Promenade nocturne



Salut à toi.
Quand je suis rentré du cinéma l’autre soir, je suis repassé non loin de ton village, il devait être environ une heure du matin. Comme le ciel était magnifique, plein d’étoiles scintillant au firmament, j’ai voulu m’arrêter pour les admirer.
Pas un véhicule sur cette route déserte à cette heure de la nuit, à gauche un petit bois faisait entendre plein de bruits étranges, à droite, l’immensité désertique d’un champ en friche.
Je n’en menais pas large seul dans cet endroit, mais restais néanmoins environ une demi-heure, essayant de me raisonner, m’obligeant à me concentrer sur la beauté du ciel plutôt que de laisser mon imagination vagabonder sur d’hypothétiques créatures qui peupleraient ce lugubre endroit.
A force de voir certains films et lire certains livres, c’est obligé de ressentir ce genre de choses.
Je me disais que je n’étais plus un petit garçon, que de telles choses n’existent pas, mais je regardais néanmoins régulièrement autour de moi par petits coups d’œil furtif, m’attendant à je ne sais quoi de terrible. Je me décidais enfin à reprendre la route quand mon attention fut attirée par un mouvement à la lisière du bois, on aurait dit un homme, à disons une trentaine de mètres. Une panique effroyable s’empara de moi, jetant sur mes épaules son glacial linceul. J’étais comme paralysé, ne pouvant plus faire un geste. Je ne sais si tu as déjà ressenti ce genre de choses, mais c’est atroce, vraiment atroce !
Le temps d’un clin d’œil et je ne sais par quelle diabolique magie une vision de cauchemar était maintenant tout contre moi, me transperçant de ses yeux chassieux. De son œil gauche s’écoulait un liquide jaunâtre, visqueux et purulent. J’avais une envie de vomir effroyable, mais me retenais néanmoins, secoué que j’étais de spasmes violents, voyant et sentant ses chairs en putréfaction.

J’arrivais quand même à parler pour lui demander : ‘qu- qu-est -qu’est-ce que vous voulez ?’, bredouillant plus qu’autre chose. D’une voix caverneuse il me répondit : ‘Je suis Celui qui est, qui était et qui sera. Je suis le Preneur d’âmes’. En me disant cela, il me postillonnait sur le visage et je ressentais de petits fourmillements sur toute ma tête. De minuscules asticots se tortillaient sur sa langue et les commissures de ses lèvres fendillées, et en me parlant il me les crachait dessus bordel, il me les crachait dessus! Ensuite il leva son bras, me prit la tête par l’arrière dans sa main aux doigts crochus, terminés par des ongles d’au moins huit centimètres, des ongles jaune pisseux et noirs de crasse, acérés comme des couteaux. Je ressentais son toucher comme un viol, une chose exécrable, la négation même de la beauté du monde. Il ouvrit de nouveau la bouche, son horrible bouche, pour me chuchoter cette phrase que j’entends encore en moi : ‘tous les jours de ta misérable vie, tu te souviendras de moi’. Je sentais son haleine fétide me pénétrer jusqu’au plus profond de mon être, jusqu’à l’écœurement, mais que dis-je, j’étais déjà bien au-delà de l’écœurement.

J’essayais de toutes mes forces de ne pas sombrer dans la folie, mais la folie n’aurait-elle pas été plus salutaire plutôt que de vivre ces instants démoniaques ? Et dire que je n’avais encore rien vu.




