Darkshine, sombre lumière



Je me demande encore comment cela est arrivé, mais surtout pourquoi je n’ai pas fait davantage pour sauver ma famille.
Maintenant je me retrouve seul dans ce grand appartement à tourner en rond, ressassant interminablement dans ma tête le déroulement des évènements, mais je ne trouve pas de réponses satisfaisantes.
Je n’en dors plus la nuit, désespéré et anéanti.




Tout a commencé il y a deux mois, lors de notre séjour en Angleterre. C’est Miranda qui a suggéré ce voyage, et j’ai été d’accord tout de suite car je voulais lui faire plaisir. D’ailleurs je voulais toujours lui faire plaisir, éperdument amoureux que j’étais d’elle malgré nos dix années de mariage.
Notre fils de six ans a disparu lui aussi, et les recherches se sont déroulées pendant plusieurs jours.
J’ai été longuement interrogé, mais les enquêteurs se sont vite rendus compte que je n’étais pour rien dans ce qui est arrivé. Personne n’a rien compris, et tout le monde se pose encore des questions. Les habitants de ce quartier évitent soigneusement désormais de passer par là, sous ce fichu tunnel, surtout la nuit, préférant faire un détour de huit cent mètres, de peur de connaître la même tragédie. Il y a des choses qu’il vaut mieux ne pas savoir.
Miranda était allée à Londres dans son enfance avec ses parents, et elle désirait s’immerger dans ses souvenirs, retrouver des sensations enfouies depuis des années, surtout depuis que tous les deux étaient morts dans un accident de voiture, à cause d’un chauffard alcoolique qui avait grillé un feu fouge, il y avait trois mois de cela.
Nous avons pris nos places d’avion, loué un hôtel, et visité la ville. Comme elle était heureuse ma femme de revoir cette grande métropole, me faisant des commentaires sur tel ou tel quartier, m’indiquant avec forces détails tout ce qu’elle se rappelait. Même la fois où elle avait fait un faux pas en montant un trottoir, et s’était retrouvée les quatre fers en l’air, pleurant à chaudes larmes, alors qu’il n’y avait qu’une petite écorchure sur son genou.
Maintenant elle en riait, des années plus tard, et la joie inondait son visage. Comme elle était belle quand elle riait ainsi, et je n’avais qu’une envie, la prendre dans mes bras et l’embrasser encore et encore. Notre fils se mettait aussi à rire aux éclats, et il avait droit à une montagne de baisers de la part de nous deux.
Maintenant tout cela est fini, et en ce moment je suis collé au mur du salon en le frappant de mes poings, hurlant mon désespoir de n’avoir rien pu faire.




C’était un soir, et après une visite au muséum pour voir les dinosaures, (mon fils adorait les dinosaures, il en a des tas dans sa chambre, et je passais des heures à jouer avec lui) nous sommes allés faire quelques emplettes sur Piccadilly Circus, un des quartiers les plus célèbres de la ville. Vers dix-neuf heures on s’est dit qu’il était temps de rentrer à l’hôtel, après un repas dans un restaurant assez chic. J’ai donc appelé un de ces célèbres taxis londoniens, tout noir avec des banquettes en vieux cuir. Il commençait à pleuvoir, ce qui n’avait rien d’extraordinaire dans ce pays, mais qui n’enlève rien à son charme.
Sur le coup on a pas fait trop attention à notre chauffeur, et c’est en regardant dans le miroir central que j’ai vu qu’il avait quelque chose d’anormal, assis à l’arrière tous les trois. Son nez n'était qu'une espèce de tas de chair informe et blanche, comme s’il avait été arraché ou brûlé. Quand j’ai vu ça je suis resté là à le regarder, frisant l’impolitesse, comme hypnotisé par ce que je voyais. Ça lui donnait une de ces gueules, quelque chose de vraiment pas beau à voir, et heureusement que notre fiston ne l’a pas remarqué, il en aurait fait des cauchemars toute la nuit, enfin s’il avait vécu jusque là. Miranda aussi l’a vu, et elle a dû me pincer la cuisse pour que je revienne sur terre.

