit parking, au pied d’une colline surmontée d’une grande croix, en pleine nuit, avec ce vent qui bruisse dans le champ de maïs à cinq mètres de vous ?
Vous voyez ce qui peut en sortir tout d’un coup ?
Oh punaise !

auteur : mario vannoye
le 20 octobre 2007