Breaktown



16 avril 1987, Breaktown, Oklahoma, E.U.

Breaktown était ce qu’on peut appeler un petit village fort sympathique, peut-être un peu trop à l’écart des grandes voies principales de l’état, mais jouissant d’une sérénité jalousement gardée, jusqu’à ce qu’une famille aménagea dans ce paisible hameau.
Car Breaktown avait un secret, et jusqu’à présent il avait pu ne jamais être dévoilé, les habitants se connaissant depuis des générations et aucun étranger n’étant venu s’installer ici depuis très longtemps.
Il avait su conserver le charme des villages construits au début du siècle dernier, avec ses maisons en pierres et rondins, ses trottoirs faits de planches de bois assemblées, le vent soulevant des nuages de poussières lors de fortes rafales, les rues étant encore en terre battue. Un village digne d’un western, mais avec néanmoins les commodités actuelles telles que le téléphone, quelques automobiles et les inévitables télévisions par satellite.
Aux alentours, des kilomètres carrés de bois et de forêts ainsi que de merveilleux petits lacs poissonneux, Breaktown se nichant tel un diamant dans un écrin, au fond d'une somptueuse vallée entourée de monts verdoyants.
Et le plus surprenant dans la communauté, c’est qu’il n’y avait ni médecin, ni dentiste, ni aucune profession permettant de soigner des corps malades. Car on n’était jamais malade à Breaktown. Chacun vieillissait comme devait vieillir tout être humain, mais jamais on ne se plaignait d’arthrite, ou d’oreillons, de fièvre ou de mal de dent carabiné à s’en frapper la tête contre un mur.




La famille Newlittle aménagea au mois d’avril, car le père avait entendu parler de Breaktown et désirait se reposer d’une longue maladie. Ils furent accueillis convenablement, avec la réserve que l’on donne à des gens qui s’installent, ne les connaissant pas suffisamment, mais espérant qu’ils s’adapteraient vite à la vie communautaire. Au début, tout alla très bien, les trois fils de la famille, âgés respectivement de 12, 14 et 15 ans cachant fort bien leur jeu, nul ne se doutant de toute la méchanceté et de la cruauté qui les poussaient à agir le plus sournoisement possible.
Ils fréquentaient l’école du village, où les cours étaient prodigués par deux professeurs différents, Mr Blackshit pour les petits, et Melle Silverstone pour les plus grands, une ravissante demoiselle qui faisait tourner la tête à quelques adolescents pubères en mal de fantasmes érotiques.
Ces trois garnements avaient tout de suite vu que Michaël, un jeune garçon de 13 ans qui vivait seul avec sa mère, serait une proie facile à harceler le plus méchamment possible, sans que personne n’y remarque quoi que ce soit. La nature de Michaël était faite de bonté, de gentillesse, on aurait dit que ce jeune garçon était l’incarnation même de toutes les qualités humaines. Mais il ne parlait pas beaucoup, et on aurait pu croire qu’il était trop timide pour s’exprimer, mais ce n’était pas du tout le cas. Il était l’attention de tout le village, et cette attention était honnête et authentique, car les gens aimaient véritablement Michaël.

