Au-delà de l'horreur, les roses en ce jardin...



La petite Mélanie était malheureuse. Elle était pourtant joyeuse la plupart du temps, mais aujourd’hui elle se sentait d’humeur morose. Cela lui arrivait de temps en temps, elle ressentait comme un vide dans son existence. Pensez donc, elle allait sur ses huit ans et elle n’avait aucune amie avec qui jouer et partager ses joies et ses chagrins. Son frère David ne se préoccupait guère d’elle, trop affairé aux mille bêtises qu’il perpétrait avec ses copains, et c’était un peu normal non, au vu de ses quinze années d’existence dans ce monde.

Il faut dire que ses parents étaient très sévères avec elle, n’hésitant pas à l’enfermer des jours entiers, avec juste une tartine de pain sec et une écuelle d’eau pour unique repas de la journée. A la moindre incartade, hop, à la cave dans le noir complet, avec pour seuls compagnons les rats, araignées et autres intéressants insectes qui peuplent d’ordinaire ces endroits humides et malodorants.
C’était pour son bien, lui disaient-ils, pour lui apprendre à vivre, et que s’ils agissaient de la sorte c’était parce qu’ils l’aimaient profondément, ne voulant pas que leur chère enfant devienne une personne dévoyée quand elle serait en âge de les quitter.
Elle se rappelait vaguement, car elle était alors trop petite, le jour où David reçut la raclée de sa vie. Il devait avoir onze ans et demi, et pour la seule fois où il avait fait preuve de miséricorde envers un être humain, cela lui coûta une semaine entière où il ne put utiliser son postérieur pour s’asseoir, tellement cela lui faisait mal d’avoir été autant battu.
Sa maman le surprit à donner à manger une minuscule tartine de pain beurré à l’un des pauvres hères enfermés dans l’une des cages sous le soleil brûlant de l’été ou le froid mordant de l’hiver, attendant le bon vouloir du maître des lieux pour être enfin libéré... et chassé comme une bête. Elle prit David par le cuir chevelu, le traînant à travers toute la cour, indifférente à ses cris, l’obligea à se déshabiller devant tout le personnel, et lui donna à l’aide d’une lanière de cuir trente coups de ceinture. Il hurlait de douleur, se contorsionnant pour s’échapper, mais les mains épaisses et fermes du cuisinier le tenaient beaucoup trop bien. La peau rougie de ses pauvres fesses commençaient à saigner sous les coups redoublés, et le soir, quand son papa rentra d’une course importante, il reçut de nouveau la même ration, à un coup de ceinture prêt.
Il dut se coucher également dans la cave, sans manger avant le lendemain soir.
Dans ces cas là, on réfléchit à deux fois par la suite avant de recommencer à désobéir, enfin moi c’est ce que je ferai si j’avais encore son jeune âge.
Les parents étaient un peu moins sévère avec Mélanie, mais elle était aussi plus jeune.




Ce matin, après son petit déjeuner, l’envie lui prit d’aller jusqu’à la clairière pas très loin de chez eux. Alors qu’elle était occupée à caresser et à couvrir de baisers un jeune oiseau tombé du nid et à lui parler gentiment pour le réconforter, lui expliquant qu’elle l’emmènerait en cachette dans sa chambre et le soignerait, son grand frère surgit de derrière un arbre en hurlant comme un dément, lui causant une effroyable terreur. Dans sa gentillesse coutumière, il se saisit de la pauvre bête des mains de sa jeune soeur, le projetant sur la terre trop sèche, puis le piétina avec forces singeries et gesticulations en criant qu’il le dirait à leurs parents. La pauvre enfant le suppliait de ne pas faire une chose aussi méchante, pleurant tout son désespoir de voir le petit oiseau devenir une bouillie informe, faite de plumes, de petits os, de chair et de sang. Mais David, une fois son forfait accompli, la bouscula violemment et couru comme un dératé jusqu’au salon familial où leur père dégustait déjà un excellent whisky malgré l’heure matinale. Il s’empressa de lui rapporter ce que Mélanie avait fait.

