"Juste une poignée d'eau", me dit-il...



Ça y est, je sens que c’est bientôt la fin.
Sur les huit personnes embarquées, nous ne sommes plus que deux, mon frère et moi.
Les autres se sont tous entretués, après avoir bu l’eau contaminée, celle que mon frère a tout simplement créé, dans son délire physico-démentiel pour que les habitants de la terre entière aient de nouveau à boire, suite au désastreux cataclysme universel occasionné par la Grande Connerie Humaine.
Il y a trois ans, la tension internationale était telle qu’il était obligé que ça arrive, et ils l’ont fait, ces imbéciles assoiffés de pouvoir. Qui a appuyé sur le bouton, on s’en fout, mais plusieurs bombes à neutrons ont explosé en divers endroits de la terre, et le résultat n’était pas beau à voir.
A ce moment là, nous étions déjà à deux années-lumière, et ils nous en restait encore cent vingt-six avant d’atteindre notre but, la galaxie Maxion, où de faibles appels de détresse nous parvenaient par intermittence. Quand on a apprit la nouvelle, inutile de vous faire part du désespoir qui nous a envahis, certains que plus jamais nous ne reverrions vivants notre planète, ni nos proches d’ailleurs. Les quelques images qui nous parvenaient nous montraient la désolation de ce qui restait, villes détruites, habitants brûlés vifs, immenses déserts de briques et de chairs calcinées. On voyait quelques habitants errer dans ces paysages de mort, et c’était pas joli-joli. Notre engin spatial est programmé pour aller jusqu’au bout de notre mission, et on ne pouvait faire marche arrière pour voir réellement les dégâts.




Jack, (Jack c’est mon frère), n’était déjà plus très solide psychologiquement, résultat de ce qu’il avait vécu dans son enfance, après la mort de nos parents. Nous avions été séparés tous les deux. Lui avait été confié à des étrangers, et même si jamais il ne m’en en a parlé, je crois qu’il a vécu chez eux des choses proprement abominables. Il a néanmoins réussi à faire de brillantes études, pouvant discuter une nuit entière de formules de physique sur la propagation des ondes électromagnétiques dans le vide pour les appliquer au cas particulier de la lumière, des trucs aussi mirobolants que celle-ci par exemple : E1=Eo*||U0||*sin(wt-kx)ez.
Et d’autres encore plus délirantes telles que la densité volumique d’énergie et le vecteur de Poynting, l’équation de Maxwell, les modèles de Drude et de Lorentz, tout un tas de sujets passionnants auquel je ne comprenais rien, mais que j’écoutais sagement.
Moi, je ne suis qu’un astronaute, pas un cerveau, comme mon petit frère.
J’avais insisté pour l’emmener avec nous dans notre expédition, n’aimant pas le laisser seul trop longtemps.

Quand il a vu ce qui était arrivé sur terre, il s’est mis en tête de créer de l’eau pour en abreuver la terre. Travaillant jour et nuit, au milieu de toutes ses maudites formules, de ses expériences délirantes et de ses tubes à essai, il y est parvenu, je ne sais par quel miracle. Moi je me doutais bien que cela ne se passerait pas comme prévu, et je n’ai pas voulu goûter de son breuvage. Les autres membres ne s’en sont pas privés, et une dizaine d’heures plus tard ils se couraient les uns après les autres, pistolet et couteau dans les mains. Cette eau les avait rendus complètement fou à lier, transformés en de redoutables machines à tuer. Je revois encore Sophia, une jeune femme de vingt-cinq ans, notre ingénieur en téléportation, enfoncer dans le coeur de son co-équipier une lame de vingt-deux centimètres, et arracher de ses dents si blanches les lèvres et le nez du malheureux. Quand elle s’est relevée pour me faire subir le même sort, ses babines dégoulinantes de sang, je n’ai eu d’autre solution que de lui tirer une balle à fragmentation en pleine tête, projetant sa cervelle sur les murs de la salle de repos. Les autres sont ici, étendus par terre, la gorge ouverte, les intestins à l’air libre, et tout à l’heure j’ai marché sur une main qui était là toute seule, trophée unique d’un de mes ex-amis.
Il faudrait que je me décide à récupérer les morceaux qui traînent un peu partout dans le vaisseau, les envelopper dans les combinaisons spéciales ‘’ morgue ‘’, et les expédier dans l’infini du cosmos. Mais je me sens tellement faible pour accomplir tout ce travail.
J’ai réussi à neutraliser mon frère grâce à une dose de tranquillisant tirée avec mon fusil, et je l’ai enfermé dans une cage. Il est là, devant moi, accroché aux barreaux, les yeux rouges, la bave aux lèvres, prononçant des borborygmes comme un animal, et je ne donnerai pas cher de ma peau si jamais il arrivait à s’échapper.




