Wampus 2 - regénérescence



Six mois ! Voilà ce qui restait avant qu'’il ne se manifeste au monde. Jusqu’à présent, personne n’avait décelé la moindre anomalie dans sa façon de vivre et son comportement, calquant tel un clone les moindres gestes et pensées qu’aurait eu William s’il était encore conscient. Mais il avait réussi une telle métamorphose en prenant son corps et son esprit qu’il était impossible de voir la supercherie.
Même son frère Allan, avait qui il était pourtant très proche, n’avait rien trouvé d’anormal.
Enfin, c’est ce qu’il croyait.




A deux heures du matin, Allan ne dormait toujours pas car quelque chose le tracassait beaucoup. Il se rappelait la fois où William avait ouvert la salle de bain sans même s'être rhabillé après sa douche, devant lui et ses parents, prétextant qu’il y avait écrit ‘la mort’ sur la glace embuée. Il avait crû à une bonne blague de sa part, quoique ce ne soit pas trop son genre de se montrer comme ça tout nu. Et puis la fois où il avait fait irruption dans sa chambre en disant qu’il avait bidouillé son pc pour écrire des trucs bizarres.
Il s’était dit après coup que son cher frangin commençait à déboussoler de la cafetière, et que le nombre d’araignées qui se baladaient sous son chapeau devait être vachement important parce que jamais il ne s’était comporté ainsi.
Et il y avait aussi ce qu’il avait vu hier soir, en passant devant la chambre de William, couché sur son lit tout habillé, la porte grande ouverte, lumière éteinte.
Ce qui avait attiré son attention, c’était ce que disait William dans un charabia incompréhensible, ce qui voulait également dire qu’il parlait tout seul. Il s’était rendu sur la pointe des pieds jusqu’à la pièce, pour apercevoir une lueur verte phosphorescente qui sortait des yeux de son frère. Sur le coup, il eut tellement peur qu’il avait déjà ouvert la bouche pour l’appeler et demander ce qui lui arrivait, mais il se retint juste à temps, heureusement pour lui.
Cela ne dura qu’une trentaine de secondes. Allan rentra précipitamment dans sa propre chambre, sans se faire remarquer.

Une heure plus tard lors du repas familial il fit comme si rien ne s’était passé, mais il ne pouvait s’empêcher d’envoyer des coups d’œil furtifs vers William qui mangeait de bon appétit, un plat d’asperges avec du rôti de veau. Il en prit même deux fois, la sauce dégoulinant de son menton. Sa mère dut le rappeler à l’ordre pour qu’il mange un peu plus proprement. Même son père lui dit qu'il pouvait s'il le désirait se mettre accroupi à côté du chat occupé devant sa gamelle, s'il tenait tant que ça à se nourrir de la même façon. Là-dessus tout le monde éclata de rire, même William qui dut beaucoup se forcer pourtant.
Mais la décision de son frère était prise, il devait en parler à quelqu’un et tirer ça au clair le plus rapidement possible. Il téléphona à Paul, un de ses copains, et à Ted, dont William lui avait déjà parlé auparavant mais qu’il n’avait jamais vu. Le rendez-vous était prévu pour le lendemain vers 19 h 30, derrière leur maison, dans un petit chemin où s’étaient déjà rendu Ted et William pour une observation astronomique.
Le jour prévu, il leur fit part de ce qu’il trouvait de bizarre chez William, leur expliquant tout depuis le début, et les deux autres ne parurent aucunement surpris. Eux aussi avaient constaté que leur copain et ami n’était plus très rationnel dans son comportement. Ted leur parla de la soirée où William voulait absolument lui expliquer une chose qui avait l’air de l’obséder et qu’en fin de compte il était resté muet comme une carpe sur ce sujet, plus rien à en tirer. Ça l’avait beaucoup inquiété mais il n’avait pas voulu trop insister, chacun ayant droit à ses petits secrets.
Comme William se rendait désormais seul de temps en temps à la tombée de la nuit dans le bois pas très loin de chez eux, ce qu’il ne faisait jamais auparavant, pour se ‘revitaliser’ comme il disait, il n’y avait qu’à le suivre à distance sans se faire voir.
Il était maintenant 22 heures, il faisait presque nuit, il n’y avait qu’à attendre encore un peu.