Il adorait également se promener seul le soir dans la forêt, en communion parfaite avec la nature qui l’entourait. Même les animaux les plus farouches ou craintifs n’hésitaient pas à s’approcher de lui pour se faire caresser. Les fils Newlittle suivirent Michaël un soir où il partit faire sa promenade, leur coup bien préparé à l'avance.
Tom, le plus grand, déboula devant lui par surprise, caché derrière un gros arbre.
Michaël sursauta, ne s’attendant nullement à le voir apparaître aussi soudainement, plongé qu’il était dans ses pensées les plus profondes.
- Alors face de gland, on se balade tout seul ?
Le jeune garçon ouvrait de grands yeux apeurés, sentant dans toute la méchanceté et la cruauté qui émanait de son interlocuteur. Une grande claque dans le dos lui fit perdre l’équilibre, et il entendit une autre voix lui dire :
- Ben alors face de gland tu tiens pas sur tes cannes ?
Un rire bête et méchant sortit de derrière un troisième arbre, celui de Peter, le plus jeune et le plus sadique, qui malgré ses douze ans d’âge, avait attrapé et brûlé en compagnie de ses frères une douzaine de chats dans la cité bourgeoise de Philadelphie où ils habitaient avant, ainsi que torturé quelques malheureux chiens qui en étaient morts. Jamais ils ne s’étaient fait prendre.
Michaël, blanc de peur contenue, se mit à courir pour échapper à ses tortionnaires, et cette peur lui donnait des ailes.
- Attrapons-le, ordonna Peter, faut pas qu'il nous échappe.
Ils coururent derrière lui, en trois directions différentes pour lui barrer la route.
Au bout de dix minutes ils réussirent à le rattraper, David et Peter le maintenant chacun par un bras, hors d’haleine.
- Face de gland, tu nous as fait galoper, pour ça tu vas payer. Mettez-le sur le dos.
Ce qu’ils firent, et Tom se mit à califourchon sur lui, pesant de tout son poids sur le corps du malheureux garçon.
Il fit couler de sa bouche un gros crachat qui descendit jusque sur les lèvres de leur victime, et il en badigeonna tout son visage, matière écœurante et visqueuse.
- T’aimes ça p’tit con, et encore t’as rien vu. Allez chercher des limaces, y doit y en avoir plein par ici.
Les deux autres allèrent en chercher et en ramenèrent une bonne dizaine.
Ils relevèrent Michaël, le tenant de nouveau par les bras, et c’est David qui cette fois-ci eut droit au plaisir de faire du mal au jeune garçon. Il descendit le short de Michaël et enfourna les limaces dans son caleçon. Le pauvre garçon se débattait mais ne pouvait rien contre la poigne qui le maintenait. Il sentait les limaces qui se baladaient à cet endroit sensible, contact froid et humide, et il ne pouvait retenir ses larmes, n’ayant jamais connu jusqu’à présent la bêtise et la méchanceté humaine. Ils le tenaient fermement, rigolant comme des malades de leurs trouvailles pour humilier le garçon, et ce n’est qu’au bout de 15 minutes qu’ils le lâchèrent. Michaël retira d'un air dégouté les limaces qui restaient collées à son bas-ventre, les autres riant de plus belle en le voyant faire ça. Mais son calvaire n’était pas encore terminé.
Ils le poussèrent dans la boue, la pluie étant tombée toute la nuit, faisant des petites mares sur le sol détrempé.
- Si jamais tu racontes-ça à ta mère ou à quelqu’un d’autre, tu t’en repentiras pour le restant de tes jours face de gland, t’as bien compris ? Allez, on s’en va, il est vraiment trop bête.
Michaël ne répondit pas, essayant de se remettre sur ses pieds, trempé et noir de terre. De la morve sortait de son nez, qu’il essuya d’un revers de manche. Il avait mal à la tête d’avoir trop pleuré, et c’est à ce moment là que Mathilde Fitzgerald, une vieille demoiselle de 76 ans qui n’avait jamais connu d’hommes ni la moindre petite maladie de toute sa longue vie, attrapa une grippe qui devait l’emporter très rapidement. Ce fut le premier décès par maladie depuis 1821, le jour où un autre Michaël vit le jour dans la commune de Breaktown.
Il rentra le soir chez lui après s’être baigné dans un petit lac qu’il connaissait, vomissant la peur qu’il avait éprouvée, se frottant des pieds à la tête pour enlever le crachat, les traces des limaces et toute la boue, tremblant de tous ses membres, aussi bien pour lui que pour les habitants de Breaktown. Jamais rien ne serait plus comme avant à cause de ces trois morveux, et Michaël le savait.

Sa mère lui demanda pourquoi il avait les vêtements tachés à ce point, et il lui répondit qu’il s’était retrouvé dans une mare d’eau boueuse, ce en quoi il n’avait pas menti, et sa mère en déduisit qu’il avait trébuché sur une branche et s’était étalé de tout son long. Elle lui déposa un gros baiser sur le front, celui là même où quelques temps auparavant Tom y avait badigeonné son gros molard. Il prit une longue douche, se refrotant de nouveau mais avec du savon, mais il ne pouvait effacer ce qui devait s’accomplir désormais. En sortant de la salle d’eau, il enlaça tendrement sa maman, la gorge nouée, prêt à pleurer, mais ne disant toujours rien. Elle lui caressa les cheveux, une grosse bouffée de tendresse la submergeant, sentant confusément que quelque chose avait changé chez son fils, mais ne sachant pas précisément le définir.
Ils mangèrent en silence, comme d’habitude, et après le repas, s’assirent tous les deux sur la balancelle dehors, l’un contre l’autre, une maman tenant son petit garçon exceptionnel bien contre elle, savourant le plaisir de se retrouver tous les deux.