Il faisait maintenant nuit, et le crachin continuait de tomber.
Ça ne faisait pas deux kilomètres que l’on roulait quand William a eu envie de faire pipi, et on le connaît dans ces cas là, il est intenable et il faut absolument qu’il le fasse rapidement, sinon on est bon à changer ses vêtements dès que possible. Un peu gêné, j’ai demandé au chauffeur s’il voulait bien s’arrêter. Pendant que sa mère aidait notre petit garçon, je suis aussi descendu acheter des cigarettes au tabac du coin, à vingt mètres du taxi. C’était la seule boutique, la rue était très mal éclairée, et apparemment il n’y avait que quelques maisons habitées, les autres étant laissées à l’abandon. On venait de longer un mur pendant plusieurs minutes, noir de crasse, et les briques se désagrégeant. De l’autre côté de la rue, le même mur, avec un immense terrain vague derrière lui, sans lumière.
Quand je suis ressorti du magasin, Miranda était sous la pluie en tenant William par la main. Le taxi n’était plus là, il avait disparu. Je lui ai demandé où il était passé, et elle m’a expliqué qu’il était parti alors qu’elle s’occupait de notre fils, sans même se faire payer sa course. C’était à n’y rien comprendre. Je suis donc retourné au marchand de tabac, mais il avait aussi fermé sa boutique, et j’ai eu beau tambouriner à sa porte, personne n’est venu voir ce qui se passait. J’ai sonné aux portes des maisons alentour, sans plus de chance.
Ça commençait vraiment à m’agacer cette situation, et je n’avais même pas mon téléphone portable pour appeler un autre taxi. On s’est donc mis en marche, dans l’espoir qu’une voiture passerait et nous aiderait, ou qu’un des habitants nous ouvrirait sa porte et que je pourrai téléphoner. Mais rien, personne, seule la pluie qui tombait de plus en plus fort, William qui s’était mis à pleurer, et un chat avec la peau sur les os se faufilant sous un soupirail.

On a bien dû marcher cinq cent mètres avant d’arriver sous ce foutu tunnel. Je portais William dans mes bras, et il restait là avec sa petite tête sur mon épaule, me demandant sans arrêt pourquoi la voiture était partie. Je lui ai expliqué tant bien que mal, mais je n’arrivais pas à trouver les bons mots pour le rassurer. Je sentais qu’il avait peur, ainsi que sa maman, et je n’étais pas trop rassuré moi non plus. Heureusement il avait cessé de pleuvoir, les nuages s’étaient un peu dispersés, et la pleine lune diffusait assez de lumière pour voir où on mettait les pieds.
Nous nous sommes arrêtés un peu pour nous reposer, et en levant la tête j’ai vu une chose qui m’en a rappelé une autre lors d’une observation astronomique avec quelques amis un mois auparavant, et c’était également la pleine lune.
Il y avait dans le ciel un nuage qui ressemblait à une tête de cochon, avec un groin épais, un œil mauvais et gigantesque, et trois oreilles. Je vous assure que ça ressemblait vraiment à une tête de cochon, et c’était à peu près la même forme que ce que nous avions regardé il y a quelques temps. Je me suis dit que c’était quand même une étrange coïncidence, et un désir profond et fugace de me retrouver avec mes amis de l’autre côté du continent m’a envahi, me demandant ce que nous faisions là tous les trois à chercher notre chemin pour regagner notre hôtel, abandonnés dans la nuit, le froid et la pluie.
On s’est remis en route et retrouvés à l’entrée du tunnel, une odeur aigre nous agressant l’odorat. Il avait l’air assez long, n’y voyant pas le bout, pas même une petite trouée de lumière dans le fond qui en indiquerait la fin. Je me suis engagé dessous, tenant William d’une main, et de l’autre serrant Miranda à la taille. Nos pas raisonnaient sous ces murs, et on essayait de voir où on marchait là-dessous. A un moment, j’ai lâché ma femme pour prendre mon zippo dans ma poche et l’allumer, le tenant en l’air pour éclairer notre route. Cela ne donnait qu’une faible lueur, mais c’était suffisant pour voir autour de nous. Il y avait des tas de cochonneries qui longeaient le trottoir, et la chaussée à coté n’était guère plus propre. C’était à croire que personne ne venait jamais par ici, pas même une voiture. J’y ai même vu cinq ou six rats qui se promenaient l’un derrière l’autre, en reniflant le sol.
Miranda a repris William dans ses bras, mon pauvre fils pleurant doucement, comme hébété par notre aventure. Il ne disait plus rien, trop fatigué et trop apeuré.
On marchait depuis un bon moment déjà, mon briquet toujours allumé, quand nous avons distinctement entendu un cri lugubre jaillir devant nous dans l’obscurité. Pas quelque chose d’humain, non, mais une expression malveillante déchirer la pénombre. C’est à ce moment là que mon briquet a choisi de s’éteindre, et nous nous sommes retrouvés dans le noir complet. J’ai eu beau essayer de le rallumer, mais rien à faire, j’avais brûlé toute l’essence. On s’est arrêté, ouvrant tout grand nos yeux et nos oreilles, n’osant pas nous aventurer plus en avant.
Miranda a cherché ma main et l’a serré très fort.




