Poussière d'étoiles, un certain 22 août



Vingt-deux août.
Sur une route déserte.
Il est 23h30.
Une épaisse forêt borde les deux côtés de la chaussée.
Il pleut, c'est bientôt la pleine lune, mais il fait nuit noire, à cause de tous ces nuages.
Malgré la pluie incessante, la voiture roule trop vite.
Le conducteur, âgé d'une trentaine d'année, est pressé de rentrer chez lui, après plus d'un mois passé dans un chalet avec sa petite famille, sans radio ni télévision pour se mettre au courant des nouvelles, et suffisamment de provisions pour tenir un siège.
Sa femme lutte contre le sommeil, mais elle a vraiment du mal à tenir les yeux ouverts. A l'arrière, leurs deux enfants, Michaël et Jamie, 7 et 9 ans, dorment l'un contre l'autre.
Leurs poitrines se soulèvent régulièrement, les paupières de Michaël s'agitent. Il rêve.




Le choc fut d’une extrême violence.
Michel eut juste le temps d’apercevoir, en une fraction de seconde, une forme devant la voiture. Il appuya de toutes ses forces sur la pédale de frein, mais le véhicule continua sa course folle sur la route détrempée. Elle resta néanmoins sur la chaussée, zigzaguant de part et d’autre, les arbres défilant à toute vitesse de chaque coté. Le crissement des pneus et les hurlements de leur mère réveillèrent les enfants, qui se mirent eux aussi à hurler de peur. La voiture s’arrêta enfin.
Michel s’affala sur le volant, le cœur battant à tout rompre, et, le temps de se calmer un peu, sortit pour voir ce qu’il avait pu heurter. Certainement un animal assez gros, une biche ou un chevreuil. Il ordonna à sa famille de rester dans la voiture, le temps d’examiner les dégâts. Le capot était maculé de sang, et un morceau de tissu était coincé dans la plaque d’immatriculation. C’était le peu qu’il pouvait voir à travers les phares allumés.
Il ragea intérieurement, voyant se profiler les ennuis. Il appela, mais personne ne répondit.
Sa femme lui demanda ce qu’ils avaient bien pu percuter, essayant de calmer les enfants en pleurs, elle-même encore toute secouée. Mais il ne lui répondit pas, s’avançant dans la nuit à l’arrière du véhicule, essayant de voir une forme allongée sur la route ou sur le bas-côté. Il s’était muni d’une lampe torche qu’il avait toujours dans la boîte à gants, mais elle n’était pas assez puissante.
Une main lui toucha l’épaule, et il fit un bond de saisissement. C’était sa femme et ses enfants qui étaient sortis malgré la pluie, et il ne les avait pas entendu.
- ‘’ Je vous avais dit de rester dans la voiture ‘’ maugréa-t-il.
- ‘’ Non, je ne suis pas tranquille, et ils ont trop peur ‘’.
Soudain, alors qu’ils étaient à au moins 15 mètres de leur véhicule, une forme traînant des pieds et ânonnant une espèce de litanie lugubre s’interposa entre lui et eux. Ils furent bientôt entourés d’une vingtaine d’ombres sortant des bois. Une angoisse démesurée s’emparèrent d’eux, tournant la tête dans tous les sens pour trouver une issue, Michel serrant son épouse et ses deux enfants bien contre lui. Sa torche accrocha le visage d’une des créatures, et ce qu’il vit le fit lui aussi hurler de terreur.
C’était le visage torturé d’un mort-vivant.