Cet être immonde recula de quelques pas et se baissa pour ramasser un gros sac que je n’avais pas encore aperçu. Il me le lança d’un geste désinvolte et le sac retomba à mes pieds. Ce que j’y vis me révolta encore plus.
Bien qu’en une espèce de toile de jute épaisse, je pouvais voir à travers. Des dizaines d’âmes diaphanes y étaient enfermées, hommes, femmes, enfants, âmes nues et entrelacées les unes aux autres, criant et pleurant dans d’horribles souffrances. Maintenant je comprenais le sens de son expression : ‘je suis le Preneur d’âmes’. J’en voyais toute l’horrible signification, toute l’infamie que ces mots représentaient. C’est comme ça que nous terminons me disais-je, complètement affolé, c’est comme ça que nous terminons ! Il s’avança de nouveau et ouvrit le sac de ses doigts de mort, plongea une main à l’intérieur et en ressorti l’un de ces malheureux, juste une âme désincarnée. Et merde Maxime, cette âme te ressemblait putain, elle te ressemblait. Je tombais à genoux et le suppliais : ‘laissez le tranquille, je vous en prie, pitié laissez le tranquille’.
Car je voyais ou croyais voir que c’était toi qu’il tenait ainsi, et cette idée m’était intolérable. Je pleurais comme un gosse, de la morve s’écoulait de mon nez, je tendais mes mains tremblantes vers ce démon sorti de l’enfer. Alors l’improbable se réalisa. Il porta le malheureux à sa bouche et mordit dans cet être redevenu de chair et de sang, comme s’il s’agissait d’un vulgaire sandwich. J’entendis le craquement de ses os minuscules, l’horrible cri de douleur qu’il hurlait. Du sang coulait des lèvres de la maudite créature et il me cracha dessus ce qu’il avait en bouche. Je trouvais encore la force de murmurer cette lancinante question : ‘pourquoi, pourquoi faites-vous ça ?’. C’est alors que mon cerveau ne put en supporter davantage et je m’évanouissais, me vautrant dans l’inconscience, trop heureux de ne plus rien voir.





Je me réveillais au petit matin, il commençait juste à faire jour. J’avais froid, j’avais un profond sentiment d’écœurement qui me venait de je ne sais où, j’étais allongé dans l’herbe, et tout me revint d’un coup ! Je me levais précipitamment, regardant autour de moi complètement affolé, mais ne voyais rien de spécial. Avais-je donc rêvé, oui ça ne pouvait qu’être ça, je m’étais tout simplement assoupi en regardant le ciel nocturne. Mais quel cauchemar !
Je regagnais ma voiture et rentrais chez moi, refoulant tant bien que mal une désagréable sensation de réalité.
Le soir je me couchais dans mon lit, repensant à ce que j’avais tout d’abord cru m’arriver pour de bon. Je n’étais pas tranquille dans cette grande maison, attentif au moindre bruit, m’imaginant que des spectres malveillants n’attendaient qu’une chose, se précipiter sur moi dès que j'aurai fermé la lumière pour me faire mille choses abjectes. J’en avais la chair de poule. Je réussis quand même à m’endormir, toute lumière allumée. Ce qui me réveilla deux ou trois heures plus tard, ce fut une impression désagréable derrière ma tête. Je regardais précipitamment sur le lit et me mis à hurler, hurler, hurler... De minuscules asticots grouillaient sur les draps.
Ainsi, je n’avais pas rêvé. Je me rappelais ce que m’avait dit l’horrible créature : ‘Tous les jours de ta misérable vie, tu te souviendras de moi’. C’était donc ainsi qu’elle se manifesterait, me rendant visite pendant mon sommeil.
Je ne puis donc lui échapper. Je n’arrive plus à dormir, je suis devenu une loque, un instrument entre ses mains.
Voilà Maxime ce qu’il y a aux environs de votre village. Ne sors jamais la nuit, préviens tes parents et ta famille, fermez bien vos volets et vos portes à clés.
J’espère qu’il ne vous arrivera rien.
Je ne puis vous aider davantage, malgré le profond désir qui me tenaille.
Quand cela s’arrêtera-t-il ? Est-ce que je vais me retrouver prochainement dans son ignoble sac et terminer d’une façon aussi atroce ?

Je souhaite en finir, mais après, y aura t-il vraiment une fin ?

auteur : mario vannoye
le 31 mars 2007