William commençait à tourner en rond dans la maison, de plus en plus nerveux sans qu’il puisse y faire quelque chose. Ses parents lui demandèrent ce qu’il avait à gigoter comme ça et que s'il ne s’asseyait pas quelque part, ils seraient obligés de l’attacher sur une chaise jusqu’au lendemain matin.
Il mit donc son blouson, leur dit qu’il allait prendre l’air, et sortit de la maison pour se rendre à son endroit habituel pour ses incantations. Arrivé sur place, au milieu d’une clairière dans le bois, il se débarrassa de son enveloppe corporelle et redevint Wampus, l’entité monstrueuse. Ce qu’il n’avait pas prévu, c’est que ce corps dans lequel il était entré se défendait encore de toutes ses forces et il était obligé d’en sortir régulièrement, sans qu’il comprenne comment c'était possible, car il lui avait aussi pris son esprit.
Il regarda le corps inerte allongé par terre en se retenant de ne pas le mettre en charpie car il en avait bien trop besoin. Il regarda ce visage si jeune qui ne manifestait plus aucune émotion, admirant malgré lui la beauté de l’être humain en général, mais ne ressentant aucun remords pour ce qu’il lui avait fait.
Il obligea un corbeau perché sur une branche à venir vers lui, l’attrapa et mordit dedans, juste par dépit et frustration, les plumes de l’animal voltigeant dans tous les sens. Tous les autres oiseaux à proximité moururent instantanément, jonchant le sol de leurs cadavres.
Il entra de nouveau dans le corps de William pour retourner à la maison, sa petite crise enfin terminée, sans apercevoir les trois compères cachés derrière un bosquet d’arbres à une cinquantaine de mètres de là.

D’ailleurs ils restaient pétrifiés de surprise en se demandant s’ils avaient réellement vu ce à quoi ils venaient d’assister. La peur leur nouait le ventre et ils osaient à peine respirer, prêts à détaler comme des lapins, un sixième sens les obligeant à ne pas bouger pour leur propre survie. Ils restèrent sans faire le moindre mouvement, le temps que ce qu’ils croyaient être William soit reparti. Dix bonnes minutes passèrent avant qu'ils ne sortent de leur cachette, tout abasourdis de ce qu'ils avaient vu.
Ainsi, William n’était pas ou n’était plus William tout en continuant de l’être.
Le désespoir, la colère et le chagrin broyaient le cœur de son frère. Il ne comprenait pas comment une telle chose avait pût se produire et s’en voulait beaucoup de ne pas avoir prêté plus d’attention à ce que le vrai William avait voulu lui dire auparavant. Des larmes coulaient sur ses joues, car comment ne pas éprouver de chagrin devant la perte d’un être cher. Paul et Ted étaient pratiquement dans le même état, ressentant avec force le même désespoir, un étau leur serrant également le cœur. Aucun ne dit mot durant un bon moment, chacun se remémorant les bons souvenirs passés avec William. Leur douleur n'en était que plus forte. C’est Ted qui prit le premier la parole, la voix rauque, les yeux embués :
- On doit absolument faire quelque chose, il y a sûrement un moyen.
- Mais c’est quoi cette chose qui en est sorti, demanda Paul, une sorte d’extra-terrestre ou quoi ?
- J’en sais rien, mais on fera crever cette saloperie, et on retrouvera William comme avant, je sais pas comment on fera mais on trouvera.
- Je sais comment dit Allan.
- Quoi ? demandèrent ensemble les deux autres, tu sais comment faire ?
- Oui leur répondit-il, j’ai lu une fois une histoire là-dessus mais je croyais que ce n’était qu’une légende. Il faut qu’on cherche sur Internet, on trouvera sûrement une solution. Mais d’abord, promettez-moi de n’en parler à personne, pas même à mes parents, et faites avec William comme si de rien n’était. Cette espère de créature qui est en lui ne doit se douter de rien. C’est d’accord ?
- Bien sûr que c’est d’accord. On fera tout ce qu’on peut pour y arriver.