Dix jours auparavant, lors de la Nuit des Étoiles du 11 août, des dizaines de personnes s’étaient rassemblées sur une colline surmontée d’une immense croix pour observer le phénomène grandiose et magnifique de la pluie d’étoiles filantes venant des Perséides. Dans cette pluie de poussières cosmiques, quelques étranges grains s’y étaient mélangés puis retombés sur terre, après avoir parcouru des milliers de kms, se posant au grès du vent sur le sol, à proximité du lieu d’observation. Comme si cette poussière extra-terrestre avait délibérément choisi ce lieu pour contaminer toute la région.
Une fillette, qui aurait dû être couchée depuis longtemps s’il n’y avait eu cette occasion de sortie, vit dans l’herbe une jolie fleur violette, grâce à la lampe allumée sous la grande tente aménagée à l’écart pour offrir boissons et sandwiches. Très peu de poussière s’était déposée sur ses fragiles pétales. Ses parents buvaient un café tout en discutant avec un autre couple, gardant un œil sur leur enfant. La fillette cueillit la fleur, et peu de temps après porta la main à sa bouche. Le lendemain, un dimanche, vers 8h15, elle fut prise de vomissements et de crampes d’estomac horribles. Ses parents ne savaient plus que faire, dans l’attente du médecin appelé en urgence. Ils la prirent chacun leur tour dans leurs bras, sa petite tête nichée dans le creux de leurs épaules, essayant de la consoler, respirant à pleins poumons les émanations toxiques que leur petite fille unique exhalait avec frénésie, tant ses pleurs étaient importants. Le médecin ne décela rien et leur recommanda d’aller de suite aux urgences de l’hôpital distant de 21 kms. Le virus mortel s’en donna à cœur joie pour infecter toute personne qui s’approchait du jeune couple et de leur fille, faisant ainsi un effet boule de neige dans toute la petite ville.
Les gens qui avaient assisté la veille à l’observation du ciel nocturne ne se privèrent pas non plus de propager cette malédiction comme une traînée de poudre, à leur insu bien entendu.
La pauvre fillette mourut le soir même, complètement déshydratée, ainsi que d’autres enfants amenés d’urgence dans tous les hôpitaux et cliniques de la région sinistrée. Le personnel médical ne savait plus où donner de la tête, cherchant des réponses à cette cuisante question : ‘’ Mais que se passait-il donc et que faire pour enrayer cette hécatombe ? ‘’. Tous les examens faits sur les petites victimes ne révélèrent aucune trace de ce qui provoqua le décès de 28 000 enfants à travers ce grand pays. La propagation se fit dans d’autres régions du globe, les transports aussi moderne que l’avion étant un moyen rapide et efficace de répandre l’épidémie sur la terre entière.
Aucun adulte ne fut malade.
Tout du moins, pour l’instant.
C’était à n’y rien comprendre...
Trois jours plus tard, le virus assassin entra en léthargie, travaillant en douceur dans les corps des êtres humains, circulant dans leur sang et se diffusant dans l’air par leur simple respiration. Pendant cette courte période, personne ne fut sujet à des crampes d’estomac ni quoi que ce soit d’autre jusqu’au 22 août, le jour où Michel et toute sa petite famille furent dévorés vivants sur cette petite route par des zombies qui avaient un appétit démesuré pour leurs semblables.




