Chocs de mondes



Chocs de mondes. Mondes étranges. Etranges et terrifiants, mais non inaccessibles.
Combien y en a t-il ?
J’en connais un.
J’y suis allé, mais pas seul.
Et celle qui m’accompagnait y est restée, sombrant dans la folie, sans espoir de retour.

Moi, j’ai eu de la chance, uniquement de la chance, et j’en reste encore surpris, car ce que j’ai connu, personne d’autre avant moi ne peut le relater.
De ceux qui s’y sont aventurés, tous y sont encore, les yeux fous, le cerveau dérangé à jamais, prononçant d’inintelligibles paroles à des créatures invisibles, maudissant ce moment où ils ont pénétré dans un de ces mondes parallèles, ou plutôt où ils ont été emmenés de force.
Pourtant, c’est celui le plus proche de nous, celui qui laisse le moins de séquelles, et voyez le résultat. Qu’est-ce que doivent alors être les autres, je n’ose pas y penser, et plus jamais ne voudrais revivre cette maudite expérience. Pourtant..

Voici comment tout a commencé. Simplement, sans y prendre garde. On est là à vivre, avec nos joies et nos peines, jour après jour, voyant la vie et la mort s’agiter autour de nous, et tout d’un coup le basculement arrive, nous emmène dans un tourbillon, frappant au hasard, prenant un tel et pas tel autre, sans rien y comprendre à cette loterie diabolique, et surtout sans savoir qui en tire les ficelles, ni le pourquoi de toute cette horreur.

J’ai fais la connaissance d’une jeune fille et sympathisé avec elle, nous nous sommes dévoilés quelques secrets de notre vie, rien de bien important, ce que se racontent les gens qui connaissent une amitié naissante, faite de non-dit et de confidences, discutant de choses et d’autres et montrant qu’ils s’apprécient mutuellement.

Tous deux avions une passion commune pour l’astronomie et pouvions observer des heures les constellations, étoiles et galaxies, discutant et rediscutant de chaque objet céleste que nous trouvions dans l’immensité galactique, émerveillé par tant de beauté.

Une nuit, alors que nous étions ainsi réunis, munis de nos instruments braqués vers le ciel, une sensation étrange s’empara de chacun de nous.
C’est difficile à définir, et je n’arrive pas à trouver les mots pour l’expliquer, car aucune perception sur terre n’est comparable à celle-ci. C’est arrivé spontanément, enveloppant ses doigts insidieux à l’intérieur du plus profond de notre âme, cherchant à pénétrer dans les recoins les plus reculés de notre subconscient, pour en tirer au maximum l’essence même de pourquoi nous existons.
Vous avez beau lutter de toutes vos forces, rien ne peut l’empêcher de vous prendre, de vous emmener au sein de ce monde de tortures, d’esprits malfaisants avides d’extrême cruauté, de blasphèmes reniant toute présence divine.
La description que je peux vous en donner me paraît bien fade à coté de ce que j’ai réellement vu.
Je veux de toutes mes forces que ce ne soit qu’illusions, que fantasmes non prononcés de créatures imaginaires, malheureusement cela existe réellement, mais de l’autre côté.