Allan rentra chez lui et regagna sa chambre aussitôt, afin de ne pas le croiser dans la maison. Il alluma son ordinateur et fit des recherches sur Internet pendant quatre heures d’affilée, mais ne trouva rien. Il enrageait de ne pas se souvenir où et quand il avait lu cette histoire de possession, car aussi incroyable et épouvantable que cela pouvait être, c’était réel et c’était arrivé à son propre frère. Tombant de sommeil, il se coucha, fit d’horribles cauchemars et vers la fin de la nuit, un rêve lui révéla la solution.

Dans son rêve, il était au milieu de nulle part, tout était d’un blanc immaculé, et il ressentait une Présence Indéfinissable, emprunte de la plus extrême des bontés. Une silhouette floue venait vers lui, comme un mirage dans la chaleur du désert, et petit à petit il reconnut la personne qui s’approchait ainsi. C’était William, le vrai William, son visage resplendissant de joie et de bonheur. Il courut vers lui, le serra dans ses bras, le corps secoué de sanglots. Il n’arrivait pas à parler, mais dans ce monde étrange, nul besoin de prononcer des mots pour se faire comprendre. Il sut aussitôt pourquoi ils étaient là tous les deux, et la vérité se fit jour en lui. Non William n’était pas mort, et la Présence Indéfinissable le protégeait de l’abomination qui avait pris possession de son corps.
Il sut que cette abomination s’appelait Wampus, que cette entité monstrueuse n’arriverait pas à déceler la présence de lui-même, de Paul et de Ted. Ils pourraient libérer William, ce Wampus du fond des âges disparaîtrait à jamais, et il retrouverait leur frère et ami tel qu’il était auparavant.
Il connut également le funeste dessein de l’entité, à savoir prendre possession de l’humanité et la plonger dans la violence et le chaos. Il sut que jamais Wampus n’arriverait à ses fins.

Le lendemain matin, c’est le cœur léger qu’il se leva, et en prenant son petit déjeuner avec toute sa famille, il eut droit aux commentaires de son père qui lui demanda ce qu’il avait à sourire comme ça béatement. Il s’empressait autour de William, lui demandant s’il voulait encore du thé ou des tartines de confiture, et William commençait à être sérieusement agacé par tant de sollicitude.
Vers dix heures, il téléphona à ses deux nouveaux amis, leur donna rendez-vous comme la dernière fois et leur expliqua son rêve.
La Présence Indéfinissable lui avait révélé que la seule façon de libérer William et de renvoyer cette saloperie de Wampus dans un monde hors du leur était de dire à l’envers la phrase que William avait reconstitué avant d’être pris par Wampus : ‘Tu verras la mort en face’. Il avait écrit les mots sur un papier, et cela donnait : ‘Ecaf ne trom al sarrev ut’ . C’était la langue du parler ancien, celle condamnée et oubliée des hommes depuis des générations. Ils devaient dire ces mots lorsque William/Wampus serait de nouveau allongé sur son lit, la lumière verte phosphorescente sortant de ses yeux, car c’était à ce moment là qu’il était le plus vulnérable. Cette phrase devait être prononcée dix fois de suite, chacun se tenant par la main.
C’était pour ce soir.
Leurs parents seraient sortis, des amis les ayant invités comme par miracle la veille au soir.