Il y a eu comme un rire d'épouvante, et elle s’est mise à crier elle aussi, William pleurant encore plus fort. J’avais la chair de poule, les poils de mon cou se hérissaient derrière ma tête. Oui j’avais peur moi aussi, je le reconnais, j’étais même mort de trouille, et franchement n’importe qui dans notre situation aurait éprouvé la même chose.
C’est tout d’un coup que l’étrange lumière est apparue, surgie de nulle part, à peine à une cinquantaine de mètres d’où nous étions. Elle était blafarde et sale, rayonnante et sombre à la fois, dansant au-dessus du sol comme un feu follet. J’y ai vu à l’intérieur des visages d’horreur nous regarder, des abominations nous contempler, démons sortis des enfers. Miranda aussi les a vu. Elle a hurlé de terreur en secouant la tête comme une folle, perdant presque l’esprit devant ces visions de cauchemars.
Elle avait reposé William à terre, et il s’agrippait à mon pantalon pour que je le prenne dans mes bras. Mais malheureusement je n’en ai rien fait.
Cette lumière ignoble, ce darkshine, s’est éteint brusquement, nous replongeant dans les ténèbres. J’ai senti un souffle mauvais sur le visage, un frôlement démoniaque me caresser la joue, tous ces êtres de répulsion me toucher sur tout le corps. J’agitais mes bras en tous sens pour les éloigner, complètement paniqué, je voulais qu’ils arrêtent de me palper comme ça. J’en avais oublié Miranda et William, qui devaient être dans une plus grande terreur que moi, et c’est cette réaction là qui me tourmente le plus désormais.
Quand cela a cessé au bout de plusieurs minutes je ne sentais plus à côté de moi leur présence, et j’ai avancé les mains en les appelant, mais je n’ai rencontré que le mur froid et sale. J’ai crié leurs noms, encore et encore, faisant attention à ne pas les heurter du pied si jamais ils étaient allongés sur le sol. Mais ils n’étaient plus là, ma tendre épouse et mon petit garçon, ils avaient disparu tous les deux, emmenés par je ne sais quelle monstrueuse entité. Cela peut vous paraître à peine croyable, mais c’est pourtant la vérité. Et je n’ai toujours pas compris pourquoi ils ne m’ont pas pris moi aussi.
J’ai continué mon chemin tant bien que mal dans la pénombre, toujours en les appelant, et à un moment j’ai bien cru les entendre tous les deux. Mais ce n’était qu’un tour de mon esprit, tellement je désirais les avoir à coté de moi. J’ai continué devant moi comme un aveugle, désespéré et impuissant de ne pouvoir faire mieux.

A un moment j’ai entendu au loin les bruits de la circulation, et j’ai essayé de marcher un peu plus vite pour retrouver l’air libre. J’ai butté sur quelque chose de flasque et humide et me suis affalé sur la route, me cognant la tête sur le bord du trottoir. Je me suis évanoui quelques minutes, et quand j’ai repris mes esprits, j’ai clairement entendu des pas s’éloigner dans la direction opposée, s’enfonçant dans l’obscurité. Je n’ai pas appelé, à bout de force comme je l’étais, et de toute façon je n’avais vraiment pas envie de savoir de quoi il s’agissait encore.
J’ai enfin vu le bout du tunnel, et quand j’en suis sorti j’ai avalé goulûment tout l’air que je pouvais.
Un mal de crâne horrible me vrillait la tête, j’étais vraiment sale et les vêtements chiffonnés, comme si je m’étais roulé exprès dans la poussière. Mais surtout, j’avais le visage hanté par la peur, et quand enfin j’ai vu une boutique encore ouverte, j’y suis entré pour raconter ce que je venais de vivre, et les gens ne comprenaient rien à mon histoire, des propos complètement décousus sans queue ni tête.
Je me suis rendu compte tout d’un coup que j’étais dans la même boutique qu’avant notre traversée sous le tunnel, le même marchand de tabac, et c’est ça le plus extraordinaire. On avait tourné en rond sans même sans apercevoir, mais est-ce que l’on avait vraiment fait ça dans ce maudit tunnel ? Le boutiquier me jura par tous les saints qu’il ne m’avait jamais vu, et qu’il n’avait certainement pas fermé son échoppe tout à l’heure.
Je perdais les pédales à mon avis mais j’étais sûr d’une chose, c’était bien lui qui m’avait servi, dans ce quartier, et plutôt mourir que de repasser dans ce tunnel. Il a appelé un taxi et je me suis rendu de suite à la police, qui bien sûr ne me crut pas du tout.
J’ai été obligé de leur expliquer pendant des heures, et on a refait le même chemin ensemble, avec de puissantes torches cette fois-ci, reniant par là-même la promesse que je m’étais faite, ne plus jamais repasser là-dessous.
Bien sûr on ne les retrouva pas, et les journaux du pays en parlent encore de temps en temps. J’ai raconté cette histoire étrange à la famille de Miranda, qui depuis ne veulent plus me voir, car ils me rendent responsables de leur disparition.
Les rares fois où j’arrive à dormir, je me réveille en sursaut trempé de sueur, les draps entortillés autour de moi, car j’ai clairement vu dans mon sommeil cette lumière sombre réapparaître, avec à l’intérieur toutes les mêmes atrocités. Mais ce n’est plus moi qu’elles regardent et qu’elles appellent, ce sont William et Miranda qui sont à leur côté, retenus prisonniers par ces horreurs.
Et tous les deux hurlent de douleur et me déchirent l’esprit, mais je ne peux rien faire.


Comme je n’ai rien fait pour les aider sous le tunnel, trop occupé à me défendre de mes propres démons.

auteur : mario vannoye
le 23 septembre 2007