Cinquante-troisième jour après l’hécatombe.
Mon frère est mort lui aussi. Je n’ai pas eu le courage de le tuer moi-même, alors j’ai laissé la nature le faire à ma place. Je ne me suis pas rasé depuis des lustres, je sens mauvais pire qu’un putois, et heureusement j’ai encore des tonnes de nourriture.
Le problème qui risque de se poser, c’est la boisson. Je ne veux pas goûter de cette maudite eau, et les réserves que l’on avait ont pratiquement toutes été détruites par mes collègues, quand ils sont devenus fous. Je ne sais quoi faire. J’entends faiblement des signaux de la galaxie Maxion, et j’ai envoyé une réponse. Mais s’agit-il de signaux ‘’amis’’ ? Comment le savoir ?
Je commence à délirer. Mais il faut que je tienne. Je suis peut-être le seul homme de la planète terre à être encore vivant, et rien que pour cela je dois tenir le plus longtemps possible.

Ce matin, j’ai vu mon fils de cinq ans dans la salle de jeu, et je me suis précipité pour le serrer dans mes bras. Ça fait longtemps que je ne l’avais pas vu. Mais qu’est-ce qu’il a grandi ! Quand je me suis aperçu que ce n’était qu’un mirage, je me suis effondré sur le sol et me suis mis à sangloter comme un gamin, pendant de longues minutes.
Hier soir c’était pire. Ma femme était là avec sa mère, et elles m’ont couru après pour me découper vivant. J’ai cavalé comme un dératé dans tout le vaisseau pour leur échapper, heureusement j’ai réussi à m’enfermer dans un placard en hurlant comme un dément et n’en suis ressorti que quatre heures plus tard, en me persuadant qu’elles étaient rentrées chez elles.
Parfois j’essaie de chasser toutes les monstrueuses bestioles volantes qui se précipitent sur mon visage pour me crever les yeux, en agitant les bras devant moi comme un forcené. Il y en a eu une qui m’a mordu profondément à l’oreille. J’ai foncé jusqu’au miroir de la salle de bain pour me soigner. Il n’y avait rien du tout, pas une seule goutte de sang.
Je hurle, hurle, hurle, les bras écartés, demandant à un dieu invisible de me secourir.




Cent-vingt-troisième jour.
Je n’ai presque plus d’eau. Depuis hier, Jack me demande avec insistance si je n’ai pas une petite soif. Il n’arrête pas de me dire : ‘’ allez, juste une poignée d’eau ‘’.
Je sais que c’est pas possible, juste une poignée d’eau. C’est trop liquide pour en faire une poignée, et j’ai beau lui expliquer, il n’y a rien à faire, il ne veut pas comprendre.
Quand j’arrive à reprendre mes esprits, je me dis qu’il faudrait que je donne à ceux qui sont morts dans ce vaisseau un enterrement digne d’êtres humains. Mais je n’en ai pas le courage, et mes forces commencent sérieusement à décliner. Alors ils restent tous là à doucement se décomposer, et l’odeur doit être absolument abominable, mais je ne m’en rends plus compte. Et mon frère ne m’a rien demandé du tout, il est dans le même état que les autres. Enfin, c’est ce qu’il me semble.