Papa et maman se précipitèrent jusqu’à la clairière, le jeune David sur leurs talons, et se mirent tous les trois à crier contre la petite fille terrorisée. Même pas dix minutes plus tard elle se retrouvait de nouveau à la cave, cette fois-ci pour au moins deux longues journées. Elle devait dormir à même le sol, sur la terre battue, ne voyant rien, entendant seulement la course des infectes rongeurs qui peuplaient le sous-sol. Heureusement, aucun de ces mammifères ne s’était jamais aventuré sur elle pendant son sommeil, sauf une fois, où il y en eut un d’assez téméraire pour s’approcher de son visage pendant qu’elle dormait et la mordit profondément à l’oreille, lui causant une indicible douleur. Mais bon, il faut bien qu’ils se nourrissent également, non ? Sa mère consentit à la libérer, mais elle dût se soigner seule. La blessure s’infecta et elle en eut une fièvre délirante où elle se voyait poursuivie par d’énormes rongeurs dans une pièce sans issue.

Au bout de ces deux jours, elle put enfin ressortir, affamée, couverte de poussière, le visage et les mains noirs de crasse. Comme c’était l’heure du dîner, elle fut autorisée à se mettre à table avec le reste de la famille, et ce malgré ce qu’elle avait fait. Ils la sermonnèrent de nouveau pendant tout le repas, lui expliquant avec forces détails qu’elle ne devait plus jamais se comporter de la sorte, que si jamais on la reprenait encore à faire une chose aussi mauvaise, c’est au fond d’un puits qu’elle se retrouverait.
Mélanie avait-elle bien compris la leçon ? oui, elle l’avait bien compris. Recommencerait-elle à faire cela ? non, plus jamais. Et ainsi pendant de longues minutes, son père la secouant par le bras pour encore mieux lui faire entendre raison. Pendant ce temps son repas refroidissait, un délicieux consommé de légumes dans lequel flottaient les yeux de la jeune personne que papa avait pourchassé la journée durant, prenant ce dont il avait besoin pour le repas du soir, laissant le reste du cadavre aux carnassiers qui peuplaient les environs. Ah oui, maman avait également récupéré le jeune oiseau écrabouillé et l’avait cuit avec l’excellente soupe. D’autres choses flottaient dans la soupière, la plupart faisant partie justement de la jeune personne pourchassée. Mais n’entrons pas trop dans les détails, je ne voudrais pas vous écoeurer, j’aimerais tellement que vous finissiez cette histoire jusqu’au bout.
Mélanie mangea également son potage, et le trouva même très bon, affamée comme elle était et tellement habituée à cette cuisine un peu ‘spéciale’.