Le soir même, son frère attendit que leurs parents s’en aillent, bouillonnant d’impatience, ce qu’ils firent vers 19 heures. William/Wampus regardait Allan avec suspicion, se doutant de quelque chose d’anormal, sans rien deviner de ses intentions véritables.
A 20 h30, William ressentit une grande lassitude et éprouva le besoin d’aller s’allonger sur son lit. Ce qu'il fit.
Tous les trois descendirent à pas de loup jusqu’à la chambre et, comme l’autre fois, la porte était ouverte. William/Wampus prononçait des mots incompréhensibles et la même lueur verte sortait de ses yeux. Ils se prirent la main et prononcèrent la phrase, le coeur battant à tour rompre, de peur que l'entité ne découvre leur présence, d’abord doucement puis de plus en plus fort.
‘Ecaf ne trom al sarrev ut’ ‘Ecaf ne trom al sarrev ut’ ‘Ecaf ne trom al sarrev ut’...
comme cela dix fois de suite. Au fur et à mesure de leur incantation, William/Wampus s’agitait sur le lit avec de grands soubresauts, et une lumière blanche illuminait la pièce qui était auparavant plongée dans la pénombre. Les trois autres avaient une peur bleue mais continuaient à prononcer la phrase magique, une foi dévorante les animant. William/Wampus avait maintenant les yeux révulsés, prononçant des mots immondes dans la langue du parler ancien, parlant de choses écœurantes, de copulation avec des animaux, de tortures infligées à de jeunes enfants, de sévices corporels monstrueux qu’il ferait aux trois qui étaient là, de viols sur de jeunes filles et de jeunes garçons, de meurtres et de perversions, toute la puanteur du monde sortant de sa bouche. D’un coup Wampus sortit du corps de William, et la Présence Indéfinissable apparut en personne dans la pièce. Elle prit Wampus par l’esprit, l’enchaîna par une multitude de crochets de fer et tous deux disparurent comme par enchantement. Ils restèrent tous les trois devant le lit de William, abasourdis par la facilité avec laquelle ils s’étaient débarrassés de la monstrueuse entité. Mais ils étaient protégés, tout comme William à sa façon, et la Présence Indéfinissable les avait beaucoup aidé dans leur quête.

Ils restaient là à genoux, prostrés, attendant un signe qui leur dirait qu’il était de nouveau parmi eux, le vrai William qu’ils connaissaient, pas cette abomination qu’ils avaient vus dans la clairière.
William ouvrit les yeux, se demandant ce qu’il faisait là allongé sur son lit tout habillé, avec son frère, Paul et Ted à son chevet, leur visage resplendissant de joie et de bonheur.
Ils ne pouvaient s’empêcher de le toucher pour vérifier que c’était bien William qui était là, riant et pleurant à la fois, expulsant toute la tension qu’ils avaient connus depuis plusieurs jours. William rouspétait un peu de se voir ainsi tripatouiller comme ça, mais comprenait insidieusement qu’une chose admirable venait de se produire, et il rit de bon cœur avec eux.
Alan lui expliqua plus tard ce qui était arrivé, William émit quelques doutes sur la véracité de son récit, mais la Présence Indéfinissable lui fit comprendre que cela s’était réellement produit.
Lorsque leurs parents rentrèrent vers minuit, il se jeta dans leurs bras, embrassa tendrement sa maman qui ne comprenait pas très bien ce qui arrivait à son grand fils, et son père ressentit envers celui-ci une grosse bouffée d’amour et de tendresse.
D’ailleurs son père dit à Paul et à Ted que c’était peut-être l’heure d’aller se coucher maintenant, mais William lui rétorqua qu’il avait besoin ce soir de ses amis plus que jamais, et tous les quatre s’enfermèrent dans sa chambre pour discuter à n’en plus finir. Ils y invitèrent même Léonard, leur gros chat tout poilu, qui jamais de toute sa vie de chat n’avait autant été caressé et embrassé. Des éclats de rire sortaient de la chambre, la porte pourtant bien fermée, et les parents eurent un mal fou à s’endormir avec tout ce vacarme. Mais ils ne dirent rien, se doutant que quelque chose s’était passé, les laissant tout à leur joie et leur bonne humeur de s’être retrouvés.

L'amour, la joie, l'amitié, tout était réuni dans cette maison, et la Présence Indéfinissable en eut le cœur serré, elle qui avait tant de bonté en elle. En voyant cela elle sut que l’être humain était quelque chose d'admirable, si seulement il voulait s'en donner la peine.

auteur : mario vannoye
le 20 juin 2007