Cent-quatre-vingt-onzième jour.
A midi, (mais était-ce vraiment midi ?) un hamburger était par terre, je ne sais pas comment il est arrivé là. Je me suis mis à saliver, il me faisait tellement envie. Je l’ai pris et dévoré à pleines dents, à genoux par terre. Je sentais la sauce de la viande toute chaude dégouliner sur mon menton, la feuille de salade verte me chatouiller le nez tellement elle était grande, le fromage fondu caresser le fond de mon palais.
J’en avais les larmes aux yeux tellement c’était bon.
Dans un sursaut de lucidité, j’ai vu que c’était la main qui reposait toute seule sur le sol que j’étais en train de manger avec voracité, toute décomposée. J’ai dégueulé tripes et boyaux sur mes cuisses, habillé d’un seul slip, j’en avais mal au crâne tellement j’ai vomi.




Le signal extra-terrestre est de plus en plus fort. Je ne dois plus être très loin de mon point d’arrivée, vu la vitesse intersidérale à laquelle je file, traversant plusieurs galaxies grâce à la téléportation temporelle.
Cela fait plusieurs jours que je ne dors plus, trop excité à l’idée de rencontrer ces extra-terrestres. Je leur ai préparé à manger, des capsules rouges, vertes et noires.
Ah oui, et un peu d’eau.
Je suis sûr qu’ils doivent être amicaux, autrement pourquoi m’auraient-ils dit hier soir qu’ils étaient très heureux de me rencontrer. Ce ne sont certainement pas ces êtres hideux comme on en voit dans ces maudits films d’horreur, je ne comprends même pas que l’on aime ce genre là. Faut vraiment être taré !
Je n’ai toujours pas fait le grand ménage, mais bon, ils comprendront...
J’ai envie de sortir prendre l’air, mais dehors il n’y a rien, seulement l’immensité du cosmos, et franchement je n’ai pas du tout envie de faire une mauvaise rencontre, il y a tellement de gens bizarres là dehors.




J’ai eu la peur de ma vie tout à l’heure. J’ai entendu distinctement sortir de mon micro une voix qui disait que bientôt je ne serai plus seul.
Et c’était tout, ça a duré en tout et pour tout seulement trois secondes.
Trois minuscules secondes qui m’ont redonné espoir.




Deux-cent-huitième jour.
Je n’arr--- plus à parl--
J’-nt-nds constam----- de- voi-
-- n’ai ---- d’eau.
--- monstres me mang--
M-- ---- fils --- venu --
-- sens ---mourir ---tôt.
Adi--- vaiss--- explo--planê-Maxi-




Sur la planète terre, on s’apprêtait à accueillir le vaisseau amiral ‘Alien VII’, ne sachant pas exactement ce qui s’y était passé, après seulement quatre années de voyage. Il avait cessé toute communication avec la base depuis fort longtemps, et tout le monde se demandait ce qui avait pu occasionner ce silence radio.
Au début tout allait bien. Puis on entendit venant des micros de l’immense navette des choses alarmantes telles qu’eau contaminée, tueries, explosions nucléaires sur terre à cause de bombes à neutrons, etc...
Plus moyen de communiquer avec le vaisseau, à la fin il y eut uniquement la voix du physicien embarqué pour le voyage interstellaire, un célibataire sans famille qui leur parlait sans cesse de son soi-disant frère. Et puis les cris désespérés des astronautes...
Dans ces conditions, la seule solution était de prendre les mesures d’urgences qui s’imposaient dans ces cas là, reprendre ‘Alien VII’ en main et le faire revenir au plus vite.

La capsule atterrit à 11h.57, et celui qui en sortit donna des cauchemars à tous les petits enfants qui regardaient la télévision à ce moment là pour suivre l’évènement.
Une longue barbe de plusieurs mois, sale, les cheveux hirsutes et les yeux injectés de sang, entièrement nu, il avait dans chaque main la tête de deux des spationautes, enfin ce qu’il en restait, une jolie fille et un homme d’une quarantaine d’année.
Tout du moins on devinait à peine que ça avait dû être une jolie fille, leurs têtes ressemblant plutôt à celles d’horribles momies.


On pouvait lire sur ses lèvres cette petite phrase qu’il répétait sans cesse : ‘juste une poignée d’eau, qu’il m’avait dit, juste une poignée d’eau...’.

auteur : mario vannoye
le 13 septembre 2007