Au bout de leur jardin, derrière la végétation abondante qui recouvrait les murs d’enceinte, il y avait une petite porte, et il était strictement interdit à Mélanie de l’ouvrir et de s’aventurer dans le mystérieux endroit caché derrière. D’ailleurs son père avait toujours la clé sur lui.
Heu... jardin ça ? Des ronces, des mauvaises herbes, un fouillis indescriptible où pas une seule jolie fleur n’avait éclos depuis des lustres ? Mais c’était plus fort qu’elle, il fallait qu’elle sache ce qu’il y avait au-delà de la porte, derrière les hauts murs. Elle s’ennuyait, elle était curieuse de nature, et elle n’avait que huit ans, rappelez-vous. Aussi, un jour, un après-midi pour être exact, alors que son garnement de frère était parti jouer avec ses amis dégommer à l’aide d’un lance-pierres tous les chats et chiens errants du voisinage, elle décida que ce serait aujourd’hui qu’elle saurait ce qui se cachait là derrière, quoique sa désastreuse décision lui en coûte. Ses parents étaient partis rendre visite à une tante éloignée, la laissant seule dans l’immense demeure. Le personnel quant à lui vaquait à différentes occupations, et aucune de ces personnes ne se préoccupait de la petite fille.
Le coeur battant, elle s’introduisit dans le dédale de ronces et de hautes herbes, sentant le chatouillis de la végétation sur ses petites jambes. Elle essayait de ne pas déchirer ses habits sur les méchantes épines, mais sa robe était déjà dans un tel état que maman ne verrait sûrement pas la différence. Elle avait mis un gros chandail pour ne pas griffer ses bras, et parfois elle devait se mettre à plat ventre pour pouvoir avancer, respirant la poussière et les excréments d’insectes de toutes sortes, prise de crises d’éternuements incontrôlables. Elle se retrouva nez à nez avec un étrange petit animal, et tous deux poussèrent des petits cris de surprise et de peur, mais la bestiole se sauva avec un couinement sauvage. De toute façon sa décision était prise, elle irait jusqu’au bout.
Quand enfin Mélanie arriva près de la porte, elle était toute étourdie d’avoir autant souffert pour arriver jusque là. Elle essaya de l’ouvrir bien entendu, entourant de ses deux mains la poignée rouillée et la tournant dans tous les sens. Elle poussait sur la porte en bois vermoulu, poussait encore et encore, les veines bleues de son cou ressortant de sa peau, mais rien à faire, elle ne bougea pas d’un millimètre.
Bon sang, elle devait trouver un moyen, il fallait que cette fichue porte s’ouvre. Voyons, comment pouvait-elle s’y prendre ? Mais oui, ses parents cachaient toujours un double de clé derrière une pierre dans le mur, qu’il n’y avait qu’à enlever au cas où l’un d’entre eux oublierait la sienne, ce qui n’était jamais arrivé vu le nombre de valets et de servantes qui jamais ne sortaient de l’imposante demeure. Elle palpa le mur autour de la petite porte, pour voir s’il n’y en avait pas une qu’elle pouvait ôter, son père y cachant un double. Et miracle des miracles, il y en avait une qui bougeait justement. Elle tira dessus pour la retirer, s’écorchant les doigts sur la rocaille. La clé, elle était là, reposant dans le fond du trou. Elle la prit et, toute fébrile, l’introduisit dans le trou de serrure. Au début, elle eut du mal à la tourner, rouillée comme elle était. Concentrant toute son énergie, les mains tordues sur ce bout de ferraille, elle sentit le pêne qui s’ouvrait. Oh, pas de beaucoup, mais il s’ouvrait ! Aussi, redoublant d’efforts à s’en faire craquer les doigts, elle tourna la clé le plus possible et sentit enfin qu’elle était récompensée de son labeur. Reprenant à peine son souffle, elle tourna la poignée, força encore sur la porte pour qu’elle s’ouvre comme il faut, se courba pour pouvoir passer et pénétra dans l’endroit interdit.