Et nous y sommes entrés ensemble.
J’ai vu des corps torturés, mutilés, dépecés vivants, leur chair mise à nue alors qu’ils hurlaient de douleur, suppliant leurs tortionnaires d’arrêter ces infâmes supplices, alors que ceux-ci prenaient un plaisir exaltant à commettre ces actes de barbarie, continuant sans relâche, leurs pauvres victimes ne pouvant s’échapper dans les affres bienfaitrices de l’évanouissement.
J’ai vu des enfants sujets d’expériences intolérables où leur corps servaient de réceptacle à des larves d’insectes, se développant à l’intérieur de leurs organes, ces trop jeunes cobayes hurlant et se contorsionnant dans d’atroces souffrances. Celle-là était la pire de toutes.
J’ai vu des gens s’adonner à une frénésie sexuelle à m’en faire vomir de dégoût, même avec des cadavres putréfiés. Et de jeunes hommes faire l’amour avec d’autres de leur sexe, à peine sortis de l’adolescence, et ce qui peut paraître beau et magnifié dans notre monde était ici laid et malsain, où les termes de perversions prennent toute leur ampleur dans leur façon sadique et brutale de commettre l’acte. Ainsi que de vieilles femmes toutes flétries se contorsionnant sous les caresses de jeunes filles, utilisant toutes sortes d’objets pour les pénétrer et leur faire connaître l’ultime jouissance.
J’ai vu des malheureux se faire dévorer vivants par des créatures ressemblant à d’énormes chiens, leurs crocs redoutables arrachant par lambeaux entiers les chairs agonisantes, leur sang s’écoulant des multiples morsures, où d’innombrables mouches se délectaient sur les plaies toutes fraîches de ces suppliciés réclamant une inutile compassion, cela dans une puanteur abominable.
Les corps de ceux qui avaient enfin sombrés dans l’inconscience étaient agités de soubresauts tant le nombre de petits vers grouillants sur leurs plaies était important.
J’ai vu d’horribles spectres traverser certains de mes semblables afin de les désintégrer en de multiples fragments, les décomposant pour mieux annihiler leur conscience, mélangeant chaque parcelle de leur intelligence avec celui d’un autre, et les faire devenir de véritables déments, oubliant qu’ils étaient des êtres humains. Leurs rires sardoniques sonnent encore à mes oreilles, me rappelant à chaque minute de ma vie tous ces visages hystériques qui ne connaîtront plus jamais la dignité d’un homme.
J’ai vu des vieillards arracher les yeux de leurs congénères de leurs doigts crochus, en proie à de sinistres chimères, et les obliger à les manger comme de succulentes friandises, entendant l’écœurant éclatement qu’ils faisaient dans leurs bouches, comme des boules de raisin.
J’ai vu certains de ceux qui me sont chers bafouer le plus élémentaire devoir de leur condition, et renier à jamais ce pourquoi ils faisaient partie intégrante de ma vie, faisant renaître au plus profond de moi de vieux fantômes que je croyais disparus, mettant à nu des sentiments exacerbés et réouvrant de vieilles blessures, de vieux démons qui me torturent l’âme et le cœur, dans un mélange suicidaire et disparate de joie extrême et de profond abattement. Car s’il est un supplice personnel auquel je ne pourrai jamais échapper, c’est bien celui-là. Et cela vaut beaucoup de tortures physiques, car c’est plus insidieux, les autres ne comprenant pas forcément toute la sensibilité qui m’habite. Ce monde qui n’est pas un monde avait trouvé mon point faible et s’en servait pour mieux m’anéantir.
Il agit aussi bien sur les corps que les esprits, prenant ici et là ce qu’il peut de plus personnel et alimenter sa force destructrice.
J’ai vu tellement d’horreurs, de monstruosités, de dépravations et de choses épouvantables qu’il me faudrait des jours pour tout raconter.




Au bout d’un laps de temps qui paraît infiniment long mais ne dure en fait que quelques instants, ce monde de ténèbres nous laisse nous échapper, et ce peu de temps suffit à abattre la plus farouche des volontés. Je me réveillais de mon état d’hébétude, frissonnant de crainte et d’effroi mélangés, me demandant ce qui avait pu m’arriver de si abject alors que quelques minutes auparavant je discutais passionnément avec ma jeune amie.
Et je la vis.
Elle était allongée dans l’herbe, le corps secoué d’une crise de démence, non pas de façon hystérique mais par gestes convulsifs et désordonnés, et un filet de bave coulait de ses lèvres entrouvertes.
Elle avait les yeux révulsés, une tache humide faisant une large auréole sur le devant de son short par cette chaude nuit de printemps.
J’arrivais à voir tout cela malgré la pénombre qui nous enveloppait, et sur le coup ne prêtais pas attention à cet étrange phénomène. Je me précipitais sur elle, le cœur battant la chamade, sachant inconsciemment ce qui lui était arrivé.
M’agenouillant je la pris dans mes bras, prononçant son prénom comme une litanie, envahi d’un immense chagrin car je savais qu’elle était perdue pour toujours. Je caressais sa tête posée sur mes genoux, pleurant et me lamentant tout à la fois, car la perte d’une amie telle qu’elle était trop douloureux. Elle avait vu les mêmes choses que moi et n’avait pu le supporter, comme toutes les autres personnes qui étaient entrées dans ce monde interdit.

Alors pourquoi n’étais-je pas dans le même état qu’elle ?
Je connais la réponse, et le fait de la révéler n’atténuera jamais tout le mal que j’ai pu faire.
Le pourvoyeur de ce monde parallèle qui anéanti certains de ceux qui m’approchent, surtout ceux que j’aime mais également ceux que j’ai connus depuis mon premier jour, c’est moi.
Moi qui arrive par la seule force de ma volonté à les faire pénétrer dans un univers de cauchemars, sans que j’y puisse quelque chose, sans même m’en rendre compte.
Une entité inconnue se sert de moi et m’oblige à en être le Passeur.
Je l’ai compris lors du dernier voyage dans ce monde abominable, me montrant l’horrible révélation.
Je suis un monstre, même si c’est de façon inconsciente. J’ai supprimé irrémédiablement l’esprit de plusieurs personnes, de gens à qui je tenais beaucoup, et ne partagerai plus jamais les bonheurs que j’ai connu avec elles.
Je les accompagne le temps de leur voyage, impuissant à ce qu’ils doivent endurer, et en sort seul épargné mais quand même affaibli car l’on me montre aussi des choses qui m’affectent terriblement.
Je sais que cela arrivera encore et n’y pourrai rien.
Je ne peux me détruire, je dois être en adéquation totale avec des mondes plus profonds que le mien, n’étant qu’un rouage de l’immense machine.
Et cela vous non plus vous n’y pourrez rien.

Alors soyez sur vos gardes, et tremblez...

auteur : mario vannoye
le 15 avril 2007