Le 22 août fatidique, chez les Mac-Milan, à 7h32 exactement, alors que le père était debout dans la cuisine en train de boire un rapide café avant de se rendre à son bureau situé à l’autre bout de la ville, une soudaine et violente douleur à l’estomac le fit se tordre en deux avec un petit cri. Un peu comme celui que ferait une jeune fille trop sage voyant pour la première fois l’objet de son désir sur le corps de son amoureux dénudé, fort étonnée et admirative devant cette chose d’une telle dimension. Il en fit tomber sa tasse encore fumante sur le sol de la cuisine, éclaboussant les pieds de son épouse ainsi que leur chat qui se sauva dans le salon avec un miaulement de fureur. Il fonça dans leur salle de bain au premier étage pour vomir dans le lavabo, un jet verdâtre et écœurant où se mêlait le rôti de veau, les brocolis et la crème brûlée de la veille ainsi qu’une substance noirâtre qui dégageait une odeur pestilentielle.
Il vomit pendant trois longues minutes, accroché au lavabo, la tête tourbillonnant, secoué de spasmes incoercibles, n’étant déjà plus cet homme aimant et attentionné qu’il avait toujours été. La même scène se produisit à peu près à l’identique dans nombre de foyers sur toute la planète.
Sa femme n’arrêtait pas de lui demander ce qui lui arrivait, complètement affolée.
Il se retourna et la repoussa violemment dans le couloir, les yeux rouges et un rictus de haine sur les lèvres, son dégueuli lui coulant sur le menton et sur sa nouvelle chemise bien propre qu’il mettait pour la première fois. La pauvre femme fut projetée contre la rambarde du palier et fit un vol plané par-dessus, sa tête rencontrant le coin du meuble où elle rangeait sa vaisselle en porcelaine. Elle fut tuée sur le coup, et son mari n’eut pas même un œil de compassion vers sa tendre épouse, à qui pourtant il avait la veille au soir murmuré des mots doux à l’oreille dans leur lit conjugal tout en lui faisant l’amour.
D’un coup il s’effondra sur le sol, les yeux révulsés, une bave immonde continuant de s’écouler de sa bouche, sa physionomie changeant petit à petit, jusqu’à devenir une espèce de créature transformée en mort-vivant que l’on peut voir dans les films d’horreur. Mort il le fut, son cœur n’en supportant pas davantage, et les circuits de son cerveau se déconnectant les uns après les autres. Et vivant il le fut de nouveau, car quelques instants plus tard il rouvrit les yeux, ne ressemblant plus à grand-chose d’humain, l’estomac gargouillant tellement il avait une terrible faim.
D’instinct il se dirigea vers la chambre de leur fils de 16 ans qui dormait d’un sommeil profond, car il était encore en vacances. Il s’était couché très tard, après une soirée passée chez un copain à discuter et écouter de la musique. Son papa, avec qui il s’entendait bien d’ordinaire, s’approcha de son lit, traînant des pieds, lèvres retroussées, prononçant d’inintelligibles mots, et se pencha sur son fils. Celui-ci, sentant une présence au-dessus de lui, se réveilla en sursaut, et, voyant cette espèce de créature défigurée à quelques centimètres de sa tête, roula sur le coté et se retrouva en caleçon sur la moquette de la chambre, complètement réveillé maintenant. Réveillé et ne comprenant rien à ce qui se passait, criant ‘’papa, papa, mais qu’est-ce qui t’arrive ? ‘’. Devant la sauvage détermination de son père pour l’attraper et lui servir de casse-croûte, il n’eut plus que l’ultime solution de sauter du premier étage, volets et fenêtres grand ouverts à cause de la chaleur, et se mit à courir sur la chaussée en criant à l’aide, l’esprit en déroute. Il ne vit pas arriver la voiture qui roulait beaucoup trop vite. Le choc le projeta dans les airs, tellement il fut violent.
Comme sa mère qui servirait de nourriture à son père un peu plus tard, il fit aussi un joli vol plané, lui par dessus le macadam, son corps ayant beaucoup de grâce au-dessus de la route dans l’air frais du matin, et alla s’empaler sur la grille en fer forgé qui faisait le tour de la maison de leur voisin. Il ne mourut pas tout de suite, une pique de la grille sortant de sa gorge, une autre de sa poitrine, transperçant le poumon gauche, et une troisième de sa jambe droite. Le sang sortait à gros bouillons par ces orifices pas très naturels, et les quelques minutes qui lui restait à vivre et à contempler le ciel dans cette posture inadéquate pour une journée qui s’annonçait si bien, il les consacra à sa petite amie Mélanie avec qui il avait rendez-vous en début d’après midi. Ses pensées étaient aussi claires que d’ordinaire, lui qui était promis à un bel avenir si cette désastreuse aventure ne lui était pas arrivée.
Il y a des familles qui n’ont vraiment pas de chance.
Et de toute façon, aucune famille n’aurait de chance dans les prochains jours, vu la vitesse à laquelle se propageait le virus venu d’un autre monde.
Le conducteur de la voiture ne s’arrêta même pas, car on lui avait confisqué son permis de conduire avant le week-end pour une raison qui n’a rien à voir avec cette histoire, et comme il y a quand même une justice en ce bas monde, le soir même il servit de repas à une horde de morts-vivants qui l’apprécièrent particulièrement, affamés comme ils étaient.

Des cas comme ceux-là, on pourrait vous en citer des centaines, ce qui ferait un livre d’au moins 600 pages, et ce n’est vraiment pas le but recherché. C’est déjà bien assez terrible comme cela de faire un compte-rendu de ce qui s’est passé le 22 août de cette année. Et sans même vous parler des jours affreux qui suivirent.
Les radios et chaînes de télévision diffusaient toutes les mises en garde nécessaires pour se protéger des zombies qui se baladaient dans les rues, invitant les habitants à se barricader chez eux, mais c’était en pure perte. Car il ne s’agissait pas de morts-vivants qui sortaient de terre, mais d’êtres humains qui avaient inhalé le poison mortel, et nul n’était à l’abri. Petit à petit, au fil des jours, lesdites radios et télévisions cessèrent leurs messages de prévention, les journalistes de ces stations devenant soit des ‘contaminés’, soit la proie de ces maudites créatures.