Un chemin serpentait à travers de hauts arbres, et des papillons voletaient autour d’une immense fleur d’une beauté à couper le souffle. De toutes les couleurs, elle diffusait un merveilleux parfum, fragrances de roses, de tulipes, de jasmin et autres senteurs plus exotiques. De grandes fleurs toutes différentes poussaient au gré de cette nature magnifique. Quelques animaux qu’elle n’avait jamais vu jusque là buvaient autour d’une petite mare. Ils levèrent tous la tête en la voyant surgir ainsi, mais aucuns ne se sauvèrent. Mélanie commença à s’aventurer sur le sentier, nulle crainte ne serrant son coeur pour l’obliger à rebrousser chemin. D’étranges bruits se propageaient dans l’air, d’animaux ou d’humains, elle n’aurait sût le dire avec précision. Toujours est-il qu’elle avançait, encore et encore, se hasardant inconsciemment bien trop loin de chez elle, ouvrant de grands yeux pour voir tout ce qu’il y avait à contempler.
Au bout d’un certain temps elle se retrouva devant une roseraie, agencée comme dans un magnifique jardin. L’odeur qui s’en dégageait était capiteuse, à en faire tourner la tête. Des roses jaunes, rouges, multicolores, des roses bien sûr, et même quelques noires composaient de merveilleux bouquets.
Elle n’en croyait pas ses yeux de voir tant de belles fleurs, elle qui était habituée à voir des choses laides dans son environnement habituel.
Soudain, une petite voix se fit entendre, toute menue dans la brise légère qui s’était levée.
- Bonjour petite fille, je m’appelle Mystère, et toi comment t’appelles-tu ?
Mélanie tournait la tête en tout sens, ne voyant pas d’où venait cette voix. Elle répondit néanmoins, avec politesse, déclinant son prénom.
- Sais-tu que cet endroit t’es interdit, que jamais tu n’aurais dû franchir la porte ?
La voix devenait plus grave, une impression de méchanceté s’en dégageait. Toutes les belles choses qu’elle voyait autour d’elle se mirent à se dégrader rapidement, les animaux qui l’avaient suivie se transformant en de hideux personnages pratiquement transparents, des spectres humains écorchés vifs, où l’on voyait de profondes blessures sanguinolentes zébrer tout leur corps. Ils manquaient des membres et des organes à beaucoup d’entre eux, abominables créatures de cauchemars surgissant du néant.
Il y en avait ainsi des dizaines, surtout de jeunes personnes, garçons et filles. Tous hurlaient leur haine envers la pauvre petite Mélanie, elle qui n’était pour rien dans les atrocités commises par sa famille. Les résidents de ce fabuleux jardin n’étaient autre que les fantômes de tous ceux assassinés par son père. Ils avaient soif de vengeance, et aucun pardon n’était accordé. Mélanie était là, elle devait payer pour tous les autres.
Et la note était très lourde !

Ils se jetèrent sur elle, la déchirèrent avec extase, la pénétrant encore et encore, âmes damnées se gavant de l’innocence de cette frêle personne. Toutes les jolies roses se dressèrent comme pour assister à ce merveilleux spectacle, une douce mélodie s’échappant de leurs pétales, même si cela ne peut exister. Mélanie qui était si gentille, si douce, toujours ayant un geste de bonté envers toute âme vivante, fut détruite à jamais, écartelée, mise en pièces. Elle payait pour son père, elle payait pour sa mère, elle payait pour son frère...
Son corps ne fut bientôt plus qu’un amas d’os, de chair et de sang, comme l’oiseau qu’elle voulait secourir.




Le soir, quand maman, papa et son frère se retrouvèrent autour de la table familiale pour le repas, aucun ne fit de commentaires sur la disparition de Mélanie. Le lendemain, papa alla jusqu’au fond du jardin, se frayant un chemin à l’aide d’un énorme coupe-chou, celui qu’il prenait pour achever ses victimes, et vit la petite porte qui était encore ouverte. Il s’empressa de la refermer à double tour et remit la clé à sa place, derrière la pierre, un petit sourire aux lèvres. Décidément, cette Mélanie était vraiment trop gentille, et ils en étaient enfin débarrassés. Dès ce soir, il entreprendrait avec son épouse la conception d’un nouvel enfant, et elle aurait intérêt à mettre au monde un garçon cette fois-ci. S’il s’écoutait, il irait de suite la retrouver pour mettre son projet à l’oeuvre immédiatement, sentant dans son pantalon son excitation grossir et remonter jusqu’à sa ceinture. Mais pour l’instant il avait d’autres chats à fouetter, notamment nourrir les quelques jeunes enfants qu’il élevait comme du bétail pour les chasser une fois qu’ils seraient plus grands et deviendraient de bons gibiers, courant suffisamment vite pour donner du piquant à la battue.


Pendant ce temps, de l’autre côté du mur, dans l’endroit interdit, les roses en ce jardin se balançaient doucement au son de la funeste mélodie, bien au-delà de l’horreur...

auteur : mario vannoye
le 11 septembre 2007