C’est le lendemain que les choses commencèrent à se dégrader sérieusement dans le village, et le surlendemain que cela s’accéléra vraiment.
D’abord, ce fut le bébé des Newport, âgé de 7 mois, qui mourut étouffé dans son sommeil par le chat qui s’était introduit dans le berceau, celui-ci s’étant couché sur le petit visage. La mère, découvrant à 8 heures du matin l’horrible réalité alors qu’elle allait lui donner le sein comme toujours à cette heure-ci, hurla à en devenir folle de douleur.
Puis les deux filles Mac-Istar attrapèrent la rougeole en même temps, le fils Gaumann se fit mordre par un serpent venimeux alors qu'il plongeait sa main dans l’herbe haute pour cueillir quelques jolies fleurs, Mme First tomba dans un puits et ne fut jamais retrouvée, et Mr Devanoit attrapa une maladie qu’on qualifie de honteuse, alors même qu’il n’avait pas commis ‘la chose’ depuis un certain temps déjà. Tout ça dans une même journée.
Quand on découvrit l’ampleur de la malédiction dans le village, on s’empressa d’aller interroger Michaël, de lui demander avec toute la déférence voulue comment une telle chose pouvait arriver, et qui en était responsable. Mais Michaël n’était ni dans sa chambre ni ailleurs dans la maison, et sa mère le cherchait partout. Les autres l’aidèrent et on le découvrit dans une clairière à trois kilomètres de là. On aurait dit qu’il avait pris cinquante ans d’un coup.
Le jeune garçon était à genoux, prostré, toute la misère du monde se lisant sur son visage.

Chacun comprit ce qui était arrivé. D’ignobles individus avaient fait du mal à leur Michaël, la méchanceté avait pénétré dans le village et ce ne pouvait être qu'à cause des nouveaux arrivants. Michaël était ce qu’ils avaient de plus cher au monde, car tant qu’il était avec eux dans leur village et que tout se passait bien, il portait en lui tout le mal inné de l’homme, avec ses tares et ses maladies, et cela durait depuis 1821, date à laquelle le premier Michaël était né.
Personne ne pouvait l'expliquer mais c’était ainsi, aucun Michaël n’avait eu à souffrir de la méchanceté humaine, et tant que cela durait Breaktown était protégé des maux que l’homme peut connaitre.
Peter, Tom et David ainsi que leurs parents mangèrent une salade composée de plantes que leur mère alla chercher dans les bois, croyant les connaître et ne s’étant jamais trompée jusque là. Ils furent pris de crampes abominables, l’estomac et les intestins noués dans d’atroces souffrances, et leur mort fut lente et douloureuse.
On dénombra en une semaine cinquante trois décès, comme si la Mort était pressée de rattraper le temps perdu. Une quarantaine de personnes connurent les maladies les plus diverses, et elles eurent bien du mal à se rétablir.
Michaël décéda lui aussi une semaine plus tard, et on le pleura amèrement. Lui ne mourut pas de maladie ou d'accident, mais à cause de la bêtise et de la méchanceté humaine, car même si ce qu’avaient faits les fils Newlittle n’était au fond pas si méchant que ça, leurs actes représentaient ce qu’il y avait de pire chez l’être humain, la cruauté, l’hypocrisie, la malveillance, la perversité et par-dessus tout la médiocrité de certaines personnes, ne sachant pas que les hommes valent bien plus que ça.


Michaël en était le gardien, et les trois garçons qui avaient pourtant sensiblement son âge n’avaient rien compris de la valeur de ce que l’on appelle un être humain digne de ce nom. Il en était mort, car son existence n’avait plus de raison d’être.

auteur : mario vannoye
le 17 juin 2007