Un des cas les plus horribles que l’on peut quand même relater, c’est celui du petit Christian. Il avait justement son anniversaire ce fameux 22 août. Il dormit très mal la veille au soir, en proie à de méchants cauchemars. C’était le jour de ses 9 ans, et son père avait donné son accord pour inviter ses petits camarades et fêter ça dignement. L’après-midi du 21, il avait joué avec son grand frère Jérôme au mariozaure à grandes oreilles, un ogre monstrueux bien plus terrible que le mariozaure trapu, qui lui était fort gentil. Enfin, d’après leurs dires. Jérôme prenait un malin plaisir à faire peur à son petit frère avec ses histoires de mariozaure à grandes oreilles, d’où les cauchemars qui en avaient découlé la nuit suivante, car le petit Christian était d’un naturel sensible et émotif. Surtout depuis le décès de leur maman.
Son papa avait tout préparé pour que tout se déroule bien avec les copains de son fiston, et petit à petit les invités arrivèrent. L’épidémie n’avait pas encore pris une telle ampleur, et seulement quelques foyers sporadiques existaient pour l’instant. Et tout le monde croyait que ce qui s’était passé vers le 11 août était bel et bien terminé, remerciant le ciel pour cela.
Mais, dans le lot des amis venus déguster le gâteau d’anniversaire, il y avait un certain Billy, du même âge que Jérôme, 14 ans. Il avait été invité sur demande express de Jérôme, car c’était l’un de ses meilleurs copains. Et ce Billy portait en lui le virus qui allait déclencher un vent de folie dans toute la maisonnée. D’abord, il goûtât un morceau du gâteau et le trouva très bon. Puis, se sentant un peu nauséeux, fila dans la salle de bains, habitué des lieux comme il l’était.
Personne n’assista à sa transformation dans la pièce, mais quand il en sortit plus tard, il alla directement dans le petit salon, où le père de Christian et Jérôme était en train de lire le journal dans son fauteuil préféré. Il était tellement absorbé par l’article qu’il lisait qu’il n’entendit ni ne vit rien venir. Comme cette pièce était à l’écart, personne non plus ne se rendit compte de l’épouvantable drame qui s’y déroulait. Ce qui avait été Billy se jeta sur le père des deux enfants par derrière le fauteuil, sa force décuplée, plantant ses dents dans la gorge de sa victime. Il en arracha un bon morceau, mais pas assez pour le tuer sur le coup. Il ne fallut pas très longtemps, à peine quelques minutes, pour que le papa qui attendait le moment propice pour offrir la nouvelle console de jeu à son petit garçon ainsi que quelques figurines de Bob l’éponge ne devienne lui aussi un zombie affamé, le terrible poison circulant déjà dans ses veines. Les yeux rouges, la bave aux lèvres, une tête de déterré, la haine dans le regard, un morceau de chair en moins à la gorge, le sang contaminé s’écoulant de la plaie grande ouverte, il se dirigea vers la pièce où se déroulait les festivités, avec son compère qui n’avait pas vraiment bonne mine non plus.
Ils pénétrèrent dans le séjour où les gamins jouaient à colin Maillard, et celui qui avait justement le bandeau sur les yeux, c’était le petit Christian.
En voyant les deux horribles monstres entrer dans le séjour, les enfants se mirent à hurler de terreur, s’égayant dans tous les sens. Le père se jeta sur son garçon qui avait toujours son bandeau, et le mordit à pleines dents, le renversant sur le sol. L’autre zombie se joignit au papa agenouillé auprès du garçonnet, et tous deux arrachèrent de grands lambeaux de chair du corps du malheureux. Celui-ci criait, se débattait, mais cela excitait encore plus les deux sauvages. Au bout d’une courte agonie, le garçon ne bougea plus, mais ils continuèrent néanmoins leur sinistre besogne, portant à leur bouche les organes sanguinolents et les dévorant avec frénésie. Le grand frère eut la présence d’esprit d’aller chercher le fusil accroché dans le bureau de son père, et lui qui ne s’en était jamais servi car il lui était formellement interdit d’y toucher, réussi à l’armer et à tirer dans la tête des deux créatures. Il les aimait pourtant beaucoup mais là franchement c’était pas possible, et on le comprend. Une balle chacun.

Mais bon, cela ne servit à pas grand chose, car quelques jours plus tard tout ce petit monde était soit mort, soit se baladait dans les rues à la recherche de nourriture, et pas de celle que l’on vend à l’épicerie du coin.

Enfin, tout ça pour vous dire qu’à peine quinze jours après toutes les grandes villes du globe étaient rayées de la carte, et il n’y avait plus grand espoir de découvrir un seul être humain sain de corps et d’esprit sur notre bonne vieille Terre.
Et bien si, figurez-vous. Dans un petit village, quelques familles avaient survécu à cette pitoyable épidémie planétaire. C’était d’ailleurs le seul endroit où il y avait des survivants, bien organisés, capables de se défendre, menés par un jeune homme d’une vingtaine d’année, Maxime de son prénom. C’est bizarre, il avait justement son anniversaire le 22 août, lui aussi.

Ce village était d’ailleurs situé pas très loin de la colline où s’était déposée la poussière extra-terrestre.
Pourquoi n’avaient-ils pas été contaminé ? Et comment avaient-ils survécu ?
On n’en sait rien.
C’est ça qui est dommage.

C’est frustrant, non ?

auteur : mario vannoye
le 22 août 2007